Soft Power – épisode 4 : Le Japon, pays de la paix ?

Il est temps d’observer un dernier arrêt dans cette série d’articles sur le soft power japonais. Le sujet est encore vaste, aussi faut-il faire un choix. Pourquoi pas un exemple ? Un élément du soft power japonais qui serait à la fois un enjeu géopolitique international, un enjeu politique interne et une forme de communication vers l’extérieure. Pourquoi le Japon veut-il se caractériser comme pays de la paix ? Comment s’y prend-il et pourquoi ces récents efforts ?

Définir la paix à l’international, et comment en jouer.

Global peace index 2017

Résultats du Global peace index de 2017. (Wikimedia Commons)

La paix était très souvent définie négativement, c’est-à-dire par l’absence de guerre. C’est cette définition qui prévaut dans la communication japonaise comme dans les évaluations du Global Peace Index[1]. Le Global Peace Index est une excellente occasion d’explorer comment la paix est définie à l’international, et comment le Japon s’illustre régulièrement parmi les meilleurs élèves. Cet index est basé sur 23 critères répartis en trois catégories : conflits domestiques et internationaux en cours, sécurité et sureté sociétale, et enfin indice de militarisation. Les notes introductives à ces éléments de catégorisations pourraient sembler sans ambiguïté : « Le GPI comprend 23 indicateurs de l’absence de violence ou de crainte de violence »[2]. Sont donc pris en compte les éléments de violences et une forme de sentiment de la potentialité de la violence. Ce dernier élément est basé sur le ressenti de l’opinion publique vis-à-vis de la violence, une donnée souvent volatile. Parmi les 23 critères, on trouve la question du terrorisme, des statistiques sur les homicides, le nombre de prisonniers par habitant, le nombre de forces de l’ordre par habitant, le budget militaire, le nombre d’armes atomiques possédées, l’instabilité politique, la participation financière aux missions de paix de l’ONU, etc. Pour résumer, deux catégories : les informations statistiques quantitatives et les indicateurs qualitatifs.

Il apparait que les éléments quantitatifs sont fortement occidentaux-centrés. Le nombre d’armes nucléaires ou la participation financière aux missions de paix de l’ONU (sous-entendant que l’on peut s’acheter quelques points de paix) sont évidemment des critères qui impliquent surtout les pays riches occidentaux. Les statistiques de prisonniers et de force de l’ordre par habitant induisent toutes deux une structure spécifique de société, avec un État et une justice particulière qui confirme un regard normatif occidental. De l’autre côté, les éléments qualitatifs comme le niveau de criminalité perçu, ou la probabilité d’événements publics violents sont eux largement influencés par la subjectivité du regard qui est porté. Tous les éléments n’ont pas les mêmes coefficients, favorisant l’impact des relations avec les pays voisins ou le nombre de morts par conflit interne et externe. Le calcul semble en effet bien plus efficace pour définir l’absence de guerre qu’une réalité de paix. On voit également comment ces critères favoriseront des pays comme le Japon ou la Belgique pourtant tous deux notables pour leur taux de suicide élevé, qui n’est pas un des critères de paix sociale selon ces indicateurs. De l’autre côté, nous trouvons au bas du classement des pays comme l’Irak, l’Afghanistan, le Yémen et la Syrie, tous bien en dessous des États-Unis pourtant à l’origine de leurs situations d’instabilité et de conflit. Il semble que les différents critères ne soient pas totalement indépendants de la mauvaise presse que peuvent avoir certains pays. Les dynamiques entre critères internes et externes, quantitatifs et qualitatifs, rendent difficile un calcul final impartial.

Expansion_du_Japon_fin_19°-milieu_20°_siècles

L’expansion du Japon entre la fin 19ème et le milieu du 20ème siècles. (Wikimedia Commons)

Cette partialité, couplée avec des critères partiels, est en revanche à l’avantage du Japon, qui investit massivement partout où la Chine cherche à étendre son influence. C’est donc pour cette raison que l’on retrouve de nombreuses entreprises japonaises en Afrique, qui devient un des nouveaux enjeux principaux des investissements japonais. Anna-Katharina Stahl, chercheuse au Centre de recherche Union européenne-Chine du Collège d’Europe à Bruges, souligne que « Les Africains peinent souvent à faire la différence entre les Asiatiques. Si des méfiances vis-à-vis des Chinois commencent à apparaitre, ils continuent de confondre Japonais et Coréens. Globalement, la perception reste positive : travailler dans des entreprises japonaises, c’est la garantie de meilleures conditions de vie », et ajoute : « Chez les Chinois, l’approche est très commerciale, avec des efforts dispersés entre les entreprises, les banques, le ministère des Affaires étrangères et celui du Commerce. Chez les Japonais, l’approche est diplomatique et permet une vraie cohérence, sous la tutelle de la Jica »[3]. Le bras de fer entre la Chine et le Japon se poursuit en Afrique, sous couvert de financements de développement et de paix. Un conflit économique qui a probablement un effet positif sur l’indice de paix des deux pays. Pourtant la création active d’alliés n’est pas toujours un indicateur de paix …

