Rencontre avec J.P. Nishi

L'auteur de A nous deux, Paris ! était de passage dans la capitale française en tant qu'invité du Salon du Livre. Il a accepté de répondre à nos questions dans une longue interview, retranscrite ici. Son épouse, la journaliste Karyn Poupée, a assuré l'interprétariat.

J.P. NishiJ.P. Nishi - Photo T.H.

Q : Tout d'abord, pourquoi avoir choisi le pseudonyme de Jean-Paul Nishi (ou J.P. Nishi), alors que vous vous appelez Taku Nishimura ?

J.P. Nishi : Le premier éditeur qui a publié mes mangas voulait tout de suite montrer qu'il s'agissait d'un manga comique. Il voulait donc un nom « bizarre », si possible à consonance française. Comme les prénoms français que les Japonais connaissent sont ceux des grands acteurs comme Jean-Paul Belmondo, on a choisi le nom de Jean-Paul, et on a raccourci mon nom. En France, le Jean-Paul s'est transformé en J.P. parce qu'avec un Jean-Paul, on pourrait penser que je suis français. Or, Philippe Picquier voulait, au contraire de l'éditeur japonais, montrer que j'étais japonais, sans non plus dénaturer la signature originale. C'est donc devenu J.P. Nishi. L'intérêt supplémentaire, c'est qu'avec J.P.N, on a quelque chose qui ressemble à « Japon ».

Q : Pourquoi êtes-vous venu à Paris la première fois, telle que raconté dans le manga ?

J.P. Nishi : J'avais développé un intérêt pour la France par mon intérêt pour la bande dessinée. Une dizaine d'années avant ce premier voyage, j'avais découvert la BD française, et je voulais en savoir plus sur le sujet. Parallèlement, je voulais une expérience de vie à l'étranger. Cette double-volonté m'a fait venir en France, dans l'objectif initial de devenir assistant d'auteur de BD.

Q : Quels auteurs en particulier vous ont touché au point de vous donner l'envie de venir en France ?

J.P. Nishi : Ce qui m'a d'abord tapé dans l'œil, ce sont des dessins de Max Cabanes, notamment la bande dessinée Colin-Maillard (éd. Casterman) ou d'Alex Barbier, avec Les Paysages de la Nuit (éd. Delcourt), des choses que j'ai vu publiées dans Mr. Magazine (Kodansha).

J.P. NishiExtrait de A nous deux, Paris !
© 2012 J.P. Nishi / Ed. Philippe Picquier

Q : Et donc vous êtes venu pour devenir assistant d'auteur de BD. Sauf que ce métier n'existe pas! Comment l'avez-vous pris, et qu'avez-vous fait après ?

J.P. Nishi : Avant de partir pour la France, je me suis un peu renseigné, quand même, via Internet notamment, à la recherche de gens à contacter, qui étaient très au courant du processus de fabrication de la bande dessinée en France. J'ai lancé plusieurs appels, qui ont connu un certain nombre de réponses, dont une d'un certain Frédéric Boilet (auteur de BD français ayant vécu au Japon de 1997 à 2009 ; il a un grand rôle dans les interactions entre auteurs francophones et nippons NDLR). Il m'a proposé de le rencontrer. Je suis allé dans son atelier, nous avons discuté, et quand j'ai appris que le métier d'assistant n'existait pas en France, je me suis dit « laisse tomber ». Mais Frédéric m'a dit que ça serait dommage d'abandonner, d'y aller quand même, et de voir sur place. Je suis donc arrivé, et ça s'est passé comme je raconte dans le manga : j'ai cherché une chambre, j'ai trouvé un travail dans l'épicerie japonaise Kioko,...

J.P. NishiPlanche d'un travail en cours.
© 2012 J.P. Nishi / Photo T.H.

Q : Justement, dans le manga, vous racontez avoir été assistant de mangaka. Vous semblez d'ailleurs maîtriser un trait académique conventionnel, à l'image de ce que peut être aujourd'hui le manga « classique ». Pourtant, vous avez opté pour un style beaucoup plus simple. Pourquoi ?

J.P. Nishi : C'est quelque chose qui a été choisi dès le départ. Initialement, l'histoire était publiée en feuilleton dans un magazine féminin de l'éditeur Asuka Shinsha. La composition des pages et plusieurs autres facteurs ont fait que c'était mieux d'adopter un style simple, parce que ce manga est classé au Japon dans la catégorie « essais manga ». C'est une catégorie qui adopte plus un style simple. J'utilise d'autres styles en fonction des travaux sur lesquels je planche, avec des types de dessins radicalement différents.

Q : Ce que l'on lit dans A nous deux, Paris !, ça a été pensé et dessiné sur place, ou une fois que vous êtes rentré au Japon ?

