Elles nous racontent leur Japon #9 : Véronique Le Normand

Joindre les mains, c’est se connecter à l’énergie universelle – Véronique Le Normand – Crédits Sophie Lavaur

Je retrouve Véronique dans sa maison en plein cœur de Paris, par un bel après-midi d’hiver.

Nous discutons Japon et énergies au coin du feu, un bol de thé à la main. Elle a découvert le Pays du Soleil levant il y a une vingtaine d’années, via le Jin Shin Jyutsu, une médecine ancestrale japonaise d’auto-guérison par le toucher. Le Jin Shin Jyutsu est encore peu connu en France, contrairement au Shiatsu ou au Reiki.

Alors rencontrer Véronique, c’était une double découverte, que je partage ici avec vous.

 

Sophie Lavaur : Bonjour Véronique, qu’auriez-vous envie de nous dire sur vous ?

Véronique Le Normand : Ce qui m’intéresse dans la vie, c’est la quête. C’est ce qui m’attire dans les voyages, dans le Jin Shin Jyutsu, dans la philosophie plus généralement. J’ai une vision totale de l’existence, je suis une petite étoile dans l’univers.

Après de nombreuses années passées comme journaliste, je suis connue comme auteure de livres pour les enfants et les adolescents. Des fois, je n’écris pas, comme en ce moment. 

La lumière carrée de la lune est mon premier récit personnel, l’histoire d’une expérience avec le Japon et le Jin Shin Jyutsu.

Justement, pourquoi le Japon ?

En 2002, j’ai perdu brutalement mon frère cadet, ce fut un grand choc. Un médecin m’a apaisée en posant ses mains sur mon corps, et il m’a dit cette phrase magnifique que je n’oublierai jamais : « Ce que je fais, tu peux le faire aussi ». Il m’a donné ce nom énigmatique, le Jin Shin Jyutsu, pour m’expliquer ce qu’il faisait. 

J’ai contacté dans la foulée l’association Jin Shin Jyutsu France et j’ai fait mon premier stage de 5 jours en 2003, sans connaître personne.

J’ai été subjuguée par l’immensité de ce qui se présentait à moi au travers de cet enseignement. Le Jin Shin Jyutsu s’est imposé comme un tori, une porte entre le ciel et la terre, l’homme et l’univers, le visible et l’invisible. 

Sans rien y comprendre, je savais que si je me tenais le pouce, si je mettais la main là ou là, je pouvais me soigner. J’ai appris que je pouvais m’aider moi-même en faisant des gestes extrêmement simples, des gestes que, très vite, j’ai reproduit sur mes proches. Le Jin Shin Jyutsu, c’est un art japonais à la portée de n’importe quel innocent, à qui il ouvre un chemin de vie. Le mien passait par le Japon.

Il y avait eu des signes précurseurs à cette rencontre avec le Japon : une voisine de chambre japonaise quand j’étais étudiante, et plus tard, comme journaliste à Marie Claire, j’avais collaboré à la création du Marie Claire Japon, l’occasion de croiser mes premiers Japonais.

En 2006, j’ai écrit un livre pour enfants, J’aime publié chez Albin Michel, qui a été primé à Bologne, et traduit en japonais, ce qui est assez rare. Dans ce cadre, j’ai été invitée au Japon avec mon mari. 

Un coup de foudre !

Ce qui m’a intéressée au Pays du Soleil levant, c’est le mystère. Je n’y comprenais rien, je savais que les Japonais savaient que je ne comprenais rien, et cela me détendait totalement. Un vrai lâcher prise. 

A Kyoto, nous avions comme guide un vieux monsieur japonais, qui nous a fait visiter temples et jardins pendant deux jours. Avant de se séparer, Monsieur Abe nous a invités à prendre le thé chez lui. C’était inespéré, pour deux touristes, entrer chez un Japonais ! Il habitait un pavillon tout simple. Au fond de la pièce principale, il y avait un petit autel, avec Bouddha à côté de la vierge Marie, une urne, des fleurs. J’étais fascinée, je ne savais pas ce que cela représentait.

Comme j’étais en quête spirituelle, je l’ai questionné assez innocemment. Mes questions l’amusaient. Il a souhaité nous faire un cadeau. Après s’être enquis de notre jour de naissance, il a sorti de deux grandes boîtes laquées, deux parchemins pour chacun de nous, l’une écrite en japonais, l’autre avec un « Je vous salue Marie » en romajī.