Le soft power japonais, fondamentalement basé sur la commercialisation de produits culturels, est aussi, comme les articles précédent sur le sujet l’ont démontré, un enjeu de construction et de composition d’une image pour le pays (le national branding). Aujourd’hui le Japon est le plus puissant allié des États-Unis dans le nord du pacifique, une première ligne de défense face à la sphère d’influence chinoise. Le Japon a donc « choisi un camp », et fait face au plus vieil empire du monde redevenu superpuissance économique. La relation entre le Japon et la Chine a toujours été houleuse, mais filiale, le premier cherchant sa propre grandeur dans l’ombre du second. À l’heure où la Chine a bien l’intention de rappeler au monde le rôle central qu’elle y a joué pendant la majeure partie de l’histoire, le Japon, toujours privé par les États-Unis du droit à la constitution d’une armée, doit trouver une ligne diplomatique supportable avec son puissant voisin. La Chine, elle, n’oublie pas la violence extrême dont a fait preuve le Japon pendant la Seconde Guerre mondiale, période que le Japon entend bien faire oublier. C’est donc sur cette question historique que se nouent les enjeux du soft power japonais ; le Japon est un pays pacifique, c’est un pays de paix (comme l’affirme le site du Ministère des Affaires Étrangères japonais)[4]. Et des organismes internationaux classent régulièrement le Japon parmi les pays les plus pacifiques du monde.

 

Faire oublier la guerre ou faire oublier la violence ?

Le Japon veut-il être le pays de la paix ou le pays du pacifisme ? La nuance est centrale, car c’est davantage sa violence que sa participation à la guerre que le Japon cherche à faire oublier. Que dit le Ministère des Affaires Étrangères japonais quand il affirme : « Nihon wa heiwana kuni desu »[5] (Le Japon est un pays pacifique). Cette affirmation est quelque peu anhistorique ; il faut s’attarder brièvement sur les mots et leur sens. L’affirmation est composé de « Nihon » le Japon, « wa » marqueur de sujet, « heiwa » la paix suivit de « na » marqueur d’adjectif, « kuni » pays et enfin « desu » verbe auxiliaire prenant ici le sens d’« être ». « Heiwa » n’est pas seulement la paix, mais aussi l’harmonie. Pacifisme (heiwashugi) et pacifiste (heiwashugiteki) contiennent tous deux cette même base dont le sens est cependant précisé. Aussi cette phrase est traduisible par « le Japon est un pays pacifique », mais aussi « le Japon est un pays paisible » ou encore « Le Japon est un pays harmonieux ». Nul doute qu’il y a là les limites sémantiques de la traduction et de la décontextualisation du propos, mais le message se répète et son caractère vague est peut-être une de ses armes.

Memorial Hall of victims in Nanjing massacre by Japanese invaders

Mémorial des victimes du massacre de Nanjing. (Wikimedia Commons)

Cette affirmation pose trois questions : son interprétation, son intention et sa réalité historique. Au-delà des questions de sémantique et de traduction, ces trois problématiques ont toutes pour point de départ le « na », marqueur d’adjectif, qui laisse penser que la « paix » est un élément de définition, une identité du Japon. Historiquement, le Japon n’a pas été plus pacifique que les autres pays, traversant notamment un moyen âge de guerres restructurantes et totales. L’histoire récente du Japon est effectivement plutôt pacifique, mais son histoire moderne présente aussi le visage d’un pays qui fut le principal agresseur en Asie pacifique. L’impérialisme japonais était alors guerrier et colonialiste, et probablement une des armées les plus violentes de l’époque. Aucun de ses voisins n’a encore oublié les actes d’acculturation, de déportation, de viol et de massacre [6] qui font toujours l’objet de demande de réparation et d’excuses officielles, notamment en Corée du Sud et en Chine. Le tristement célèbre massacre de Nanjing est encore aujourd’hui un enjeu historique, tant dans sa définition comme « holocauste asiatique »[7], que comme mémoire national et international entre la Chine et Japon[8].

