Le mont Fuji, idole de glace et de feu

Pour la première fois depuis son ouverture au grand public, l’ascension du mont Fuji au Japon n’a pu se faire cet été, victime des mesures sanitaires visant à lutter contre la propagation du coronavirus. Sentiers et refuges sont restés fermés aux quelques 300.000 visiteurs qui viennent chaque année arpenter le célèbre volcan. L’occasion de revenir sur ce symbole national qui est, depuis toujours, un objet de crainte et de fascination.

Le mont Fuji ©kimura2 (Pixabay)

Il y a plus de 600 000 ans, le « Ko-Fuji » (vieux Fuji) était un petit volcan. À force d’éruptions (composées de lave, de roches volcaniques et de cendres) il a fini par atteindre les 3 776 mètres, ce qui en fait la plus haute montagne du Japon. Baptisé aujourd’hui « Fujisan » (mont Fuji), ce volcan actif est visible de partout sur l’île principale de Honshû. Mais gardez-vous de l’appeler « Fujiyama » qui est une erreur courante chez les Occidentaux !

Seize éruptions ont été enregistrées depuis la première, dont 12 entre 800 et 1083 de notre ère. La dernière date de 1707, suite à un puissant séisme de magnitude 8,6 sur l’échelle de Richter. Chaque éruption a été un désastre pour la population. Des chercheurs ont retrouvé un document relatant l’éruption du 29 août 1108 qui a été à l’origine de dramatiques famines. Les retombées de cendre, en recouvrant les rizières et les champs, les rendirent incultivables. Cette crainte d’une nouvelle colère du volcan explique par conséquent toute la ferveur à honorer les nombreux kami (divinités) qui lui ont été associés. Ainsi, son nom remonterait aux Aïnous, une population aborigène, et viendrait de « Kamui Fuchi » (la déesse qui apaise le feu).

Un lieu sacré pour les religieux

Même s’il existe de nombreuses religions au Japon, les deux principales sont le shintō et le bouddhisme. Toutes deux vénèrent la montagne sacrée, mais chacune à leur manière. Pour ceux qui suivent la voie des dieux, c’est la déesse Sengen-sama qui habite le mont Fuji. Elle empêche le volcan d’entrer en éruption, pourvu qu’on lui témoigne le respect qui lui est dû. Pour l’honorer, ils gravissent le mont Fuji en pratiquant une ascèse purificatrice (ablutions sous des chutes d’eau, jeûne, pèlerinage). Dans cette religion polythéiste et animiste, la nature abrite une multitude de divinités et les volcans sont considérés comme une ouverture vers l’autre monde où l’on peut instaurer un contact direct avec les esprits. Pour les bouddhistes, en revanche, l’ascension est une métaphore du chemin vers l’éveil. Accomplir ce voyage et en revenir constitue un rituel de purification. C’est donc une démarche plus personnelle.

Une source d’inspiration pour les artistes

Candidat depuis 2007 pour figurer au patrimoine mondial de l’UNESCO, il y est inscrit le 22 juin 2013 sous le titre « Fujisan, lieu sacré et source d’inspiration artistique ». En effet, dans les plus anciens écrits il était déjà la muse de nombreux artistes et sa forme de cône parfait en fait un élément graphique très facilement identifiable.

La mention du Fuji apparaît ainsi dans le Man’yōshū (万葉集, littéralement « Recueil de dix mille feuilles ») en 759. Dans cette anthologie de poésie japonaise, on peut y lire : « Depuis que le ciel et la terre se sont séparés, la haute cime du mont Fuji se dresse à Suruga, noble et altière, telle une divinité. » Aussi, ce volcan n’a cessé d’inspirer les artistes et notamment les peintres Hiroshige et Hokusai. Ce dernier réalisa la célèbre série des Trente-Six Vues du mont Fuji en 1820. Dans La grande vague de Kanagawa, son œuvre la plus célèbre, le mont Fuji bien que minuscule est bel et bien le sujet principal. Grâce au jeu de perspective, il donne l’impression d’être englouti par ce qui semble être un tsunami. Un florilège de ces magnifiques estampes était à découvrir jusqu’au 12 octobre dernier lors de l’exposition « Fuji, Pays de neige » au musée Guimet.

Les 36 vues du mont Fuji par Hokusai en 1820

Le mont Fuji est également un lieu tristement célèbre pour attirer les âmes désespérées. Près de 400 candidats au suicide se rendent chaque année dans la forêt d’Aokigahara pour mettre fin à leur vie. Cette forêt qui s’étend à la base du volcan est considérée comme l’un des sites où l’on se suicide le plus au monde… et ce mystère a souvent nourri l’imaginaire des auteurs et scénaristes qui entretiennent cette tentation morbide. Depuis quelques années, le phénomène est devenu si préoccupant que les autorités ont dû déployer des gardes forestiers qui sillonnent les bois pour prévenir d’éventuels passages à l’acte.

Un pèlerinage à faire une fois dans sa vie

Pendant longtemps, l’accès au sommet du volcan était interdit à tous pour ne pas déranger la déesse. Ce n’est qu’à partir du 12e siècle que les premiers pèlerins s’y aventurent et il faudra attendre le 18e siècle pour que des sentiers soient aménagés et que des refuges s’y implantent.

