Rafchan : à propos de « Debaser »

INTERVIEW. Le second volume de « Debaser » sortira le 19 mars. On pouvait rencontrer Rafchan, son auteur, au festival de la BD d'Angoulême.


Pour Raf, le manga reste un format accessible à tous. Photo Julien Tartarin

Le « Manga Building » a permis d'accueillir Rafchan, une graphiste talentueuse à l'origine du phénomène « Debaser », pour une performance graphique en direct et une rencontre manga. Difficile de s'approcher du stand Ankama, assailli par les visiteurs qui s'apprêtent à rencontrer leurs auteurs préférés et acheter leurs derniers albums. Pourtant une jeune femme dynamique et souriante sort du lot. Rafchan nous invite à la rejoindre dans les coulisses du stand autour d'un petit verre de Coca. C'est finalement au calme qu'elle va évoquer avec nous son aventure « Debaser ».

Bercée par la musique rock et le manga, Rafchan a été naturellement amenée à créer une bande dessinée qui mélange ses deux passions. « Debaser », publié dans le cadre du label 619 chez Ankama, met en scène des adolescents qui se battent pour défendre ce qu'il reste de l'art. Avant de se lancer dans cette aventure, elle a fait des études de communication visuelle à l'école Intuit.lab et s'est exercée dans le fanzinat et dans l'édition en tant que maquettiste notamment chez Pika.

Peux-tu nous faire une description de ta série « Debaser » ?

Raf : Debaser est un manga français inspiré des titres du magazine « Shonen Jump » comme « One Piece » ou « Eyeshield 21 » pour le côté action. Je voulais y apporter une touche française, c'est pourquoi l'intrigue se passe à Paris et évoque des problèmes bien français.
L'histoire se passe en 2020, on suit les péripéties de Joshua et Anna, deux jeunes qui vivent dans une société totalitaire où la musique est un art et un moyen d'expression contrôlé, limité à une pop édulcorée. Ils vont se rebeller contre ce système.

Comment est né ce projet ?

Raf : Je voulais faire un shonen (ndlr : manga pour garçon, avec de l'action) depuis longtemps et je recherchais un thème qui collerait bien avec ce que j'avais envie de raconter. J'aime beaucoup le rock, c'est un univers dans lequel je me sens suffisamment à l'aise, j'ai donc mélangé les deux. Le rock est dynamique et sujet à la revendication comme le manga, les deux s'accordent bien entre eux.

« Dans le second volume, j'ai essayé de mettre les personnages en danger. »

Le tome 2 sort le 19 mars, quelle est la spécificité de ce deuxième volume ?

Raf : Dans le second volume, j'ai essayé de mettre les personnages en danger. Je voulais qu'ils passent par une phase d'apprentissage, qu'ils encaissent quelques coups durs avant de vraiment commencer à raconter leur histoire.
Le héros se retrouve en prison par exemple, les deux personnages principaux vont être confronté à l'autorité, ce qui va les amener à poursuivre un but pour le tome 3 et pour la suite.

Comment as-tu vécu la réalisation de ce second tome ?

Raf : L'idée de base était déjà bien définie, je savais que le héros irait en prison, le reste est venu très naturellement.
J'avais pris un peu de retard au début, j'ai donc dû le rattraper sur la fin. Je dessinais 60 pages par mois, c'était assez difficile mais je ne voulais pas non plus le bâcler. J'ai réussi à tenir mon planning de façon à être contente de moi, donc j'espère que ça plaira aux lecteurs.

Un certain nombre de tes idées ressortent déjà rien que dans l'introduction du tome 1. L'amalgame entre culture et divertissement, la disparition de la culture etc. Tu n'as pas eu peur d'effrayer les lecteurs ?

Raf : Au contraire ! En France la BD tend vers le divertissement et le loisir, ce qui est une bonne chose en soi, mais il y en a encore très peu sur le ton de la revendication. Avec tous les problèmes auxquels sont confrontés les jeunes générations, ça me semble important de pouvoir en parler dans une BD et ça peut vraiment plus les toucher. On a par exemple plus de difficultés à trouver du travail que nos parents, qui avaient une vie plus tranquille.

Y a-t-il un personnage de ta série qui te ressemble ?

Raf : J'ai crée le personnage de Nathan pour me défouler. Les héros sont très calculés, ils ont un but scénaristique, ce n'est pas moi que je mets dedans. Je voulais faire un personnage qui me permette de me lâcher. Comme c'est un personnage secondaire, je peux faire ce que je veux avec lui.

« Debaser » fait référence à l'un des premiers titres des Pixies, la musique est le thème principal de ta série. Quelles sont tes influences musicales et jusqu'où va ta passion pour la musique ?

