La Saveur des ramen : les fantômes en cuisine

La dernière fois qu’Eric Khoo avait croisé le chemin des spectateurs français, c’était en 2015, avec Hotel Singapura, projet ambitieux reconstituant plus de 50 ans de l’histoire du cinéma et surtout des mœurs de son pays, à savoir Singapour. Trois ans plus tard, le voilà de retour avec La Saveur des ramen, nouvelle parenthèse nippone chez ce réalisateur qui n’a de cesse de regarder ailleurs pour mieux cerner son pays.

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Réaliser et cuisiner en hommage à Singapour

Il y a dans la carrière d’Eric Khoo un certain nombre de tours de force qui imposent le respect :  l’adaptation de l’autobiographie non publiée de Theresa CHAN, auteur et enseignante singapourienne sourde et aveugle, la réalisation de My Magic, totalement filmé en langue tamoul, Tatsumi et son détour par l’animation, et, bien sûr, la gigantesque fresque historique qu’était Hotel Singapura. Comme épuisé par la démesure de ce dernier projet, Khoo n’a pas récidivé en réalisant La Saveur des ramen. Certes, le film se déroule entre le Japon et Singapour, mais rien d’insurmontable pour un réalisateur qui, sur Hotel Singapura, avait dû composer avec un casting réunissant pas moins de 6 nationalités différentes. Pour le reste, le singapourien est allé à l’essentiel, laissant de côté fresque historique et hommage biographique le temps d’un drame familial intimiste.

Ce drame, donc, c’est celui de Masato jeune cuisinier de ramen qui assiste un père mutique dans leur petit restaurant familial de Takasaki, une ville comme mille autres au Japon. À la mort de ce dernier, il s’envole pour Singapour, sur les traces de la famille de sa mère décédée quand il avait dix ans, espérant retrouver dans le goût des recettes transmises de génération en génération, un morceau de l’histoire du foyer qu’il a perdu. Pourtant, pas d’erreur, car derrière ce scénario simple, pour ne pas dire simpliste dans son déroulement, se cache en fait un film qui, à l’instar d’Hotel Singapura, a l’ambitieux projet d’honorer Singapour et de filmer son histoire, et surtout, ses blessures.

Masato (Takumi SAITOH) en cuisine ©Art House

Masato (Takumi SAITOH) en cuisine ©Art House

Déjà avec Be With Me (2005), Khoo avait prouvé que chez lui, la nourriture représentait toujours plus que ce qu’elle n’était et l’acte de manger, et par extension celui de cuisiner, était un acte fort qu’il serait réducteur de limiter à la simple ingestion de nourriture. Dans La saveur des ramen, la cuisine devient un vecteur, à la fois pour l’histoire intime des personnages, mais aussi pour l’Histoire avec un grand « H », celle marquée par la sanglante occupation japonaise de l’île, de 1942 à 1945. Et c’est en ce sens que le film semble être le jumeau discret, voire effacé, d’Hotel Singapura, distillant de manière plus sobre un même hommage au pays et à sa culture. Ainsi, le choix du drame familial semble parfaitement adapté, tant les blessures de Masato et de ses proches, s’infectant de génération en génération – l’une d’entre elles étant, par ailleurs, intimement liée à l’histoire de l’île et aux relations avec le Japon – semblent de parfaites analogies d’une histoire qui ne passe pas.