J.P. Nishi : Pendant que j'étais à Paris, je prenais des notes sur tout ce qui m'arrivait. Par ailleurs, j'ai aussi dessiné plusieurs épisodes, en yonkoma (histoires en 4 cases), sur 16 pages en tout. De retour au Japon, j'ai présenté ce travail à 13 éditeurs de magazine. Quand il a été décidé de me publier dans Officiu (magazine féminin), j'ai dû reformater les choses. A partir de là, tout ce qui a été dessiné l'a effectivement été au Japon.

Q : Est-ce que cela signifie que les projets de BD que vous aviez à Paris, notamment une histoire de zombies, sont abandonnés ?

J.P. Nishi : Non, je n'ai pas renoncé, je l'ai toujours en tête!

Q : Quand vous êtes arrivé à Paris, qu'est-ce qui a correspondu à vos attentes ?

J.P. Nishi : Je n'avais pas d'image toute faite de Paris. Cependant, comme la plupart des Japonais, j'avais l'idée d'une ville européenne jolie. Dans l'imaginaire collectif nippon, les villes européennes sont de toute façon jolies. On voit ça dans les publicités, ou encore dans certains films d'animation de Hayao Miyazaki. Quand je suis à Paris, donc, les immeubles, les encadrements de fenêtres avec moulures, je trouve ça joli, parce que ça n'existe pas dans les appartements japonais. Tout ceci correspondait bien à l'image que j'avais de la France.

Q : Et a contrario, qu'est-ce qui vous a particulièrement déplu ?

J.P. Nishi : Comme contrairement à certains Japonais je n'avais pas une image mirifique de Paris, comme je n'avais pas d'image totalement construite, la réalité des choses n'a pas saccagé ce que j'aurais pu espérer. Ce qui m'a beaucoup surpris, ce sont des choses qui sont inimaginables au Japon. Par exemple, des courriers et des colis qu'on m'a envoyé du Japon ne sont jamais arrivés. Les choses sont facilement volées un peu partout. Les mises en garde contre les pickpockets, c'est choquant pour un Japonais qui arrive à Paris.

J.P. NishiExtrait de A nous deux, Paris !
© 2012 J.P. Nishi / Ed. Philippe Picquier

Q : Qui sont les personnes que vous avez dessinées ? Comment les avez-vous rencontrées ?

J.P. Nishi : Basiquement, ce sont les gens que j'ai côtoyé le plus, à savoir mes collègues de travail, ou encore des amis d'amis (Julio, le mannequin italien du manga, je l'ai rencontré d'abord en tant qu'ami d'un camarade de classe dans un cours à l'Alliance Française qui s'appelait Nakata), rencontrés à l'occasion de fêtes (j'ai été invité à pas mal de fêtes). Ou bien des gens que j'ai rencontré lorsque, en vain, j'ai pris quelques leçons de français. Il y a donc tant des japonais que des français.
Finalement, les gens qui apparaissent dans le livre sont ceux qui ont eu un certain rapport avec la communauté franco-japonaise de Paris, soit parce que ce sont des Japonais de Paris, soit parce que ce sont des Français qui parlent japonais (Thomas, par exemple), soit ce sont des nippophiles anglophones, (comme Pat).

Q : En dessinant A nous deux, Paris !, qu'est-ce que vous vouliez faire, au-delà de l'aspect journal de bord d'un Japonais à Paris ?

J.P. Nishi : Au départ, je n'avais pas vraiment d'objectif : je prenais des notes au jour le jour sur les choses qui me chagrinaient, qui me heurtaient, qui m'amusaient... En revanche, je travaillais très sérieusement sur le projet de manga zombie parisien, j'avais vraiment la volonté d'en faire quelque chose. Il y avait un vrai objectif. Mais finalement, je me suis pris au jeu de ce carnet de mésaventures. J'ai commencé à penser à en faire un livre, d'abord au Japon, et pourquoi pas en France!

Q : Comment le lectorat japonais a reçu le manga ?

J.P. Nishi : Les lecteurs du manga, se sont d'abord des gens qui ont une attirance générale pour Paris. Contre toute attente, peut-être, ça leur a donné envie de venir ou revenir à Paris, ou bien de mieux connaître la capitale. Ils ont aussi généralement donné une opinion très déterminée après la lecture : « Ouais! Je veux aller à Paris! ». Pour moi c'est une grande satisfaction. Mon regard sur Paris n'a pas détruit l'intérêt pour la ville. Ca a même pu le renforcer. Peut-être parce que j'ai dévoilé un côté intéressant que les gens ne voient pas au premier abord.

Q : Et appréhendez-vous les retours des lecteurs français à venir ?

J.P. Nishi : Je n'ai pas vraiment peur, je n'appréhende pas complètement. Mais quand même un peu! Il y a plusieurs années, il y avait eu des discussions avec l'éditeur Dargaud pour la publication en français. Les gens de chez Dargaud étaient un peu inquiets des réactions éventuelles du lectorat. A cette époque, j'avais aussi des craintes. Mais Thomas (personnage que l'on voit dans le manga) m'a rassuré en me disant que les Parisiens ne le prendraient pas mal, et qu'au contraire, ça allait les faire rire. Mais le projet avec Dargaud ne s'est pas fait, du fait de mon éditeur japonais, qui n'a pas voulu. Les Editions Picquier ne semblent pas se faire de souci du tout. Au contraire, ils pensent que c'est un des arguments de vente!

