Interview avec Gersende Bollut : Co-auteur du livre Miyazaki l'enchanteur

Gersende Bollut, co-auteur du livre Miyazaki l'enchanteur est venu spécialement à la 5e édition de la Fête de l'Animation de Lille pour commenter le travail du réalisateur japonais autour duquel était centré le rendez-vous.

Gersende Bollut, co-auteur du livre Miyazaki, l'enchanteur. Photo David Amelin

Voilà notre petite pile de feuilles qui s'envole, emportée par le vent. C'est sur l'une des terrasses du salon que nous retrouvons Gersende Bollut, invité de la Fête de l'Animation de Lille, pour une interview. Le co-auteur du livre Miyazaki, l'enchanteur revient sur sa passion pour l'univers que le réalisateur a créé, thème de la 5e édition de la manifestation qui proposait plusieurs activités (projections, exposition et conférence) autour de l'œuvre du maître.
Après cet entretien, Gersende Bollut a pu partager son expertise sur le travail de Miyazaki avec Masako Sakano, ancienne collaboratrice du réalisateur, lors d'une table ronde, qui avait pour angle « vivre en harmonie avec la nature ».

Biographie : Dans le cadre de ses études en cinéma, Gersende Bollut écrit son mémoire sur le réalisateur japonais Hayao Miyazaki. Il signe à partir de ce texte, salué par ses professeurs, son premier ouvrage littéraire, Miyazaki l'enchanteur, publié aux éditions Amalthée en collaboration avec Vincent-Paul Toccoli. Aujourd'hui journaliste et écrivain, il participe à de nombreuses manifestations autour du septième art et collabore avec des magazines comme Les années Laser, AnimeLand ou la revue associative Frames dont il est rédacteur en chef.

Q : Pouvez-vous nous présenter votre ouvrage Miyazaki l'enchanteur ?

Gersende Bollut : Ce livre est composé de deux parties. La première, que j'ai réalisé, se concentre sur l'aspect environnemental du travail de Miyazaki, ce qui semble évident quand on voit ses films. La seconde, réalisée par Vincent-Paul Toccoli qui est co-auteur de cet ouvrage, s'intéresse à son aspect spirituel et shintoïste.
On a donc sorti le livre l'année dernière au mois de mai chez Amalthée. Vous pouvez le trouver sur Amazon, la Fnac, Alapage, où il rencontre un beau succès

Q : Comment est né ce projet ?

Gersende Bollut : Miyazaki l'enchanteur est né d'un projet universitaire dans le cadre de mes études de cinéma. Il fallait déterminer un thème pour le mémoire, et tout de suite l'animation s'est imposée à moi comme une évidence car j'aime ça depuis ma plus tendre enfance. J'avais le choix ensuite entre une panoplie infinie de réalisateurs et je me suis très vite tourné vers Hayao Miyazaki. C'était à la fois à titre personnel mais aussi parce que j'aime le travail de défrichement. Bien que les médias l'encensent déjà, j'avais envie de proposer une réflexion autour de son œuvre, ce qui n'avait pas forcément été fait avant.
J'ai obtenu la note de 20/20 pour ce projet, ce qui est quand même assez rare. Mon travail n'était pas parfait bien entendu mais cette note est venue saluer le travail de défrichement et le fait d'avoir osé parler d'animation alors que c'était un genre assez méprisé dans le domaine universitaire. Mes professeurs m'ont alors conseillé de l'éditer.

Hayao Miyazaki Photo image.net

Q : Pourquoi avoir choisi Hayao Miyazaki ?

Gersende Bollut : Tout remonte à mon enfance : j'adorais les dessins animés, sans forcément avoir un jugement critique à ce moment-là. Avec le recul, j'ai continué d'aimer et de m'y intéresser.

Q : Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées lors de sa réalisation ?

Gersende Bollut : Au début, certains professeurs se sont opposés à ce projet, pas parce que je voulais parler de Miyazaki, qu'ils ne connaissaient pas forcément, mais par rapport à l'animation en général. Pour eux, l'animation s'arrêtait à Disney et ils pensaient qu'il n'y avait rien à analyser là-dedans, que c'était très manichéen. J'ai voulu forcer cette barrière là. Ensuite, Il faut pouvoir parler la langue, ce qui n'est pas mon cas. J'ai eu la chance d'approcher plusieurs personnes comprenant la langue et qui ont pu m'expliquer les spécificités d'une culture qui est tout de même très différente de la nôtre. La difficulté majeure a été de ne pas avoir un œil trop occidentalisé.