La cuisine comme instrument de conciliation et réconciliation

Dès lors, dans ce monde, aussi bien cinématographique qu’historique, fait de plaies plus ou moins bien cicatrisées, la cuisine, et c’est là le propos central du film, apparaît comme un outil de réconciliation et d’apaisement. Pour Masato du moins, cuisiner, c’est jongler avec une double origine, à priori conflictuelle, de Japonais / Singapourien, autrement dit, d’oppresseur et d’oppressé, et essayer de trouver un équilibre, de la même façon que sa recherche culinaire consiste à ajuster les goûts pour qu’aucun ne prenne le dessus. Et pour les personnages qui gravitent autour de lui, ses parents les premiers, la démarche est la même. Élément fondateur de leur couple, la cuisine les unit là où leur nationalité devrait les séparer. Quant à Miki, la Japonaise qui servira de guide à Masato lors de son séjour sur l’île, c’est bien la cuisine qui lui fait rencontrer le jeune homme, mais qui aussi lui permet d’établir un lien « direct et honnête », pour reprendre les mots du jeune cuisinier, avec son fils qu’elle élève toute seule. A ce titre donc, que le but de Masato soit d’ouvrir, au Japon, un restaurant de bak kut teh, une soupe traditionnelle singapourienne qui a inspiré le ramen japonais, est tout un symbole, à la fois d’acceptation des deux pays l’un par l’autre, mais aussi un moyen quasi politique de redonner une importance culturelle à Singapour par la gastronomie.

Masato et sa guide dans Singapour, Miki (Seiko MATSUDA) ©Art House

Masato et sa guide dans Singapour, Miki (Seiko MATSUDA) ©Art House

Ce symbole, qui confère un pouvoir quasi magique à la cuisine ouvre par ailleurs sur un second thème du cinéma de Khoo, celui des fantômes, et de l’enchantement du monde par leur présence. En effet, si cuisiner est un outil de réconciliation et une métaphore de l’histoire, c’est aussi une manière très concrète de la convoquer directement, goûts et odeurs permettant de revivre le passé. Ainsi, elle ouvre, à l’échelle du film, toute une série de flashback, mais aussi de moments à la frontière du merveilleux où ceux qui restent deviennent de véritables vaisseaux pour la volonté des morts, accomplissant ce qu’ils n’ont pas pu faire de leur vivant, faisant de chaque recette réussie un hommage aux morts. De la même façon, et pour boucler la boucle, ces histoires et ces temporalités qui se croisent sont autant d’analogies du paysage culturel de Singapour, fait de la rencontre entre les cultures chinoises indiennes et malaisiennes. Si, dans le film les époques sont perméables les unes aux autres, tout comme les cuisines, c’est bien parce que Singapour elle-même est le produit de la fusion de plusieurs mondes, fusion que Khoo, dans son œuvre mais plus particulièrement encore, dans La Saveur des ramen, cherche toujours à mettre en avant.

Masato choisissant des épices sur le marché ©Art House

Masato choisissant des épices sur le marché ©Art House

Ainsi, cet hommage, le réalisateur va l’appuyer sur une réalisation chirurgicale dès qu’il s’agit de filmer la nourriture, faite de gros plans sur les mains s’agitant, préparant… et sur les plats achevés. Une séquence plus qu’aucune autre, dans laquelle se succèdent plusieurs plats japonais traditionnels impressionne par la façon dont chaque assiette, filmée par une caméra fixe et surplombante, apparait comme un tableau minutieusement travaillé. Quant aux épices filmées dans les marchés, elles semblent être autant de couleurs au service du maître, sans que le spectateur puisse dire si ce dernier est le cuisinier ou le réalisateur. Pour autant, si cette maîtrise de Khoo pour capturer la nourriture n’est plus à prouver, il n’en va pas de même dès que sa caméra se pose sur d’autres objets et en particulier sur le monde qu’il filme presque toujours en plans larges. On comprend aisément la symbolique car cuisine et affaires de familles sont affaires de précision, le reste est question d’ouverture, mais le résultat est relativement fade et convenu, échouant à donner au film un autre souffle que celui de sa bouillonnante réflexion autour des enjeux de la cuisine.

La saveur des ramen n’est pas le film le plus abouti d’Eric Khoo, mais il apparaît comme un condensé de son cinéma dans ce qu’il a de plus maîtrisé et singulier et de plus maladroit et confus. Il devrait rassasier ceux qui s’intéressent à la cuisine ou à l’histoire singapourienne et les relations de l’île avec le Japon. Les spectateurs cherchant le simple dépaysement mélodramatique ou l’analyse sociale réaliste avec pour décor la péninsule japonaise, risquent fort de rester sur leur faim.

 

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