Il faut donc aborder rapidement les raisons de cette extrême violence de l’armée japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale, car ce sont ces raisons qui forment un héritage difficile à assumer pour le Japon aujourd’hui. Beaucoup de sources diverses, comme Ruth Benedict[9], voient dans l’idéologie militaire japonaise de l’époque une exacerbation sanguinaire de la philosophie du bushido, membre du ternaire de la spiritualité japonaise avec le shintoïsme et le bouddhisme. Que dit vraiment le « Traité des cinq roues » de Miyamato Musashi, considéré comme œuvre fondatrice de la philosophie du bushido ? En partant de cet ouvrage et de la communication du Japon de l’époque, il sera possible de comprendre la violence de l’armée japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale, pour ensuite revenir sur les problématiques actuelles de soft power que pose l’histoire moderne du Japon.

 

Une histoire de bushido ?

Le « Traité des cinq roues », écrit par Miyamato Musashi au 17e siècle, se veut un éloge de « la tactique », gouvernant toute entreprise humaine de réussite dans tous les domaines. Il y est décrit la grandeur de la perfection dans la maitrise de son art, la capacité de percevoir l’importance de l’ensemble comme du détail le plus infime. Au-delà des préceptes généraux, quelques informations moins appuyées, mais fondamentales transparaissent : la qualité innée de certains individus, l’adhésion sans limites au maître et aux grands desseins, le rejet absolu de l’inutile ou du superficiel (p.69), tous les moyens sont légitimes pour atteindre la victoire (p.110), détruire au plus profond l’esprit combatif de l’adversaire (p.120) et enfin l’éloge de l’adaptabilité quand la situation l’oblige (p.121)[10]. Ce dernier point est souvent utilisé pour expliquer le revirement total du Japon après sa défaite, mais les précédents sont rarement évoqués pour expliquer la violence du Japon impérial pendant la guerre. Cette philosophie entre en résonance très forte avec la politique d’abhorrassions de la reddition au Japon à l’époque, qui justifia à la fois le combat jusqu’à la mort et le traitement d’une rare cruauté réservé aux ennemis ayant capitulé[11].

premier cabinet de Tōjō

Premier cabinet de Hideki Tōjō au terme de sa première réunion le 18 octobre 1941. (Wikimedia Commons)

Mais quelle portée a réellement eu cette philosophie pendant et après la Seconde Guerre mondiale ? Dès le début de la guerre, la nécessité de prendre l’initiative apparut comme un élément central de la stratégie japonaise, comme l’indique cette déclaration officielle du ministère des Affaires étrangères en 1941 ; « Notre Empire doit immédiatement prendre des mesures pour briser cette chaîne d’encerclement toujours plus solide qui se tisse sous la direction et avec la participation de l’Angleterre et des États-Unis, agissant comme un dragon rusé apparemment endormi. C’est pourquoi nous avons décidé d’obtenir des bases militaires en Indochine française et de faire occuper ce territoire par nos troupes ». Ce prompt passage à l’action fut décisif dans les rapides victoires au début de la guerre comme dans les évènements qui déclencheront la défaite, en particulier l’attaque-surprise de Pearl Harbor. Pendant la guerre, l’idée d’une sphère asiatique dominée par le Japon, ayant seul fait l’effort de modernisation, devint un objectif politique et économique : « Le code Tojo était simple : il était déterminé à établir la primauté du Japon dans sa sphère d’influence choisie, à vaincre les nations occidentales (éventuellement et si nécessaire la Russie, l’ennemi traditionnel) qui ne l’accepteraient pas, à soumettre et incorporer la Chine dans l’empire japonais. , mais d’offrir à d’autres États asiatiques (Indochine, Thaïlande, Malaisie, Birmanie, Indes orientales) une place au sein de la « sphère de coprospérité » asiatique du Japon sous la direction japonaise. Sa vision était celle d’une Asie libérée de la présence occidentale, dans laquelle le Japon occuperait la première place parmi les peuples qui reconnaîtraient l’effort extraordinaire que le Japon avait fait pour se moderniser. »[12]

La violence de l’institution militaire japonaise produisait des soldats totalement dévoués quand les ordres étaient donnés, et incapables de toute critique face aux violences extrêmes perçus comme nécessaires. Toute autre philosophie de la guerre devenait alors faiblesse et infériorité ; « La brutalité était un événement quotidien pour le soldat japonais. Il devait admettre la brutalité de ses officiers envers lui-même. Ce traitement, il l’a simplement donné à ses subordonnés ou aux prisonniers, les derniers parce qu’ils lui étaient inférieurs après leur reddition. La reddition n’existait tout simplement pas pour lui, car il s’est battu jusqu’à la dernière goutte de sang. »[13]

Cénotaphe et Musée de la paix, Peace Memorial Park, Hiroshima, Japon.