Tous les jours, il écrivait ces deux prières au lever à 4h du matin, il les récitait puis prenait son premier thé de la journée. Il avait commencé ce rituel quatre années auparavant. Je lui ai demandé : « C’est une tradition ? Pourquoi faîtes-vous cela ? ». Et là, il m’a répondu de façon incongrue « Parce que j’ai arrêté de fumer ». Ce n’était pas du tout ce que j’attendais. Ça m’a fait rire et ça m’a obsédé.

L’été suivant, j’ai revu la personne qui nous avait mis en contact. Comme je lui racontais notre visite chez Monsieur Abe, cet homme m’a avoué : « Comme c’est étrange, je connais Monsieur Abe depuis plus de trente ans, il n’a jamais fumé.». Je suis restée sans voix. Puis il m’a confié : « Il ne reçoit jamais personne chez lui, vous l’avez intrigué. Il n’avait jamais guidé dans Kyoto des touristes qui comme vous ne faisaient aucune photo ». 

Cette histoire avec monsieur Abe, je l’ai associée à un message codé que la vie me donnait. Je l’ai souvent racontée, je ne l’ai comprise qu’en l’écrivant pour La lumière carrée de la lune. Ces prières correspondaient à un exercice de respiration : en récitant ces paroles sacrées, il faisait rentrer le souffle plus profondément en lui, il purifiait son corps de toutes les impuretés et il se remplissait d’énergie nouvelle. 

Le temps a coulé, j’ai étudié et pratiqué le Jin Shin Jyutsu et je me suis passionnée pour le Japon, jai lu, j’ai regardé des films, le Japon est rentré en moi. Et surtout, je me liais à des Japonais que javais rencontrés.

Tenir son index pour combattre la peur – Véronique Le Normand – Crédits Sophie Lavaur

Pouvez-vous nous raconter la genèse du livre ?

Je cherchais un but pour mon voyage au Japon prévu en 2017. Je connaissais le Jin Shin Jyutsu. Alors naturellement, j’ai eu l’idée de partir sur les traces de Jirô Murai, le maître à l’origine de cet art, pour essayer de comprendre en quoi le Jin Shin Jyutsu était inscrit dans la culture et le quotidien des Japonais.

Quand je suis arrivée au Japon, j’ai retrouvé mon amie Kyoko Watanabe, elle enseigne la littérature française à l’université Meji, elle connait si bien la culture française que je ne voyais pas de différence entre nous quand elle habitait chez moi. 

Mais lorsque je me suis installée chez elle, j’ai vite compris que ce n’était pas si simple. La vie quotidienne était semée de petites embûches. Il m’a fallu plusieurs jours d’apprentissage pour ne plus me prendre les pieds dans les différentes mules, pour ne plus sortir des toilettes avec les mules des toilettes, ni de la salle-de bains avec celles de la salle-de-bains, pour ne pas oublier d’ôter mes mules d’appartement et de marcher nu pied sur le tatami de la chambre, pour tirer délicatement sur les portes à coulisses, pour  apprendre à extraire le tofu du bouillon avec les baguettes et à tenir ma gauche dans les couloirs du métro et les escalators. 

Je voulais enquêter sur Jirô Murai, allez à Kaga Onsen, sa ville natale, trouver des traces. Grâce à Kyoko, je pouvais mener l’enquête. Elle ne connaissait rien au Jin Shin Jyutsu mais elle s’est prise au jeu. Laventure a pu se faire grâce à elle.

Je suis d’abord allée chez Sadaki Kato à Tokyo, le fils du premier disciple de Jirô Murai. Il est acupuncteur et praticien de Jin Shin Jyutsu, il m’a fait des soins qui ont effacé l’effet du décalage horaire. Puis nous avons pris le train pour le nord, la préfecture d’Ishikawa, au bord de la mer de Chine. 

Ce premier séjour de dix jours a été incroyablement dense. En voyage, une journée dure un siècle, il peut se passer mille choses en quelques heures. J’écrivais tout le temps, je noircissais des petits carnets qui tenaient dans ma poche, tout était tellement nouveau. Je notais chaque détail observé, chaque explication que Kyoko me donnait, je dessinais aussi. 

