Trois des auteurs du label 619 chez Ankama, de passage à Nantes, apportent leur regard sur les enjeux du manga français.
Nous sommes au magasin Album à Nantes. Heureusement qu'il est abrité dans la galerie commerciale du passage Pommeraye car il fait froid dehors et la file d'attente pour la séance de dédicaces de ce vendredi 12 février est suffisamment importante pour se prolonger hors de la boutique. Ils sont bien plus d'une trentaine à attendre patiemment de pouvoir rencontrer trois artistes publiés chez Ankama : RUN, auteur de la BD Mutafukaz, Florent Maudoux, auteur de l'album Freeks' Squeele et Raf, auteure du manga Debaser. Ce qu'ils ont en commun, c'est tout d'abord le Label 619. Géré par RUN au sein de la société d'édition française Ankama, ce label rassemble une sélection de bande dessinées et d'ouvrages, soit une dizaine d'auteurs, sur le thème de la culture urbaine et pop moderne.
Ensuite, et c'est ce qui contribue à faire leur originalité, nos invités font généralement appel à un humour satirique qui parodie la société contemporaine et ses travers. Mais attention, toujours avec bon goût et sans tomber dans le cynisme. En racontant l'histoire de Joshua, Anna et Nathan, trois jeunes qui se rebellent contre un système totalitaire où la musique est un art et un moyen d'expression contrôlé, limité à une pop édulcorée, Raf n'hésite par exemple pas à tourner la société de consommation en dérision. De son côté, RUN cite Mutafukaz comme « une caricature de la société mais qui ne prend pas partie ». Ses acolytes sont d'accord. Raf, bien qu'elle suive des thèmes d'actualité, insiste sur ce point. « Il n'y a pas de message ni d'engagement politique. » Que vous commenciez par Mutafukaz, Debaser ou Freaks' Squeele, vous comprendrez vite ce subtil équilibre entre un humour ironique et un très bon divertissement.
Le troisième tome du manga Debaser est sorti le 14 janvier dernier et le quatrième ne devrait pas tarder à suivre. Un moment critique pour la vie d'un manga d'après les trois auteurs. « On ne saura vraiment si la série marche qu'après la sortie du quatrième volume. » Sans vouloir faire monter la pression, la continuité et le succès de Debaser, du simple fait que ce soit un manga écrit par une française, représente un symbole et un enjeu pour la nouvelle génération d'auteurs et pour la communauté francophone de bande dessinée. Très clairement, il y a beaucoup d'auteurs français qui veulent faire du manga, mais c'est un format qui ne séduit pas les éditeurs. « Les maisons d'éditions n'ont rien contre le dessin japonisant, explique Florent Maudoux. Du moment que le support est conforme à la BD franco-belge de 48 pages et en couleur, elles ne prennent pas de risque. »
(Ce qui explique peut-être pourquoi Aurore, auteur de BD type 48 pages mais au dessin japonisant, n'a, d'après elle, pas rencontré de difficultés liées à son style pour se faire éditer. Cf. notre article du 22/01/2010.)
Ce qui peut faire peur, c'est le fameux rapport à l'objet, l'objet en question étant la BD, qui n'est pas le même en France et au Japon, patrie du manga. Si le format traditionnel européen de 48 pages en couleur va séduire les amateurs de graphisme et les collectionneurs, le manga va séduire un public plutôt amateur d'histoires par épisodes. « C'est très contradictoire car il y a une réelle volonté de faire du feuilleton dans notre société, nous sommes la génération séries TV, mais ça ne prend pas sur la BD », s'étonne Raf. La BD française continue d'être perçue comme un objet d'art, là où le manga serait plus un outil pour raconter des histoires. Les possibilités narratives y sont bien plus importantes. « On a plus de place pour s'exprimer, pour développer l'action et les personnages sur 200 pages que sur 48 pages », raconte Florent Maudoux. En noir et blanc, le manga est d'autant plus accessible pour les petites bourses.
Depuis, quelques éditeurs se sont tout de même jetés à l'eau avec la sortie des mangas Pink Diary de Jenny chez Delcourt, ou encore Vis-à-Vis de Miya, Dreamland (qui dépasse les 7 tomes) de Reno et Catacombes de Vald, chez Pika (qui est allé volontairement chercher des auteurs de manga). Et bien entendu Ankama qui garde la réputation d'une maison d'édition qui laisse quartier libre à ses artistes.
Céline Maxant













