Masahiro Ikeno : quand le mangaka se fait enseignant

Masahiro Ikeno a été l'invité de la jeune maison d'édition Komikku, pour cette 14e Japan Expo. Il est l'auteur de Malicious Code, un shōnen énergique se situant dans un Tōkyō dévasté par une mystérieuse pandémie. Nous avons eu la chance de le rencontrer, en compagnie de sa responsable éditoriale, Mayumi Kawabe, et de mieux découvrir un auteur, mais aussi un professeur souriant et affable.

Masahiro IkenoMasahiro Ikeno - Photo Lōlu

L'entre-deux séries, ce moment auquel on pense rarement

Masahiro IkenoMasahiro Ikeno - Photo Lōlu

Masahiro Ikeno a commencé sa carrière en tant qu'assistant, avant d'obtenir quelques années plus tard un prix de l'éditeur Shōgakukan. Il a ensuite adapté Dive!!, une light novel d'Eto Mori sur le plongeon artistique, pour le magazine hebdomadaire Shōnen Sunday. Enfin, il a publié Malicious Code dans le mensuel Comic Gene, pour Media Factory.

Entre ces deux séries, un certain temps s'est cependant écoulé, et il faut bien gagner sa vie. « Dans la carrière d'un mangaka, il y a les périodes de prépublication, et celles où il n'y en a pas. Cette dernière peut être assez difficile, puisqu'on n'est pas rémunéré, on vit sur ses économies. J'ai traversé l'une d'elles, entre ma série chez Shōgakukan et celle chez Media Factory. J'ai dû chercher un autre moyen de gagner ma vie, et j'ai eu l'opportunité de devenir enseignant dans une école pour mangaka. Le projet de Malicious Code a été accepté en même temps ! Du coup, j'ai dû faire les deux en même temps, c'était assez difficile. »

Lorsqu'on leur demande si l'école pour laquelle il travaille est liée à une maison d'édition, sur le modèle de l'université de la Toei Animation, Masahiro Ikeno et sa responsable éditoriale affirment que ce n'est pas le cas. « Elle ne dépend pas d'une maison d'édition, cependant, elle est fortement lié à la société SKE, une société de production de jeunes talents pour la télévision et le show business. Au Japon, ce genre d'établissement est souvent rattaché à d'autres sociétés de l'entertainment. »

Le manga, une affaire de nemu et de volonté ?

Lors de la master class qu'il a animé le jeudi après midi, à Japan Expo, Masahiro Ikeno a pu montrer ses qualités d'enseignant, à travers une bref leçon très claire et accessible à tout le monde. Il a présenté les grandes étapes de la production d'un manga, de la définition de l'intrigue jusqu'à l'encrage. Il a fortement insisté sur la nécessité de s'appuyer sur un nemu, qu'on peut apparenter à un storyboard amélioré. « Il représente la charpente de l'histoire. C'est l'étape la plus importante de la création d'un manga. Si on ne fait pas de nemu, ou si on le fait mal, on travaille sans filet. »

Masahiro Ikeno - Photo Lōlu

Il souligne aussi un autre point, « sur lequel j'insiste régulièrement, pour que mes élèves comprennent : être mangaka, c'est différent du travail de salaryman. Il ne suffit pas d'attendre qu'on nous donne des ordres et de faire ce qu'on nous dit. Il faut avoir des choses à dire, vouloir les exprimer, démarcher les éditeurs pour leur vendre notre travail, tout en utilisant le temps qu'il nous reste pour dessiner. Il faut beaucoup de volonté et de rigueur, d'auto-management. »

Screentone : « Le numérique m'a tué ! »

Si Malicious Code est son premier manga réalisé par PAO, la Publication Assistée par Ordinateur, Masahiro Ikeno n'a pas toujours travaillé sur ordinateur. Il a dessiné à la main pendant dix ans avant d'utiliser le numérique. « Je m'étais dit qu'en passant sur ordinateur, je travaillerais plus vite. À l'époque, un de mes amis m'avait aussi dit qu'il passerait bien au numérique. Nous nous sommes motivés mutuellement et avons commencé ensemble. Finalement, nous avons commencé à faire la course, en se disant « tiens, toi t'en es que là ? Regarde, moi j'ai avancé jusqu'ici ! » (rires). Grâce à cet esprit de compétition, nous avons appris beaucoup de choses en peu de temps. »

Masahiro Ikeno - Photo Lōlu

Il explique que « pour réaliser l'encrage de petites zones et les motifs répétitifs à la main, on utilise du screentone, une sorte de décalcomanie. Avant de passer au numérique, j'avais parfois du mal à en trouver ! »
C'est un outil très pratique pour le visage, les yeux, et les cheveux, par exemple, mais il augmente l'épaisseur des planches lorsqu'on en abuse. « Kasushi Hagiwara, l'auteur de Bastard!!, est connu pour son amour du screentone : certaines de ses planches sont trois fois plus épaisses que la normale ! »

En aparté, il nous confie que « quand je travaillais encore sur papier, il m'est arrivé de me retrouver à court de screentone et de devoir prendre mon vélo en plein milieu de la nuit, pour aller en acheter dans une boutique spécialisée d'Ikebukuro ! Avant un Comiket, ce magasin s'est retrouvé en rupture de stock, j'étais bien embêté. Maintenant, ce problème n'existe plus, grâce à l'ordinateur. »

Un manga viral tout en numérique et en documentation

Malicious Code a été sa première série réalisée entièrement en numérique. « À la base, je voulais faire un manga de combat dans une ville déserte. Je trouve que le fait de savoir que des gens y ont vécu auparavant donne une atmosphère particulière à l'histoire, une certaine tension. Pour créer Malicious Code, j'ai regardé beaucoup de documentaires de la NHK et de National Geographic, je me suis inspiré de films et j'ai beaucoup réfléchi. Par exemple, pour la carte qu'on peut trouver dans le premier tome, qui montre la zone de mise en quarantaine, je me disais que si une pandémie se déclarait et qu'on devait mettre Tokyo en quarantaine, ce serait probablement ce périmètre là qu'on choisirait. Bien sûr, ce n'est qu'un avis personnel, je ne sais même pas si le Japon serait capable de construire des murs aussi gigantesques ! »

Une nouvelle série est-elle prévue ? Mystère ! En attendant, nous vous invitons à découvrir les deux premiers tomes de Malicious Code, déjà disponibles en librairie.

Remerciements à Masahiro Ikeno pour sa bonne humeur et son professionnalisme, ainsi qu'à son interprète qui l'a accompagné aussi bien pour sa master class que pour ses interviews. Merci également à Komikku Editions sans qui cette rencontre n'aurait pu être possible.

Jean-Baptiste Bondis