Le cénotaphe et le musée de la paix à Hiroshima. (Wikimedia Commons)

Le journal anglophone, The Japan & Advertiser, contrôlé par le gouvernement militaire japonais publiera en 1942, à propos des prisonniers occidentaux et de leur capitulation :« Ils ne se rendent que lorsqu’ils ont sacrifié toutes les vies en leur pouvoir, à l’exception de la leur. Quand ils se rendent enfin, alors c’est seulement pour sauver leur propre vie. Ils ont montré dans toutes les batailles précédentes qu’ils sont totalement égoïstes. Avec ce comportement, ils en sont arrivés à ce que nous ne puissions pas les traiter comme des prisonniers normaux. Ils ont enfreint la loi de Dieu, et donc Dieu les punira par la défaite. Cependant, toute pitié prolongerait la guerre. Le soldat japonais se bat dans une guerre sainte, dans laquelle il n’y a pas de place pour la réflexion et l’incertitude. Les criminels doivent être anéantis ».

C’est sans aucun doute cette violence que le Japon souhaite faire oublier, sans doute bien plus que sa participation à un conflit mondial où chaque belligérant fut coupable de crimes atroces. Alors pourquoi le Japon affirme-t-il son pacifisme, et en particulier aujourd’hui ? L’héritage historique du Japon est un poids pour ses nouveaux objectifs économiques comme diplomatiques. Il est d’autant plus important d’affirmer son statut de pays pacifique que la montée en puissance de la Chine semble forcer le Japon à préparer toutes les réponses qui lui sont possibles, incluant une remilitarisation progressive. L’objectif est double ; faire oublier l’histoire militaire moderne du Japon et relativiser ses nouvelles intentions géopolitiques, surtout aux yeux des puissances occidentales désormais alliées. En termes de politique intérieure, la droite et l’extrême droite japonaise profitent de sa position d’influence forte pour favoriser cette remilitarisation, l’opinion publique y est largement opposée, s’alignant sur les déclarations de l’Empereur qui reste gardien de la constitution et de la paix. Mais entre le pays du pacifisme et le révisionnisme, la frontière est parfois ténue.

 

Le Japon semble tiraillé entre des élus nationalistes et/ou révisionnistes et une position internationale orientée comme pays de la paix. Si le Japon peut être ce pays de la paix, c’est, semble-t-il, uniquement dans le regard occidental, qui pardonne plus vite que les pays voisins, ces anciennes victimes de l’impérialisme nippon. L’occident a, et continue à projeter sur le Japon des caractères souvent avantageux que les politiciens japonais ont la sagesse de récupérer. En réalité, l’Asie pacifique est une région encore instable, meurtrie par les restes historiques de la Seconde Guerre mondiale, loin d’être réglée comme cela semble être le cas en Europe. La paix projetée sur cette région du monde et le caractère pacificateur du Japon sont des affirmations qui flattent l’influence des États-Unis d’après-guerre, et sont avantageuses pour le Japon qui les reprend. Y-a-t-il une volonté d’affirmer que les États-Unis, et l’Occident, sont capables d’apporter la paix dans les régions où ils ont fait la guerre ? Derrière le Japon pacifique, n’y a-t-il pas les États-Unis pacificateurs ?

 

Sources :

[1] [2] Vision of humanity.org. https://www.visionofhumanity.org/wp-content/uploads/2021/06/GPI-2021-web-1.pdf.

[3] Mielcarek, Romain. « Le Japon développe la paix en Afrique, pour ne pas se laisser distancer ». RFI, 30 janvier 2015.

[4] https://www.mofa.go.jp/fp/nsp/page1we_000077.html

[5] https://www.mofa.go.jp/mofaj/fp/nsp/page1w_000091.html

[6] Chang, Maria Hsia & Barker, Robert P. « Victor’s Justice and Japan’s Amnesia ». In Peter, Li (ed.). Japanese War Crimes: The Search for Justice. Transaction Publishers, 2003.

[7] S. Rosenbaum, Alan. « Is the Holocaust unique? perspectives on comparative genocide », Boulder, CO: Westview Press, 1996.

[8] Kasahara, Tokushi. « Reconciling Narratives of the Nanjing Massacre in Japanese and Chinese Textbooks », Tsuru Bunka University, 2010.

[9] Ruth Benedict. « Le chrysanthème et le sabre », Editions Philippe Picquier, 1995.

[10] Musashi, Miyamato. « Traité des cinq roues », Albin Michel, Spiritualités vivantes, 2004.

[11] Linklater, Andro. « The Code of Love », Weidenfeld & Nicolson, London, 2000.

[12] Keegan, John. « The Second World War », Pimlico, London, 1997.

[13] Toland, John. « The Rising Sun », Random House, New York, 1971.

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