Nous avons rencontré Junko Kawakami, venue rencontrer son public autour d'une exposition des planches originales de son manga It's Your World et d'une performance graphique en direct à l'occasion du 36e Festival International de la BD d'Angoulême.
Alors que les planches originales du premier tome de It's Your World sont exposées au Manga Building, nous retrouvons Junko Kawakami pour une interview, alors qu'elle erre tranquillement et au calme dans les rayons de la librairie Chapitre. Pas de doute possible, il s'agit bien de l'auteure de ces petites histoires courtes qui racontent la vie quotidienne d'une famille japonaise qui s'installe à Paris. Après une journée éreintante, la jeune femme douce et pétillante, qui parle un français plus que correct tout en gardant un charmant accent japonais, nous parle de son manga.
Biographie : Junko Kawakami a su très vite qu'elle voulait devenir mangaka. Alors qu'elle prend l'habitude de dessiner en cachette durant sa scolarité, elle décide finalement d'intégrer une école de graphisme après le lycée et de faire des dôjinshi (manga amateur) avec ses amis pour le Comicket. Elle fait sa première rencontre avec un éditeur en devenant l'assistante de Satosumi Takagushi, une grande dessinatrice. Elle a depuis écrit et dessiné un certain nombre de petites histoires sentimentales pour des magazines de prépublication comme Young Rosé. Elle s'est installée en France à 30 ans et publie It's Your World au éditions Kana.
Q : Pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre parcours professionnel ?
Junko Kawakami : J'ai fait mes débuts au collège en participant à des compétitions que je n'ai jamais gagné. (Rires) Quand j'étais petite j'adorais dessiner, lire des mangas, notamment les œuvres de Tetsuya Chiba et Osamu Tezuka, et regarder des dessins animés comme Candy Candy. Au lycée, j'ai un peu laissé tomber le manga à cause de son aspect otaku qui ne faisait pas cool auprès de mes amis et parce que je me suis intéressée à la musique. En réalité, j'ai continué à dessiner discrètement et à participer à des groupes de fanzines pour le comicket. Je suis finalement entrée dans une école de graphisme et j'ai commencé à travailler en studio sur les maquettes pour la publicité. J'ai vite réalisé que je préférais faire du manga et c'est en devenant l'assistante de Satosumi Takagushi, une grande dessinatrice, que j'ai pu rencontré Kadokawa, une maison d'édition japonaise.
Q : It's Your World est un manga atypique puisque l'action se déroule à Paris, pouvez-vous nous en faire une descritpion ?
Junko Kawakami : "Le site Mang'Arte (du groupe ARTE, ndlr) m'a demandé de créer des petites histoires qui mettent en évidence les différences culturelles entre la France et le Japon. J'ai eu l'idée de raconter les aventures d'une famille japonaise qui déménage en France à la suite de la mutation du père. Tous les membres de la famille sont représentés, ce qui me permet de raconter la même histoire sous différents aspects. Le petit frère que j'ai choisi comme héros, ne vit pas ce déménagement de la même façon que sa grande sœur Lumi par exemple.
Q : Hiroya, le héros de votre ouvrage, est un jeune adolescent qui découvre les sentiments amoureux et la vie. Quel souvenir gardez-vous de votre adolescence ?
« Tous les personnages me ressemblent un peu, principalement Fatima pour son côté maladroite. »
Junko Kawakami : Mon adolescence était vraiment nulle ! (Rires) À 14 ans, j'étais encore très timide, je ne savais pas me coiffer. Quand j'ai eu 17 ans, j'ai appris à me faire jolie, j'ai commencé à sortir avec mes amis mais je n'avais toujours pas de copain ! Il n'y a pas grand chose à raconter sur mon adolescence, elle était normale et je l'ai plutôt bien vécue.
Q : En tant que japonaise vivant à Paris, y a-t-il un personnage de It's Your World qui vous ressemble ?
Junko Kawakami : Tous les personnages me ressemblent un peu, principalement Fatima pour son côté maladroite.
Q : It's Your World raconte les aventures d'une famille japonaise qui s'installe à Paris, avez-vous déjà pensé à raconter les aventures d'une famille française qui s'installerait au Japon ?
Junko Kawakami : Ça serait un exercice plutôt difficile car je ne suis pas française. Il faudrait demander à mon mari. (Rires)
Q : Compte tenu du décalage important entre ces deux cultures, pensez-vous qu'il est plus facile pour un français de s'adapter à la culture japonaise ou l'inverse, qu'il est plus facile pour un japonais de s'adapter à la culture française ?
Junko Kawakami : Ça dépend du tempérament des personnes je crois. Il y a des japonais qui s'adaptent très bien à la culture française et vice-versa.
Q : Votre style graphique s'inspire du manga traditionnel contrairement à la narration qui se rapproche plus du format européen. Pourquoi avoir fait ce choix ?
Junko Kawakami : Les pages que j'ai réalisé pour le site Mang'Arte étaient nécessairement courtes et ça a plu aux lecteurs, j'ai donc conservé ce format. Au Japon aussi on fait des petites histoires, puisqu'avant de paraître, un manga est d'abord publié en 16 pages ou en 4 cases dans un magazine.
