Interview avec Moto Hagio : Mangaka de l'An 24

2012 sera l'année française de Moto Hagio. Après avoir donné des conférences lors de l'évènement Planète Manga au Centre Beaubourg, puis avoir été l'invitée du Salon du Livre de Paris, elle reviendra dans l'hexagone cet été pour Japan Expo, et ce alors qu'elle n'est toujours pas éditée dans notre pays. Un phénomène surprenant, quand on sait que cette dame a quasiment inventé le concept du boy's love, mais a aussi influé durablement sur l'industrie du shôjo manga. Nous avons eu l'honneur de la rencontrer lors de sa deuxième venue cette année.

Moto HagioMoto Hagio Photo T.H

Q : Vous êtes connue pour être une auteure à l'œuvre très diverse. Cependant, vous avez commencé par le shôjo. Qu'est-ce qui, au départ, vous a poussé à écrire et dessiner du manga pour adolescente ?

Moto Hagio : Quand j'étais enfant, je lisais beaucoup de mangas, c'était une vraie passion. J'appréciais énormément les auteurs comme Osamu Tezuka, Ishinomori Shôtarô ou encore Mizuno Hideko. Naturellement, je dessinais également beaucoup. Et de fil en aiguille, ce qui était une passion est devenu mon métier.

Q : Quand c'est devenu votre travail, quelles étaient les attentes des lectrices d'alors ?

Moto Hagio : Je me demande bien quelles attentes elles pouvaient avoir. Mais je ne pense pas qu'elles aient eu des attentes particulières. À l'époque, et toujours aujourd'hui, quand je dessine un manga, je pense d'abord à quelque chose qui m'intéresse, moi. Je pars du principe que les personnes qui lisent mes mangas y donnent leur propre interprétation et les comprennent à leur manière.

Q : Vous appartenez au Groupe de l'An 24 qui a révolutionné le shôjo. Pourquoi d'après vous ce genre de groupes d'auteurs n'existe plus aujourd'hui ?

Moto Hagio : On me dit souvent que j'appartiens à ce groupe, même si je n'ai rien demandé ! Et je pense d'ailleurs qu'il existe aujourd'hui encore des groupes de ce genre ! En fait, au départ, ce fameux Groupe de l'An 24 n'était pas supposé être formel. Il s'agissait juste de jeunes écrivant des histoires. D'ailleurs en l'an 22, 23, 24, 25 et 26 (années de l'ère Shôwa) de nombreux jeunes mangaka se sont mis à écrire. Je ne sais pas pourquoi ce groupe porte ce nom, peut-être parce que nous étions toutes nées en 1949 (la 24e année de l'ère Shôwa) et que nous écrivions des shôjo.

Thomas no Shinzô de Moto HagioThomas no Shinzô / Le Cœur de Thomas

Q : Peu après vos débuts, vous vous êtes mise à écrire du shônen-ai. Qu'est-ce qui vous a poussez à quasiment inventer ce genre ?

Moto Hagio : À l'époque, j'avais vu un film Les Amitiés Particulières (de Jean Delannoy, 1964), qui se déroulait dans une école pour garçon. Dans des scènes magnifiques, on voit les deux jeunes garçons osciller entre l'amour et l'amitié et à la fin l'un des deux meurt. J'aime beaucoup les écrits de Hermann Hesse [NDLR : écrivain allemand] et j'ai perçu quelque chose de similaire dans son œuvre, une forme de passion, de relation extrêmement pure, la plus pure possible. Et c'est précisément pour décrire un sentiment de la plus grande pureté possible que je me suis lancée dans le récit Le Cœur de Thomas. Je me suis rendue compte au cours de ce travail à quel point mettre en scène des relations sentimentales entre des hommes était quelque chose de facile, de naturel pour moi. Et c'est par le biais de ce travail que je me suis rendu compte à quel point on peut s'appliquer à soi-même des restrictions parce qu'on est un homme ou une femme : on est entravé par un certain nombre de conceptions de cet ordre.

Q : Pourquoi dans le boy's love jouer sur l'androgynie des personnages ? Pourquoi ne pas tout simplement mettre en scène des couples hétérosexuels ?

Moto Hagio : Je pense que tout se joue dans l'imaginaire féminin.

Thomas no Shinzô de Moto HagioThomas no Shinzô / Le Cœur de Thomas

Q : Écrire des romances entre hommes pour un lectorat féminin permettrait de lever des tabous de cet imaginaire féminin ?

Moto Hagio : Oui ! Parce que moi-même j'ai été étonnée de ce que je pouvais écrire. Quand je pensais écrire une histoire d'amour entre homme et femme je me rendais compte que les femmes ne pouvaient pas tout faire ou dire. J'ai vu à quel point on vivait entourés de tabou. Et je me suis rendue compte que dans les romances entre hommes, comme les deux partenaires sont du même sexe les tabous et les interdictions disparaissent. Je pouvais écrire librement. Mais évidemment il ne s'agit d'imagination et non pas de la réalité sur l'amour entre hommes.

Q : Justement, en parlant d'imaginaire, rapidement après vos débuts, vous vous êtes mise à écrire de la science-fiction et du fantastique. Qu'est-ce que ces genres ont apporté à votre style ?