Raf : Ma passion pour la musique reste d'un point de vue amateur. Malgré des cours de solfège et de piano, je suis incapable de faire de la musique, et je n'ai pas une voix qui se prête au chant. (rires) J'aime le rock en général. J'ai été sensibilisée à cette musique par mon père qui écoutait Jimi Hendrix, les Beatles, les Stones ou encore Led Zeppelin. Je suis de la génération grunge avec des groupes comme Nirvana, toute la période Seattle avec Pearl Jam et les Pixies. Aujourd'hui, j'aime beaucoup le courant « stoner » avec des rythmes lents et lourds, un mélange de métal et de psychédélisme vraiment très chouette... Par contre je n'adhère pas trop au nouveau mouvement rock qu'on appelle « power pop » du type The Strokes ou The Killers.


Raf dessine une héroïne qui veut faire entendre sa voix. Photo Julien Tartarin

Comment ton choix s'est-il arrêté sur le manga ?

Raf : Je ne lis quasiment que du manga donc ça me semblait naturel de dessiner pour ce support. Je recherchais avant tout un format accessible à toutes les bourses, surtout celles des jeunes. C'est ce que j'apprécie avec le manga : c'est un format populaire, on peut le mettre dans sa poche ou dans son sac, on peut le prêter à ses amis. La BD française a ses avantages aussi mais correspond plus un objet de collection et ce n'était pas le but avec « Debaser ».

Pourquoi ne pas avoir plutôt choisi la musique comme mode d'expression ?

Raf : C'est dû au hasard finalement ! Je dessine depuis que je suis toute petite et je n'ai jamais arrêté. À l'école, je préférais dessiner plutôt que d'écouter les cours. Ca aurait été un plus gênant si j'avais joué de la guitare ! (rires)
Le manga est un format populaire, facile à lire et dynamique. On peut mélanger l'humour avec des sujets sérieux sans que ça ne semble bizarre. La narration et le nombre de pages permettent aussi d'approfondir une histoire en passant du cœur de l'action à la vie quotidienne des personnages.

Quelles sont tes sources d'inspiration ?

Raf : J'ai découvert les dessins animés japonais comme « Ranma 1/2 » ou « Dragon Ball » très tôt avec le Club Dorothée. J'aime beaucoup le comics mais l'animation japonaise et le manga restent mes principales sources d'inspiration. J'aime particulièrement ce que fait Gainax, le studio qui a édité « Evangelion » et « Gurren Lagann », les séries avec des robots géants. (rires) Dans le manga, je suis fan de « One Piece » et « Eyeshield 21 ». J'aime bien aussi les magasins japonais à Paris où on peut trouver des mangas moins connus, qui ne sont pas sortis en France, j'essaye de repérer les différents mouvements.

Quels sont les retours vis à vis de la série et comment définirais-tu ton rapport avec le public ?

Raf : Pour l'instant les retours sont positifs. Je ne suis pas vraiment étonnée mais agréablement surprise de voir que les gens aient si bien accroché. Les fans de rock étaient particulièrement enthousiastes de pouvoir retrouver des références à des groupes qu'ils aimaient.
Je crois qu'en ce moment le rock est à la mode mais on entend beaucoup moins parler des vieux groupes des années 90, pourtant il y a beaucoup de monde qui continue d'aimer cette musique. J'étais contente qu'ils se reconnaissent à travers toutes ces petites références.

Tu mélanges humour et sens critique de ton environnement, un style qui convient bien à un blog BD, est-ce que ça t'intéresserait de tenter l'expérience ?

Raf : Je ne suis pas au courant de ce qui se fait en blog BD. Je lis celui de Boulet qui est très connu, je connais bien Calvin & Hobbes, et je suis familière avec les yoncoma, les strips de 4 cases japonais comme « Yotsuba » mais je ne me suis jamais vraiment penchée sur la question.
Ma sœur m'a offert un espèce de papier canson fait pour les strips, ça me pousse à essayer. J'en ai fait un peu pour les fanzines et c'était assez marrant. Ce type de support oblige à trouver une idée qu'il faut réussir à expliquer en 4 cases, c'est intéressant comme contrainte pour un dessinateur, c'est un bon entraînement.
Quand j'aurai le temps, j'aimerais bien... (rires)

Que gardes-tu de tes années Fanzines...

Raf : Le fanzine m'a permis de rencontrer des gens, c'est un lieu d'émulation. J'ai beaucoup d'amis que j'ai connus à cette période et dont je suis proche aujourd'hui.
Bizarrement, les éditeurs ne s'intéressent pas du tout aux fanzines, on en a jamais vu se balader autour des stands. C'est dommage parce que c'est un vivier à jeunes talents.
En l'occurrence ça m'a tout de même bien aidé. Il y a 3-4 ans à l'occasion de Japan Expo, j'ai donné mon fanzine à Run (ndlr : auteur de « Mutafukaz ») et pour une fois ça a payé puisqu'il m'a contacté par la suite pour me proposer un projet chez Ankama. Le fanzine est avant tout un laboratoire d'expérience qui permet de s'amuser, de se faire plaisir. J'aurais bien aimé continuer à en faire mais les stands sont devenus excessivement chers. On ne gagne pas d'argent avec le fanzine, on en perd, et pourtant ça attire du monde dans les conventions... C'est un frein pour les jeunes talents.