Q : Quelles sont vos sources d'inspiration ?
Junko Kawakami : Je me repose beaucoup sur mon histoire et mes expériences. J'observe aussi beaucoup le comportement des gens. Pour les personnages adolescents, je m'inspire des collégiens que je croise dans la rue par exemple. Je trouve aussi mon inspiration dans la musique, les différents arts ...
Q : À quel moment avez-vous su que vous vouliez devenir mangaka et pourquoi ?
Junko Kawakami : Au collège, un professeur nous a demandé d'écrire une rédaction sur la façon dont on voyait notre avenir. J'ai dit que je serais mangaka d'ici une dizaine d'années. J'ai eu un petit peu honte quand il l'a lu devant tout le monde. (Rires)
Q : Pour quelles raisons avez-vous décidé de vous installer en France ?
Junko Kawakami : J'ai toujours eu envie d'habiter ailleurs qu'au Japon. La première fois que je suis venue en France, j'ai eu un pressentiment, j'ai senti que je pourrais venir vivre ici mais rien n'était encore sûr. Au cours d'un de mes voyages en France, j'ai rencontré mon mari et ça s'est fait naturellement.
Q : Vous partagez un certains nombre d'anecdotes dans It's Your World comme la boulangère qui s'impatiente, les Français qui se font la bise pour se dire « bonjour » ... Comment avez-vous vécu votre arrivée à Paris ?
Junko Kawakami : C'était très difficile au début, je pleurais souvent. J'ai trouvé que les gens étaient durs et agressifs mais je me suis rendu compte que ce n'était pas méchant et pas contre moi.
Dans les magasins, les vendeuses n'étaient pas accueillantes par exemple. J'ai souvent eu l'impression que j'avais fait quelque chose de mal, je suis même devenue un peu parano alors qu'ici c'est quelque chose de naturel et que ça peut s'expliquer quand les gens ne sont pas en forme.
J'ai aussi marché sur une crotte de chien, ce qui m'a choqué. C'était une sensation toute nouvelle pour moi, mais je me suis habituée maintenant. (Rires)
Q : Pourtant vous donnez une image positive et chaleureuse de la vie parisienne à travers It's Your World. Quel est votre ressentiment maintenant que vous êtes installée ?
Junko Kawakami : J'ai l'habitude maintenant, je suis plus solide, plus forte. Si les vendeuses ne sont pas sympas, j'ai le reflexe de ne pas le prendre pour moi et j'arrive à leur répondre.
Q : Quel regard portez-vous sur la culture et les valeurs françaises ?
Junko Kawakami : Les Japonais ont une image de la femme française très libre, comme un chat. Cette image vient des films français des années 60-80 avec des actrices comme Brigitte Bardot et Jeanne Moreau. Je me disais souvent que la France n'était pas un pays pour moi à cause de son côté inaccessible, chic et mignon. Finalement ça va... ! (Rires)
Q : Que gardez-vous comme souvenirs de vos précédents ouvrages ? Qu'avez-vous retenu de vos précédentes expériences professionnelles ?
Junko Kawakami : Au début, j'ai tout accepté et j'ai eu beaucoup de chance en général. Il est arrivé que mon éditeur me demande de réaliser 50 pages en 2 semaines. Je n'ai pas dormi pendant 3 jours, j'ai fermé les volets et je me suis isolée dans le noir. Quand j'ai fini cette histoire et que je suis sortie, j'étais un peu speed mais grâce à cette expérience j'ai appris à dessiner plus vite et reconnaître le sens des priorités. Une fois imprimées, certains choses n'ont plus tellement d'importance et ça m'a permis de le reconnaître.
Q : Quel est votre rapport avec le public français ?
Junko Kawakami : C'est un public de passionnés, ils aiment le dessin. Il sont tous très gentils avec moi.
Q : Comment arrivez-vous à entretenir vos rapports avec le public japonais ?
Junko Kawakami : J'ai très peu de rapport avec le public japonais. Il y a bien des séances de dédicaces mais pas de salons avec des professionnels comme en France. Je reçois tout de même quelques lettres de fans qui me disent aimer mon manga.
Q : Si vous deviez retourner vivre au Japon, qu'est-ce qui vous manquerait le plus ici ?
Junko Kawakami : Je pense que ce qui me manquerait le plus serait la méchanceté des vendeuses ! (Rires)
Q : Quels sont vos projet d'avenir ?
Junko Kawakami : Je veux bien habiter au Japon avec ma petite famille, je veux continuer à raconter de belles histoires et dessiner.
Q : Quels conseils donneriez-vous aux adolescents ?
Junko Kawakami : Si vous avez des envies, un rêve, gardez tout ça discrètement pour vous afin que ça se réalise.
Le tome 2 de la série It's Your World est en cours de réalisation, mais c'est grâce au manga Paripari densetsu - La légende de Paris-Paris, une œuvre autobiographique parue au Japon, que l'auteure s'est faite connaître.
Remerciements : Junko Kawakami et les éditions Kana.