Toutefois, les femmes qui ont longtemps été considérées comme impures du fait de leurs menstruations se sont vues interdire l’accès à la montagne sacrée jusqu’en 1872. C’est le gouvernement de l’empereur Meiji qui leva cette interdiction. La décision fut prise, avant tout, sous la pression des autorités religieuses qui souhaitaient attirer davantage de croyants dans les temples et sanctuaires. Mais c’est sous l’impulsion de l’Occident qu’est survenu l’élément déclencheur. En effet, lorsque l’épouse d’un diplomate britannique a gravi le mont en 1867, il devenait difficilement justifiable pour le gouvernement de continuer à en interdire l’accès aux Japonaises.

Aujourd’hui, la plupart des Japonais aspirent à faire le pèlerinage jusqu’au sommet au moins une fois dans leur vie. La saison officielle s’étend du 1er juillet au 24 août et l’ouverture fait la Une des magazines. Dès lors, le mont Fuji est devenu la montagne la plus grimpée dans le monde. Chaque été, quelques 300 000 visiteurs dont 30% d’étrangers, se pressent en foule compacte jusqu’à sa cime.

On peut noter que les raisons qui poussent les Japonais à se lancer dans cette ascension sont variées, mais souvent relatives à une volonté de dépassement de soi plus qu’à un quelconque engouement religieux. Quant aux plus patriotes, le gravir au moins une fois dans leur vie serait le seul moyen de mériter la prestigieuse nationalité japonaise. C’est du moins ce que rapporte Amélie Nothomb dans son ouvrage Ni d’Ève ni d’Adam dans lequel elle consacre un chapitre entier, avec l’humour et la fantaisie qu’on lui connaît, à son ascension éclair du mont Fuji.
La fierté générée par ce symbole national est d’ailleurs soigneusement entretenue dès l’enfance. Tous les écoliers japonais apprennent une célèbre chanson dont les paroles disent qu’il est « la plus haute des montagnes » sans préciser qu’il ne s’agit que du Japon ! Quelle désillusion, lorsqu’une fois adultes, ils découvrent la supercherie !

Le mont Fuji ©Walkerssk (Pixabay)

En pratique

Selon ses motivations et ses aptitudes physiques, il faut prévoir entre 4h30 et 7 heures pour monter et 2 à 3 heures pour descendre. Il y a quatre routes plus ou moins difficiles. Fuji Miyaguchi est l’itinéraire le plus court. Généralement les gens partent de la cinquième station mais il est possible de dormir dans une des dernières stations et terminer l’ascension au petit matin pour assister au lever du soleil. Pour s’y rendre depuis Tokyo, il suffit de prendre la ligne JR Tokaido, jusqu’à Kozu et changer pour la ligne JR Gotemba. De là, un bus direct dépose les visiteurs aux pieds des voies d’ascension. Toute personne en bonne santé peut gravir le mont Fuji, l’altitude et la température parfois très basse étant les principales difficultés à surmonter.

Le refuge Top Fujikan, le plus populaire, se trouve à la dixième et dernière étape, juste avant le sommet. Il compte 150 places réparties dans d’immenses dortoirs où l’on dort côte à côte sur des futons d’une douzaine de personnes. N’espérez pas y trouver des douches ou lavabos car il n’y en a pas, faute d’approvisionnement en eau courante. Aussi, il est donc recommandé d’acheter des bouteilles d’eau minérale dans les boutiques si l’on souhaite procéder à une toilette sommaire. Bien que très spartiate, l’hébergement est loin d’être bon marché. Une nuitée au refuge Top Fujikan coûtait en 2019 de 6 000 ¥ (environ 50€) en semaine et sans repas, à 9 000 ¥ (environ 75€) le samedi soir avec dîner et petit-déjeuner inclus. Il est évidemment conseillé de réserver longtemps à l’avance (www.fujisanchou.com).

Pour les moins téméraires, il reste le Diamond Fuji (« Fuji de diamant ») à contempler depuis Tokyo. Il s’agit d’un phénomène optique qui se produit lorsque le soleil se couche ou se lève exactement dans l’axe du mont Fuji. Quand le soleil atteint sa cime, une forme lumineuse semblable à un diamant apparaît. Cet événement rare ne se produit que deux fois par an… si le temps est au beau fixe !

Diamond Fuji ©Alpsdake (Creative Commons)

Le volcan peut-il se réveiller bientôt ?

Le mont Fuji est situé dans une zone où convergent trois plaques tectoniques (pacifique, eurasienne et philippine). Son activité est donc particulièrement surveillée car un puissant tremblement de terre serait susceptible de le réveiller. Les scientifiques ont d’ailleurs eu très peur lors du séisme de 2011 mais, heureusement, le volcan a bien résisté. Les experts gardent toutefois un œil sur une faille géante découverte dans son sous-sol. Si celle-ci venait à bouger, un effondrement de la montagne dans cette faille ne serait pas à exclure.
Il ne fait cependant nul doute qu’à plus ou moins long terme, le mont Fuji entrera de nouveau en éruption. Rien ne permettant de se prémunir contre la retombée des cendres les conséquences seraient catastrophiques et Tokyo, le cœur économique du pays, serait paralysé. Mais le Japon en a vu d’autres, et comme toujours il saura s’en relever !

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