[Interview] Souillon : le vrai visage de Maliki

[Interview.] Souillon est reparti une fois de plus avec une valise pleine de cadeaux pour Maliki. Elle est venue dédicacer ses albums au 36e Festival International de la BD d'Angoulême, accompagnée de Souillon.


Souillon dessine le sourire de la petite Maliki. Photo Julien Tartarin

On pourrait croire que Souillon, surnommé l'esclave de Maliki, est a priori quelqu'un de très calme et de posé, peut-être qu'il est simplement trop fatigué. Vivre avec Maliki ne doit pas être de tout repos entre les nuits blanches et les déplacements. Il faut aussi pouvoir la suivre dans ses délires ! Souillon assume pourtant très bien son rôle et le rencontrer non loin du barman qui fait la plonge ne devait pas être dépaysant. Cette entrevue a permis d'en savoir un peu plus sur le caractère de Maliki, son rapport avec le public et ses origines.

Biographie : Maliki est un personnage fictif qui aime nous faire croire qu'elle se dessine toute seule. Cette jeune femme excentrique publie un strip toute les semaines sur son site Internet maliki.com où elle raconte avec humour les anecdotes de la vie quotidienne. Editée par la société française Ankama, Maliki a déjà sorti deux albums, alors qu'un troisième, plus sombre, est en préparation. En réalité, c'est Souillon, un dessinateur au sens critique, qui répond des actes de cette forte tête.

Présente toi et parle nous de ton parcours professionnel !

Souillon : Après le Bac, je me suis intéressé aux arts appliqués, j'ai donc fait une remise à niveau avant de tenter les concours des grandes écoles de Paris, que j'ai ratés. J'ai continué à faire du dessin pendant un an pour tenter une nouvelle fois les concours mais je n'ai toujours pas été reçu. À la suite de trois années en fac d'arts plastiques, je suis entrée à l'école des Gobelins dans la section multimédia. Deux ans plus tard, j'ai travaillé pour GOA, un site qui fait du jeu vidéo en ligne. J'étais en charge de la partie multimédia du site, de la création de CD-Rom et de vidéos par exemple. En parallèle, j'ai commencé le webcomic Maliki qui petit à petit m'a permis de me remettre au dessin et d'être embauché chez Ankama en tant que dessinateur.

Ta biographie sur le site d'Ankama te compare à un ventriloque et sa marionnette. Peux-tu nous faire une description rapide du concept de Maliki ?

« Maliki est donc un personnage en 2D qui écrit ses propres histoires mais qui a besoin de moi pour la représenter dans la vie réelle. »

Souillon : Qui a écrit ça ?! (rires)
Maliki est un personnage qui existe sans exister. Officiellement, Maliki est l'auteur de la BD, ce qui fait de moi son représentant en cas de besoin notamment pour les séances de dédicaces. Elle est apparue quand j'ai découvert le groupe Gorillaz dont le concept était de cacher l'identité des musiciens derrière des personnages de dessin animé. Ce principe les rendait plus vivants sans être parasités par les auteurs. Maliki est donc un personnage en 2D qui écrit ses propres histoires mais qui a besoin de moi pour la représenter dans la vie réelle.

Pourquoi ce dédoublement de personnalité ?

Souillon : On ne peut pas vraiment parler de dédoublement de personnalité, puisque Maliki reste un personnage qui n'est pas moi. C'est quelque chose qui peut facilement perturber les gens car il y a toujours une base réelle dans chaque script. Chaque histoire part d'une anecdote de la vie quotidienne, généralement commune à tout le monde. Maliki est bien présenté comme un webcomic, mais il peut y avoir une confusion entre l'auteur, le personnage qui raconte les histoires et le style autobiographique due au développement soudain du Blog BD.

La plupart des lecteurs savent désormais que c'est moi qui dessine, mais les théories sur le vrai rôle de Maliki restent nombreuses : Est-ce une vraie personne ? Est-ce la scénariste ? Participe-t-elle au dessin du strip ? On sait qu'elle est dessinatrice comme Souillon. On a même entendu parler de la théorie du collectif d'auteurs. Il y a beaucoup d'avis sur la question... (rires). Mais nous ne prévoyons pas pour l'instant de clarifier ce genre de chose, c'est plus amusant quand c'est mystérieux !

Comment classerais-tu Maliki, plutôt dans la BD ou dans le manga ?

Souillon : C'est le moment de pousser un petit coup de gueule ! (rires) Le manga veut simplement dire bande dessinée japonaise, c'est un format différent de la BD européenne, plus petit et donc plus pratique et en noir et blanc, mais ça reste de la BD. Le terme est ambigu et les albums de Maliki se rapprochent plus de la BD comme on la connaît en France. Je pense que c'est le style graphique qui fait qu'on a tendance à le cataloguer dans le manga.

Comment s'est passée ta rencontre avec Ankama ?

