Naoki Urasawa : l'air du temps - Un auteur, une œuvre

Naoki Urasawa l'air du temps©2012 Sébastien Hayez

Tout amateur de manga qui se respecte connaît (mieux : a lu) quelques grands noms qui ont donné à la bande dessinée japonaise ses lettres de noblesse, dépassant le statut méprisant de littérature débilitante pour enfants. En bonne place figureront Osamu Tezuka, Takao Saito, Keiji Nakazawa ou encore Katsuhiro Otomo. Des auteurs à l'œuvre polymorphe, qui apportent à la fois divertissement et réflexion. Parmi eux, on peut aussi compter sur Naoki Urasawa. L'ouvrage Naoki Urasawa : l'air du temps, d'Alexis Orsini, lui est intégralement consacré. Il sort le 18 mai, chez Les Moutons Electriques.

La collection Bibliothèque des miroirs BD de l'éditeur Les Moutons Electriques s'atèle depuis plusieurs années à publier de beaux ouvrages consacrés aux auteurs du 9e art. Or, jusqu'ici, les livres édités étaient surtout consacrés à des artistes anglo-saxons, laissant les lecteurs de BD nippone en peine, tant il est rare de pouvoir lire des études biographiques de qualités sur ses mangaka favoris. Un cap est donc franchi avec ce Naoki Urasawa : l'air du temps, et on espère qu'il inspirera d'autres à poursuivre cette voie : écrire sur une œuvre de la manière la plus exhaustive possible.

Naoki Urasawa : l'air du temps n'échappe donc pas à la règle : il s'agit d'une monographie consacrée à l'auteur trois fois récompensé par le prix Shôgakukan et deux fois à Angoulême. Divisé en une demi douzaine de chapitres, le livre est composé de deux grandes parties : une biographie, suivie d'une analyse thématique de l'œuvre.

Naoki Urasawa

La longue biographie, à jour, est riche et bien documentée, faisant régulièrement renvoi à des articles et interviews consacrés à l'auteur. L'exhaustivité des sources en fait toute la richesse. De la découverte initiale du manga par le biais de Tezuka - qui marque toujours aujourd'hui le travail de l'auteur - aux premiers succès, en passant par ses rapports avec son éditeur et co-auteur Takashi Nagasaki - avec qui il collabore depuis plus de 20 ans - la vie de Urasawa est passée au peigne fin.

En transparence, on comprend évidemment que c'est cette vie qui a forgé l'esprit franc tireur du mangaka, souhaitant produire une œuvre marginale et indépendante reconnue du grand public.

La seconde grande partie défriche les thématiques récurrentes à l'œuvre de Urasawa : les contextes historiques/géopolitiques troublés, les anti-héros, la musique, le cinéma, l'enfance,... On appréciera particulièrement les quelques pages consacrées à l'influence de Osamu Tezuka (l'homme comme l'œuvre) sur les travaux de Urasawa.

L'ouvrage est relativement complet, très agréable à lire, grâce à la plume d'Alexis Orsini, mais aussi à une iconographie bien choisie, illustrant bien le propos tenu. On regrettera cependant quelques petits points manquant, à commencer par un entretien direct avec l'auteur lui-même. Il n'est fait que mention d'interviews passées d'Urasawa, et on n'a hélas pas la primeur d'un échange exclusif entre l'auteur du livre et le mangaka, qui aurait fait de l'ouvrage un modèle du genre. On remarquera aussi la quasi absence d'explications sur les méthodes de travail de Urasawa au quotidien, sur ses techniques de dessins comme sur l'élaboration formelle de ses scénarii. Enfin, on notera un excès de zèle de la part d'Alexis Orsini, qui emploie parfois des termes japonais pas toujours nécessaires dans le corps de son texte.

Naoki Urasawa par Pia GuerraNaoki Urasawa par la dessinatrice Pia Guerra

Cependant s'arrêter sur ces petits défauts relèverait de la critique mesquine et tatillonne. Globalement, Naoki Urasawa : l'air du temps est une réussite. On se focalisera essentiellement sur la première partie du livre, l'aspect thématique s'adressant avant tout à des lecteurs ayant une bonne connaissance préalable des travaux de Urasawa. Sa synthèse en fait un ouvrage essentiel pour avoir un portrait global et détaillé du mangaka, chose forcément intéressante en 2012 puisque Naoki Urasawa est l'invité d'honneur manga cette année à Japan Expo. Un exemple à suivre, d'autant plus qu'il semblerait qu'il s'agisse du premier ouvrage édité en dehors du Japon entièrement consacré à Urasawa.





Thomas Hajdukowicz