Moto Hagio : Dans le monde, il y a beaucoup d'écrivaines et de gens qui racontent des histoires vraies. Je ne voulais pas raconter des histoires vraies mais me détacher un peu de la réalité avec le fantastique et la science-fiction. J'aime vraiment beaucoup ces genres. Notamment des auteurs comme Edgar Allan Poe ou Ray Bradbury, et je pense que j'ai été influencée par ces deux genres.

Q : Pensez-vous que le shôjo, le jôsei, le shônen-ai, ces genres avant tout destinés à un public féminin, aient eu un impact sur une ou plusieurs générations de lectrices ?

Moto Hagio : Le genre shônen-ai est vraiment vaste, beaucoup de personnes qui en écrivent. Les jeunes filles lisent aussi bien des romances mixtes que des romances homosexuelles. Mais il y a aussi des gens qui s'intéressent plus aux histoires amours entre hommes. Que ce soit dans le cinéma, la littérature ou les manga on trouve à coté des couples mixtes des couples de garçons qui deviennent populaires. Et je pense que les gens aiment bien ce genre d'histoire.

Moto HagioMoto Hagio Photo T.H

Q : Aujourd'hui, quand on est une mangaka, est-ce que c'est difficile d'être publié quand on veut faire du shônen ou du seinen ?

Moto Hagio : Au Japon il y a beaucoup de maison d'édition pour manga. Et dans ces diverses maisons d'édition il a d'innombrables manga publiés, des shôjo, des mangas pour enfants, pour collégiens, pour lycéens, même pour femmes mariées. Il y a vraiment une multitude de genres différents. Donc même si certaines choses ne peuvent pas être écrite avec un certain genre il suffit de se tourner vers un autre genre, donc ça va !

Q : Donc la situation n'est pas difficile en soi ?

Moto Hagio : Non le fait d'être une femme n'est pas du tout un problème. La plupart des mangas sont écrits sous des noms d'hommes alors que la majeure partie des mangas sont écrits par des femmes (Katsura Hoshino, Akira Amano, Hiromu Arakawa...) Les shônen écrits par des femmes sont très interessants parce que ces mangaka arrivent à rendre des sentiments très variés avec beaucoup de précision.

Q : Comment travaillez-vous ?

Moto Hagio : D'abord des idées me viennent en tête. Quand je prends mon bain, quand je me lève, avant de me coucher ces idées flottent dans ma tête. Je me pose aussi beaucoup de questions : « Pourquoi y a-t-il eu un tsunami ? », « pourquoi y a-t-il eu une explosion dans la centrale nucléaire ? », ou « pourquoi y a-t-il des enfants brimés à l'école ?», je réfléchis beaucoup. Et puis finalement quelque chose se met en place et ça devient une histoire.

dédicace de Moto Hagiodédicace de Moto Hagio

Q : Quels sont vos projets actuels ?

Moto Hagio : Depuis la catastrophe du Tôhoku de l'an dernier à chaque fois que je pense à quelque chose ce sujet me revient en mémoire et je n'arrive pas à en détacher mon esprit. Mais comme c'est une question très pénible je pense plutôt écrire une histoire qui n'aura aucun rapport avec cette actualité douloureuse. Une histoire mignonne mettant en scène un chat...

Q : Vous n'êtes pas encore publiée en France. Cependant, vous avez animé des masterclass et des conférences, et vous allez présenter votre travail à Japan Expo 2012. Avez-vous déterminé les attentes du public français ?

Moto Hagio : Je pense que le public qu'il soit français ou japonais aimera lire quelque chose d'intéressant. Le manga que je vais présenter à la Japan Expo est en fait une histoire de chat. Il s'agit d'un volume intitulé Le petit Léo et qui est déjà en vente à la librairie japonaise Junku à Paris en version japonaise. L'idée est de le traduire en français et de l'auto-éditer moi-même pour Japan Expo. C'est un chat très drôle. J'espère que les Français vont l'aimer !

Q : Vous avez donné des cours de manga, en classe comme en conférence. Quels conseils donneriez-vous à un débutant qui souhaiterait embrasser une carrière dans le manga ?

Moto Hagio : Au Japon j'ai donné un seul cours de manga, ce n'est pas du tout mon travail. Je conseille au gens de se concentrer sur ce qu'ils veulent exprimer, la technique étant secondaire.

Je crois que c'est plus difficile aujourd'hui de faire ses débuts dans la bande dessinée de manière professionnelle. Pour vous donner un exemple, je participe une fois par an à un jury saisonnier organisé par le mensuel Afternoon des éditions Kôdansha. Il se tient quatre fois par an et j'interviens une fois sur les quatre. Et on étudie une soixantaine de bandes dessinées, qui ont déjà toutes des qualités propres sur le plan graphique.
Chacun de ces aspirants auteurs a déjà un éditeur qui veut s'occuper de lui. Les gens de la maison d'édition se disent : « Je pense qu'il vaut mieux faire commencer celui-ci », « mais moi celui-là » : on entre dans une sorte d'échange à ce sujet.

À l'époque où j'ai fait mes débuts, vers 1970, le style graphique de la bande dessinée était beaucoup plus simple et le nombre de pages moins élevé. Aujourd'hui le niveau exigé des débutants est beaucoup plus élevé qu'autrefois. Leur rémunération à la page est aussi plus élevée qu'autrefois. La concurrence est beaucoup plus forte.

Remerciements à Elisabeth Roux, qui a assuré la traduction.

Thomas Hajdukowicz
avec Alexis Orsini