Souillon : L'origine de cette rencontre est plutôt marrante. J'ai été amené à découvrir le jeu video online Dofus sur l'invitation de Melaka et Reno, deux amis dessinateurs, qui trouvaient que ça ressemblait un peu à ce que je faisais à cette époque. On a ensuite réalisé des dessins de nos aventures sur le jeu qui sont remontés jusqu'à Ankama en passant par les forums. Le patron, Anthony Roux m'a alors proposé d'éditer Maliki et de travailler pour le jeu comme dessinateur.

Peux-tu nous parler de ton travail chez Ankama ?

Souillon : J'ai commencé par travailler sur le chara-design du jeu vidéo Dofus. Aujourd'hui, je travaille toujours sur le chara-design mais plus sur le dessin animé Wakfu.


Maliki © Ankama

Comment qualifierais-tu ton style graphique et quelles sont les influences qui ont permis de le construire ?

Souillon : J'ai un style graphique qu'on peut qualifier de « japonisant ». Issu de la génération Club Dorothée, j'ai commencé par reproduire Dragon Ball, Ranma 1/2, ou encore Lamu. Je suis toujours fan des œuvres de Rumiko Takahashi telles que Maison Ikkoku, mais aussi de Mitsuru Adachi avec Touch et Rough. J'ai également été marqué par Le Collège, fou fou fou de Motoei Shinsawa puisqu'il a aidé à l'introduction des SD en France, et reste une référence pour tous les dessinateurs.
Pour ce qui est de la narration, je me base plus sur la BD européenne car j'ai une approche intimiste, qui entre dans les détails de la vie quotidienne. Ça s'inscrit dans la découverte de Lewis Trondheim et Joann Sfar qui ont réalisé des BD sur les petits rien du quotidien.
Le choix du format vertical est plus propre à Internet, pour pouvoir profiter du scrolling du navigateur.

Le personnage de Maliki est né sur Internet, comment as-tu vécu la sortie du premier album et comment le public a-t-il réagi ?

Souillon : Assez mal ! (rires)
J'ai eu des craintes concernant la sortie de cet album mais ça ne se refuse pas. Le blog de Maliki est un terrain de jeu, une expérimentation donc le niveau graphique et la finition me paraissait insuffisants par rapport à l'idée que je me faisais de la BD. Le tome 2 me semble plus réussi que le tome 1. Après avoir été édité une fois, j'ai abordé le webcomic Maliki différemment en réfléchissant à ce que ça pouvait donner sur papier. Le dessin est plus adapté sur le tome 2.

Comment définirais-tu ton rapport avec le public ?

Souillon : Je suis plutôt en retrait, mon travail c'est surtout de représenter Maliki pour les séances de dédicaces. Elle s'occupe de la gestion du forum ou du courrier, ce qui est plus lourd finalement ! La nuit du lundi au mardi est chômée, on ne dort pas. Elle est généralement suivie d'une soirée qui se termine vers 3h du matin pour pouvoir sortir le strip toutes les semaines. Ce n'est pas toujours évident de trouver le temps pour répondre à tous les mails avec ce type d'emploi du temps.

D'un point de vue technique, comment se passe la réalisation du strip de la semaine ?

Souillon : Il faut déjà trouver les idées, je passe beaucoup de temps à noter ce qui se passe autour de moi sur un petit carnet, à guetter les bonnes phrases et les gens qui se plantent ! (rires) À l'approche du week-end, l'urgence se fait sentir. Le dimanche après-midi je commence à faire le cadrage et je définis un pré-découpage, mais je cède vite au coup de blues du dimanche soir, c'est inévitable. Le mardi matin, après une nuit blanche, le strip a déjà sa forme à peu près définitive. Je travaille le dessin sur ordinateur, sous Photoshop, je place les premières couleurs et je fais la mise en page.
Le mardi soir en rentrant du boulot je rajoute les ombrages et les petits effets s'il y en a, je case les textes dans les bulles et je termine avec la mise à jour du site avant minuit.


Le coup de crayon de Souillon. Photo Julien Tartarin

Comment vis-tu le retour des lecteurs ?

Souillon : J'ai un public très sage avec lequel je suis proche. Quand je pars en dédicaces sur les festivals, les organisateurs sont choqués de voir que les lecteurs m'apportent beaucoup de petits cadeaux comme des BN ou du Whisky (ndlr : référence aux strips de Maliki), mais aussi des fanarts. Hier, j'ai eu une petite Fleya en papier-mâché. Je prend toujours des sacs vides à l'aller parce que je sais que je serais chargé au retour. Ils sont également très compréhensifs. Certains dessinateurs ont apparemment des rapports plus distant avec leurs lecteurs. Les fans se déplacent plus pour la dédicace que pour la rencontre avec l'auteur alors qu'en ce qui me concerne les gens viennent surtout pour discuter. Il sont prévenants jusqu'à me dire quand je dois prendre une pause...

Peut-être que Maliki leur fait peur ?