Ayant une politique assez rigide en matière de procédure, nous avons sorti le livre sans avoir les droits du studio Ghibli. On avait tenté une première approche qui ne nous donnait aucune garantie. Il fallait négocier les droits sur les images une par une, ça aurait duré des années. Sachant que Miyazaki vieillit et que nous voulions réaliser ce livre de son vivant, nous ne pouvions pas nous permettre d'attendre (Miyazaki considère qu'il compte les années qui lui restent à vivre sur les doigts de la main, ndlr). On a donc sorti le livre sans aucun visuel officiel. En revanche, il y a quelques illustrations qui ont été faites, notamment la couverture, par Sébastien Dunon, un ami illustrateur belge.

On s'est protégés : on a sorti le livre sans chercher à profiter d'une sortie cinéma, ou DVD. En plus c'est une auto édition, nous avons mis la main à la poche... On ne fait pas du tout référence à la vie privée du réalisateur. C'est vraiment un travail qui respecte toute son œuvre.

Photo D.A

Q : Parlez-nous de votre collaboration avec Vincent-Paul Toccoli...

Gersende Bollut : C'est lui qui m'a contacté, il avait eu vent de mon mémoire que j'avais mis sur le site Internet que j'anime pendant un temps, à disposition des personnes intéressées. Il l'avait trouvé intéressant, et étant écrivain depuis longtemps, il m'a proposé de sortir nos deux essais ensemble.

Q : Dans votre texte, vous analysez « la sensibilité écologique », le rapport de Miyazaki avec la nature, comment retrouve-t-on ce choix narratif dans ses dessins animés ?

Gersende Bollut : J'évite d'employer le terme « écologie » à cause de sa connotation politique en France et en Europe que l'on ne retrouve pas chez Miyazaki. Pour les Japonais, c'est un phénomène instinctif, ils s'adaptent et vivent dans le respect de l'environnement. Quand on regarde la plupart des films de Miyazaki, le thème de la nature est évident. Il y a vraiment un respect profond pour tout ce qui attrait à la nature, malheureusement détruite par l'homme. Au fil des années, on constate que Miyazaki change de point de vue. Quand il était jeune, il avait des théories un peu marxistes où il avait foi en l'homme, il avait foi en une réconciliation entre l'Homme et la Nature. Aujourd'hui, quand on regarde Ponyo sur la Falaise, on remarque qu'il est devenu misanthrope et très critique avec l'être humain. Il a fait tellement de tort à la nature, que celle-ci doit reprendre ses droits. Il place un peu d'espoir chez les enfants qui gardent a priori leur naïveté mais reste très amer, désabusé.

© 1979 / Monkey Punch

Q : Pouvez-vous nous faire une description de la personnalité d'Hayao Miyazaki de manière générale et au travers de ses œuvres majeures ?

Gersende Bollut : Masako Sakano, présente sur le festival, a pu nous en dire davantage sur ce personnage. C'est un homme autoritaire et exigeant, à la fois dans le milieu professionnel avec ses collaborateurs mais surtout avec lui même. Il crie facilement même s'il semble s'être assagi avec le temps, notamment depuis Princesse Mononoké. Les personnes ayant travaillé sur son premier film Le château de Cagliostro gardent un très mauvais souvenir de lui et le détestent encore aujourd'hui. Miyazaki est une personne qui n'a pas pour habitude de s'excuser quand il s'est emporté, ni de remercier les personnes ayant travaillé pour lui. Il se considère, peut-être à juste titre, comme le meilleur animateur du studio Ghibli.

Q : Quelles sont les évolutions tant au niveau technique et dans le message qu'il délivre entre Nausicaä, de la vallée du vent, Mon voisin Totoro et Princesse Mononoké, les trois œuvres sur lesquelles vous vous appuyez ?

Gersende Bollut : Le récit reste très proche de Nausicaä, de la vallée du vent à Princesse Mononoké, même si le premier se passe dans un futur fantasmé, et le second à une époque médiévale. Mon voisin Totoro, plus enfantin, se situe plus en marge des autres films. Il fait passer un message, toujours sur le thème de l'environnement, plus pur. Le père de famille qui déménage avec ses deux filles à la campagne, est respectueux. Il leur enseigne une certaine philosophie de la vie, la cohabitation avec la nature. Nausicaä, de la vallée du vent et Princesse Mononoké, qui ont une vingtaine d'années d'écart, offrent un point de vue plus critique.