J.P. NishiJ.P. Nishi et Florent Chavouet lors
du Salon du Livre 2012 - Photo T.H.

Q : Vous avez eu l'occasion de lire Tokyo Sanpo de Florent Chavouet. Quel a été votre point de vue sur ce français qui a croqué Tokyo de manière acide lui aussi ?

J.P. Nishi : Sur le plan du dessin, Florent Chavouet est exceptionnel. Il a su dessiner des éléments de Tokyo d'une façon extrêmement astucieuse et maline, et donc rendre la ville, y compris pour les Japonais, beaucoup plus intéressante. Il a capté des choses qu'on ne voit plus quand on est japonais. C'est une redécouverte de Tokyo.
Mais pour ma part, ce que je regrette, c'est que ne lisant pas le français, je n'ai pas pu profiter de tous les jeux de mots et de tout l'humour que l'auteur a pu glisser dans le volume. J'attends l'édition japonaise avec impatience!

Q : Avec le recul, écririez-vous et dessineriez-vous, aujourd'hui, un manga à destination des Français désirants s'installer à Tokyo ?

J.P. Nishi : Que ce soit moi ou quelqu'un d'autre, un jour, ce genre de projet surgira. Il y a énormément de jeunes Français attirés par le Japon à cause du manga, de l'animation et autre, et il est clair que cette idée naîtra dans la tête de quelqu'un à un moment donné. Ca pourra être moi comme quelqu'un d'autre. Si un tel projet voit le jour, en tout cas, je serai très enthousiaste pour y participer.

Q : Vous êtes revenu à plusieurs reprises à Paris depuis votre séjour. Qu'est-ce qui a changé, et qu'est-ce qui vous avait manqué ?

J.P. Nishi : L'environnement que j'avais côtoyé en a beaucoup changé 7 ans après. Les gens qui m'entourent vivent. Certains se sont mariés, certains sont rentrés au Japon, beaucoup ont eu des enfants... Ca change beaucoup de choses. Moi aussi, je me suis marié! Du coup, c'est ce qui est le plus perceptible pour moi dans un environnement comme Paris.
Paradoxalement, quand je suis venu à Paris la première fois, comme à ce moment j'étais vierge de toute expérience de la capitale et comme j'y ai vécu un an, je me suis senti très proche de la France. Depuis, plus je connais de choses sur la France, plus je m'en sens éloigné culturellement. J'ai pris conscience que je suis Japonais, et pas Français, parce que j'ai multiplié les expériences, et j'ai pu constater du fossé culturel entre les deux pays. Et ce bien que j'ai épousé une française! Je sais pas bien pourquoi...

Q : Puisqu'on en parle : pourquoi cette fascination pour les Françaises, dans le manga ?

J.P. Nishi : Simplement parce que je trouve les Françaises jolies. Je pense qu'on a tendance à d'avantage apprécier ce qui n'existe pas chez soi. Quand une japonaise vit à Paris, elle a tendance à attirer les Français : les yeux bridés attirent, la chevelure,... Ce sont des choses qu'on n'a pas et qu'on a envie d'avoir. Inversement, les filles françaises qui viennent au Japon attirent facilement.

Q : Savez-vous faire la bise maintenant ?

J.P. Nishi : Je me considère encore novice en la matière!

J.P. NishiJ.P. Nishi - Photo T.H.

Q : Et arrivez-vous enfin à distinguer les asiatiques les uns des autres ?

J.P. Nishi : Non, je ne crois pas... La preuve : quand vous êtes arrivé, je vous ai pris pour un quelqu'un d'origine chinoise, alors que vous êtes d'origine coréenne. Je n'ai toujours pas la méthode experte qui me permettra de distinguer en un coup d'œil les asiatiques. C'est trop difficile.

Q : Gare à toi Paris !, la « suite » de A nous deux, Paris !, sera publié en France ?

J.P. Nishi : Oui, normalement. Je ne sais pas exactement quand, puisqu'il faut attendre les résultats du premier volume, mais Philippe Picquier a déjà acquis les droits. J'y parle, entre autre, de Japan Expo 2011.

Q : Quels sont vos projets actuels ?

J.P. Nishi : Eh bien c'est encore la suite! Mais cette fois, il y aura plusieurs dizaines de pages se déroulant à Marseille. Mon séjour français de 2012 y sera aussi raconté!

Le blog de J.P. Nishi où on peut juger de la variété de styles qu'il emploie (certaines planches ont été traduites en français) : http://lostinparis.jugem.jp/

Remerciements à Karyn Poupée pour l'interprétariat.

Thomas Hajdukowicz