J’étais dans un labyrinthe. Je frappais à une porte qui me menait à une autre. Je ne trouvais pas Jirô Murai, personne n’avait connu sa famille, mais je trouvais les Japonais, leur façon de soigner, de penser leur corps, de compter le temps, de jouer, de faire de la poésie avec rien. J’avançais à l’affut des signes qui me menaient d’un lieu à un autre. J’ai mené cette enquête de façon très personnelle, sans enjeu. En plus, je n’étais pas sûre de trouver un éditeur, le Jin Shin Jyutsu étant peu connu en France.

Et finalement, le miracle a eu lieu…

A mon retour, je me suis demandé quoi faire de tout ce matériel que j’avais recueilli. J’ai commencé à écrire, et c’est venu, très facilement, j’ai trouvé le courant central de mon livre. Un mélange de ce que j’étais, de culture japonaise, de ce que j’avais envie de transmettre. L’écriture, cest une histoire d’énergie.

Je l’ai fait lire à des amis, ils ont été intéressés par cette quête qui fait avancer le lecteur. Et puis, Thierry Magnier, mon éditeur jeunesse l’a transmis à Actes Sud, cela a pris du temps, et un jour, j’ai reçu un coup de fil d’Anne-Sylvie Bameule. Pour moi, ce fut de l’ordre du miracle. Le livre voulait exister. Chez l’éditeur dont j’avais rêvé. 

Actes Sud a souhaité en faire un objet précieux. Le fait qu’il soit si beau attire, attise la curiosité de lecteurs de tous horizons, les amateurs de Jin Shin Jyutsu, les amoureux du Japon et les voyageurs de tous poils. Le titre, La lumière carrée de la lune, est extrait d’un haïku du poète et moine voyageur Basho. Le kanji de couverture signifie Rire, il a été calligraphié pour moi par un bonze. Jirô Murai disait « Il faut toujours avoir quelque chose à rire, c’est excellent pour la santé. »

La lumière carrée de la lune est sortie au printemps 2019. Le livre a touché les gens profondément, j’ai eu de beaux papiers, dont un signé par Jean-Philippe de Tonnac dans le Monde des religions. 

C’est bizarre le destin d’un livre. Cela a l’air de rien, on n’en vend pas beaucoup, mais l’ouvrage existe et il circule. Et de temps en temps, il y a quelqu’un que ça émeut et qui le dit. 

Une amie m’a parlé d’un lecteur qui se serait soigné grâce à mon livre lors du premier confinement, en faisant les exercices décrits à la fin. C’est beau non ?

La grand étreinte, associée à 36 respirations, pour retrouver la joie et l’équilibre – Véronique Le Normand – Crédits Sophie Lavaur

Quelle est la part de Japon dans votre quotidien ?

Jutilise des produits de beauté japonais, j’adore les vêtements japonais, j’aime la nourriture japonaise et l’odeur du riz, prendre des bains bouillants pour me détendre. Il me manque juste la petite baignoire avec la température régulée, comme au Japon. 

Je regarde la nature différemment, les fleuves, les rochers, les arbres, les montagnes ont désormais une âme. 

Je fais mes exercices de Jin Shin Jyutsu en rêvant de Nachi-san, la plus grande cascade de l’archipel, du sanctuaire dédié à Amaterasu la déesse du soleil ou celui de son petit frère la lune, des arbres millénaires de la forêt d’Ise, de mon ami le bonze. En vieillissant, j’aimerais ressembler à la vieille dame des Délices de Tokyo, le film de Naomi KAWASE. 

Mais, je préfère mon lit au tatami. J’y travaille beaucoup, c’est là que j’écris même pendant la journée, il est un monument alors que là-bas, le futon c’est quelque chose qui flotte au milieu de la pièce. La précarité se ressent partout, ce sens énorme du danger de l’existence, cela m’a marquée. Nous en Europe, nous avons bâti des cathédrales, là-bas, les temples sont d’une grande fragilité, ils sont reconstruits régulièrement.

Dans ma maison à la montagne, mon frère et moi avions édifié un énorme cairn, qui s’est effondré aux premières gelées. J’en ai fait un jardin de pierres. Je rapporte toujours des cailloux de mes voyages, du Japon, mais aussi de l’Inde, de la Scandinavie et des Amériques. Avant l’écriture, les Japonais se donnaient des nouvelles en se transmettant des petits cailloux, une pierre lisse (ça va bien), en forme de cœur (je t’aime), rugueux (il y a des soucis).

Un secret à partager sur le livre ? 

Le livre est crypté, je ne lai jamais dit à personne, voilà mon petit secret. 