© 2008 Nibariki - GNDHDDT

Q : Que pensez vous de son dernier film, Ponyo sur la Falaise ? Qu'apporte t-il à sa collection ?

Gersende Bollut : Je crois que c'est un des premiers films de Miyazaki qui partage autant la profession. À titre personnel, je suis moi-même assez mitigé. Je le trouve léger dans tous les sens du terme. C'est une histoire très belle mais le récit reste trop linéaire et le film à tendance à rester en surface. La scène de la tempête par exemple est vraiment très belle mais aurait dû se situer à la fin du film et non au milieu. Il se serait arrêté sur quelque chose de grandiose. Or, la fin est redondante et n'apporte rien de plus. Ponyo, l'héroïne, est adorable, le film est attendrissant et esthétiquement magnifique, comparé à la concurrence c'est même un chef d'œuvre, mais venant de Miyazaki, j'en attendais davantage. On ne peut pas vraiment lui en vouloir quand on sait que Le voyage de Chihiro par exemple était précisément critiqué parce que trop foisonnant. Il a voulu revenir à un récit plus simple, qui s'adresse avant tout aux enfants, parce qu'il les respecte, c'est donc cohérent.

Q : Quel est, à votre avis, l'impact d'un dessin animé du studio Ghibli sur le spectateur ?

Gersende Bollut : Je pense que le studio Ghibli apporte une image beaucoup plus nuancée et complexe de la vie, de l'être humain et du rapport à autrui que des films de Disney, même si je les apprécie beaucoup par ailleurs. C'est bien moins manichéen, on y trouve une vraie philosophie de la vie. Même si un spectateur occidental n'a pas la même approche qu'un Japonais, il ressent quelque chose sans forcément être en mesure de l'expliquer. Le jour où j'ai vu Nausicaä, de la vallée du vent pour la première fois, cela a totalement changé ma vie et ma vision de l'existence. Le charisme et la pureté de l'héroine dans son rapport à autrui, à l'environnement, est juste sublime et marque durablement les consciences. Je pense que quiconque a vu un film de Miyazaki - ou venant de chez Ghibli - y compris les personnes plutôt réticentes face à l'animation japonaise, prend conscience que c'est autre chose, comportant une réelle maturité, qu'il ne s'agit pas d'un film pour enfant au sens péjoratif. Je ne connais pas une personne ayant vu un film de Miyazaki et qui soit restée indifférente. On peut ne pas aimer bien entendu, mais on respecte son talent.

Photo D.A

Q : Quel est le message délivré par l'exposition Vivre en harmonie avec la Nature proposée par la Fête de l'Animation de Lille ?

Gersende Bollut : C'est tout d'abord un sujet d'actualité mais plus largement c'est une façon de montrer l'évolution de la pensée de Miyazaki qui s'exprime en trois temps. L'exposition se décline donc ainsi, on a une première partie sur la Nature détruite, ce que l'homme peut faire subir à son environnement. Puis la Nature révoltée, quand elle reprend ses droits et lutte pour récupérer ce qui lui appartient. Enfin une dernière partie sur la Nature sublimée, quand elle se réconcilie avec l'homme, et que toute la beauté s'exprime par elle-même sur l'écran. Vivre en harmonie avec la Nature montre donc qu'il y a une possibilité de cohabitation entre l'environnement et l'être humain, comme le message final délivré par les films du réalisateur.

Q : Quels sont vos projets futurs ?

Gersende Bollut : J'achève actuellement la correction d'un nouvel ouvrage de Vincent-Paul Toccoli intitulé L'archipel des dieux putrides, qui sortira au début de l'été. Il aborde les déviances japonaises, les tabous, le phénomène des otakus, etc. J'ai aussi un projet de livre sur l'animation tchèque et un autre sur Don Bluth, le réalisateur de FievelBrisby et Anastasia, dont on ne connaît pas forcément le nom, et que je considère pourtant comme l'égal de Miyazaki, Lasseter, ou encore Disney.

Q : Merci, on vous souhaite une bonne continuation !