Souillon : Je pense qu'ils ont peur de m'achever quand ils me voient avec mes cernes. (rires)

Maliki suscite l'admiration, pourtant c'est un personnage très solitaire. En dehors de ses chats, elle n'a pas tellement d'amis, pourquoi ?

Souillon : C'est l'image qu'elle veut donner d'elle mais il y a beaucoup d'auto-censure dans ce qu'elle fait. Elle parle de ce qui l'intéresse et laisse dans l'ombre tout ce qui est trop personnel ou ce qu'elle n'a pas envie d'exprimer.

« Cet album sera sans concession, Maliki n'aura pas son mot à dire sur le scénario. »

Comment s'annonce l'avenir de Maliki ?

Souillon : On travaille justement sur un one shot de Maliki qui sera édité sur un format BD traditionnel de 42 pages. Elle racontera comment elle a été amenée à dessiner, à l'âge de 19-20 ans à Paris. Cet album sera sans concession, Maliki n'aura pas son mot à dire sur le scénario. Il la montrera sous un aspect complètement différent. L'ambiance risque d'être plus sombre par rapport aux strips, mais va enrichir le personnage de Maliki. On va pouvoir la découvrir telle qu'elle est et pas telle qu'elle se représente.

Verra-t-on bientôt l'apparition de nouveaux personnages récurrents comme Fang pour la soutenir ?

Souillon : De temps en temps on peut voir un personnage qui déboule et reste dans l'entourage de Maliki comme Jonn, Fang, la petite fée, ou Odin qui risque de revenir assez souvent... Maliki et assez solitaire mais il y a plusieurs raisons à cela. Elle travaille beaucoup, en dehors du boulot elle ne sort pas parce que sortir à Roubaix reste dangereux (rires), c'est aussi une ville où il ne se passe pas grand chose. Elle mène une vie en autarcie avec ses chats, d'autant plus qu'elle n'est pas très sociable !

Comme l'illustre bien Karma Express, le dernier strip du second album, Maliki passe son temps à râler après les aléas de la vie, elle semble triste...

Souillon : C'est vrai que Karma Express explique le pourquoi du comment, donne les raisons de son cynisme. Le problème de Maliki est qu'elle se considère comme lucide à 100%, elle le vit comme la pire des malédictions, c'est comme regarder le soleil sans cligner des yeux. Ce strip peut paraître un peu prétentieux finalement, parce qu'elle pense être plus éveillée que la plupart des gens. C'est à la fois ce qu'elle ressent et aussi un strip dont elle a honte.

Tu n'as pas peur que Maliki paraisse trop moraliste justement ?

Souillon : Ça fait un peu philosophie de comptoir ! (rires)
Je pense plutôt que se sont des anecdotes que les gens pensent mais n'expriment pas forcément. Tout le monde a l'impression d'être malheureux, de mieux comprendre la situation que les autres alors qu'on est plus ou moins tous au même niveau. Le fait de l'exprimer avec des images et des mots rend cette impression concrète. Le but des strips est de faire passer un sentiment commun dans lequel les gens se retrouvent. Chacun l'interprète comme il veut et le rapporte à sa propre expérience.

On connaît Maliki nostalgique, cruelle envers les animaux...

Souillon : Elle est cruelle mais contre son gré. Elle adore les animaux mais leur fait tout le temps du mal. Il y a des accidents horrible parce que quand on est enfant, on ne fait pas attention, on ne se rend pas compte que c'est fragile et que ça casse. On est maladroit même si on essaie d'aller doucement.

Elle peut parfois être excentrique aussi comme dans le strip du collant...

Souillon : Oui, elle est un peu glauque (rires).

Y a-t-il une chance pour qu'on la découvre un jour heureuse ?

Souillon : Ça va dépendre de plein de choses... Je ne sais pas si elle en est capable, être heureuse est une utopie pour elle, c'est quelque chose qu'on atteint jamais. C'est tout de même possible qu'il y ait du mieux, oui ! Ça sera peut-être moins intéressant, elle aura moins de choses à dire... peut-être pas...
Elle n'est pas extrêmement malheureuse non plus, elle est comme tout le monde, la déprime de l'hiver, le coup de blues du dimanche soir (rires).

Pourtant elle a de l'humour et donne le sourire...

Souillon : Son but n'est pas forcément de faire rire, elle aime raconter ce qui lui tient à cœur. Elle ne se force pas à dessiner quelque chose de drôle si elle en a pas envie.

Elle a un côté doux et un côté amer comme Une rose à l'amer (titre du second album, ndlr). La vie est parfois rose, mais peut aussi avoir un sale goût, ce qui la rend finalement à peu près vivable.

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Souillon est donc reparti vers de nouvelle aventures en compagnie de la demoiselle à la chevelure rose et à la personnalité très complexe.

Pour aller plus loin :
www.maliki.com

Remerciements : Souillon & Maliki.

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