... et de ton expérience avec « Pop Loft » ?

Raf : Je travaillais chez Pika comme maquettiste. J'ai proposé un projet à mon patron qui nous avait donné carte blanche. Mon copain avait fait l'encrage et le tramage, et je m'étais occupé du scénario et du dessin. Ca a été un flop total puisque les gens ont détesté. Cela dit, on s'est bien amusés donc je n'ai aucun regret.

Dans ton manga, tu décris l'avenir, quel est le tien ?

Raf : Je vais amener « Debaser » jusqu'à 6 ou 7 volumes, ce qui devrait prendre 2 à 3 ans. J'espère ensuite continuer à travailler chez Ankama s'ils veulent toujours de moi. Ils ont tellement de bonnes idées, ils ont un esprit très libre...

... comment ça se passe avec Ankama ?

Raf : Je bosse chez moi à Montpellier, donc je ne suis pas du tout dans la boîte. Run, le directeur de la collection du pôle édition, a tellement de bonnes idées, il est ouvert à tout. Dès qu'il a un projet, on a tous envie de le suivre. Je pense qu'on peut continuer longtemps si on a un soutien derrière bien sûr.


« Debaser » © Ankama

Comment se déroule une journée de travail ?

Raf : Je commence par faire tout le storyboard d'un coup, puis je travaille par bloc de 20 à 30 pages, ce qui correspond à un chapitre. Je fais le crayonné, l'encrage et le tramage puis les textes, ce système me fait gagner du temps. En théorie je devrais faire 30 pages par mois, donc 4 pages par jour en comptant le crayonné et l'encrage. Quand je suis en retard je fais plutôt 11 pages par jour.
Le manga est moins exigent que la BD française. Il y a moins de bandes et de cases par page, il y a moins de décors, il n'y a pas la couleur etc. C'est vivable !

Tu travailles seule sur « Debaser », as-tu des collaborations en cours ou aimerais-tu en avoir ?

Raf : J'ai fait un peu de collaboration quand j'étais dans le fanzinat. Je travaille à Montpellier dans un atelier et je côtoie d'autres dessinateurs. Même si on ne travaille pas sur le même projet il y a une sorte d'émulation. À chaque volume ils me font des dessins que je rajoute à la fin. Tous les dessinateurs y participent, y compris des amis qui ne sont pas forcément à l'atelier.

Ankama est un vivier d'artistes, y a-t-il des auteurs avec qui tu aimerais travailler et dont l'œuvre t'a plus particulièrement marquée ?

Raf : À peu près tous mais ça va venir ! Run a des projets qui devraient mélanger plein d'auteurs et qu'il devrait mettre en place prochainement. Il y a ce côté collectif qui est vraiment intéressant, un peu comme sur le artwork de « Dofus » et qui a réunit une vingtaine de graphistes. Je pense que ça va se faire naturellement petit à petit. Pour l'instant je suis à 100% sur Debaser pour le faire bien, ne pas avoir de regret, ne pas le bâcler, ni manquer de temps.

Comment qualifierais-tu ton style graphique ?

Raf : C'est un mélange hybride forcément. On y retrouve le manga mais aussi le comics alternatif des Etats-Unis avec des auteurs comme Jim Mahfood ou Jhonen Vasquez. Ils font des choses très simples, pures et jolies en noir et blanc, proches du manga. J'ai aussi beaucoup emprunté au studio Gainax qui a sorti « Evangelion ». Je continue de m'entraîner au dessin sur les artbooks de leurs dessins animés d'ailleurs, ça restera longtemps...

Ce type de mélange se ressent de plus en plus...

Raf : Oui, en France la BD vient de tous les horizons, on a tout à portée de main. Avec Internet on a d'autant plus accès à diverses influences graphiques contrairement aux générations précédentes. Aujourd'hui on a presque plus le choix, il faut être hybride.

Quel conseil pourrais-tu donner aux jeunes musiciens et dessinateurs pour survivre aujourd'hui ?

Raf : C'est dur de vivre de son art. Il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. Il ne faut pas trop se focaliser sur la technique. Il ne faut pas chercher à devenir un dessinateur ou un musicien perfectionné. Ce qu'il faut avant tout c'est avoir de l'âme et avoir envie de partager une histoire avec les autres. Trondheim ne dessine pas comme un Dieu par exemple, mais ses histoires sont marquantes. La narration prend le pas sur l'esthétique. Le principal dans la BD c'est la narration, pas le dessin qui aurait plutôt tendance à passer en dernier dans le but de se faire plaisir.

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Raf est partie en nous laissant le fameux air des Pixies dans la tête. Elle a gentiment accepté de se laisser filmer pendant la performance graphique, images que vous pourrez bientôt découvrir dans le reportage-vidéo.

Pour aller plus loin :
Le site de Raf
Le blog de croquis de Raf
Collectif d'artistes

Remerciements : Rafchan.

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