Il est composé de 3 parties, il compte 26 chapitres qui ne sont pas numérotés mais titrés sur trois niveaux comme des haïkus. Avant chaque début de partie, il y a une citation du Kojiki (nda : le Kojiki est un recueil de légendes populaires, le livre fondateur du shintoïsme paru en 712 – voir notre dossier dédié).

Qu’avez-vous appris durant cette aventure littéraire ?

Et bien, je dirais que cette physio-philosophie du Jin Shin Jyutsu s’est incarnée en moi grâce à ce voyage sur les traces de Jirô Murai, ma quête du Graal. Ce qu’il y a d’étrange au Japon, c’est le fait d’être dans l’insécurité du temps, de la géographie, de l’histoire et même de la langue et d’être rassurée dans tous les détails de la vie. Les Japonais sont complètement flous, mais ils sont soigneux de tous les instants, de toutes les choses, de tout leur corps, comme pour s’empêcher de disparaître dans l’invisible. Le Jin Shin Jyutsu donne conscience de la place de l’Homme dans l’univers.

Quel est votre livre ou auteur préféré sur le Japon ?

L’éloge de l’ombre de Junichirô TANIZAKI, magnifique. C’est ma bible. Et les haïkus de Bashô.

Haruki MURAKAMI, c’est sûr. J’ai commencé avec Kafka sur le rivage, je n’ai pas adhéré tout de suite. Et finalement, j’ai lu la plupart de ses livres. 

Il y a aussi mon ami Akira MIZUBAYASHI qui, ici à cette table, a raconté sa rencontre avec la langue française devant Jean-Bertand Pontalis, qui lui a proposé d’en faire un livre Une langue venue d’ailleurs. 

J’aime beaucoup le cinéma japonais. Pendant tout un été, le matin, volets fermés, je projetais les films d’OZU, de KUROSAWA et de MIZOGUCHI et j’écrivais en même temps. Il y a beaucoup de choses que j’ai comprises par le cinéma, en observant les détails. Les Japonais se touchent beaucoup dans l’intimité, ils se massent, font du shiatsu… Soigner en japonais, se dit TEATE, ce qui signifie toucher. Le kimono est plus qu’un habit, une petite maison, dans la promiscuité de l’habitat.

Des projets ?

Le livre a une vie, je vais voir jusqu’où il va aller. Il vient d’être traduit en anglais, il est sorti aux États-Unis le 14 février.

J’ai donné une conférence en ligne en décembre, pour Les maisons du voyage. C’était un exercice intéressant car lors d’une visio-conférence, on ne sait pas à qui on parle, on est face au vide. L’énergie du spectateur manque atrocement, il est difficile d’improviser.

J’ai un projet bien sûr, je préfère ne pas en parler, on verra, mais cela n’a rien à voir avec le Jin Shin Jyutsu.

Sinon, j’aimerais repartir au japon, explorer le pays, cela me manque.

Quand on parle de Japon, une dernière chose à rajouter peut-être ?

Les jardins bien sûr ! Ces jardins japonais ont été une vraie émotion pour moi. Voir les gens épiler patiemment les pins, ramasser les aiguilles sur le sol, une à une. Jai le souvenir du jardin sec du Ryoan-ji à Kyoto, il ma hantée. Incroyable.

Il y a les cerisiers en fleur, tant qu’on ne l’a pas vécu, cela reste une abstraction. Voir les Japonais regarder les cerisiers, quelle émotion. Aujourd’hui c’est en fleur, demain ce sera fini. Puis suivre le cours de la floraison en remontant vers Hokkaido.

Ça, c’est la vraie sensibilité des Japonais. Le goût de l’éphémère. On ne peut pas imaginer un peuple plus sensible dans son rapport à la nature. La première chose que Kyoko m’a dite quand je suis arrivée, c’est de me mettre sous la table si la terre tremblait. Et j’ai compris qu’elle ne vidait jamais sa baignoire par peur d’un incendie. A l’école, les enfants sont associés par binôme. En cas de séisme, on leur apprend comment se sauver tout en s’occupant d’un camarade. 

Et puis j’ai trouvé les Japonais très gentils, rieurs, si curieux de tout, surtout après quelques verres de saké §

Merci Véronique pour votre belle énergie, nous vous souhaitons une bonne continuation avec le Japon. 

Le récit de Véronique Le Normand, La lumière carrée de la lune est à découvrir chez Actes Sud. 

En anglais The square light of the moon chez Upper West Side Philisopher

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