Elles nous racontent leur Japon #19 – Liza Maronese

Je retrouve Liza à la pâtisserie parisienne de son amie d’enfance, celle par qui le Japon est entré dans sa vie. Entre un matcha et une tarte au shiso, elle me parle de sa passion du Kansai et de son plaisir à partager son expérience au pays du soleil levant. Installée à Paris, Liza vit le Japon en pointillés, au fil des opportunités et des rencontres. L’écriture, des formations en entreprise et un tout nouveau site de vente en ligne : www.taoru.fr. Un moment sans chichi, à parler de ses joies et de certaines déconvenues avec le Japon. Bonne lecture !

Hélène Deguen, fondatrice de la pâtisserie Kubo et à droite, Liza Maronese, autrice du Dictionnaire insolite du Japon – Crédit photo : Sophie Lavaur

Sophie Lavaur : Bonjour Liza, qu’aurais-tu envie de nous dire sur toi ?

Liza Maronese : Je suis bi-culturelle, ma mère est américaine et mon père français. J’ai grandi en France, mais j’ai toujours eu une appétence pour les langues. Après le lycée, j’ai intégré l’INALCO sans avoir une idée précise de ce que j’allais faire de ma vie. J’y ai étudié le japonais et obtenu un master en relations internationales. J’ai fait une année de césure après ma licence, pendant laquelle je suis partie à Osaka en visa vacances-travail. J’ai vécu de petits boulots, des cours de français et d’anglais dans un juku (cours privés du soir). J’ai aussi travaillé dans une boulangerie de quartier. C’était une façon d’être en immersion totale et de pratiquer la langue. J’habitais dans ce que l’on appelle le  « quartier rouge » d’Osaka, Abeno-ku. Mais pour moi, c’était comme un village,  je ne m’y suis jamais sentie en danger. 

À la fin de mes études, je suis retournée six mois au Japon, en stage à la mission économique française avant de me faire embaucher par une entreprise japonaise, une sorte de Décathlon en ligne. Quand il y a eu le tsunami en 2011, il y avait sur Facebook des rumeurs qui disaient que la vague allait arriver sur Osaka, nos bureaux étant sur le port, j’ai eu très peur. Cela, avec d’autres événements personnels, a précipité mon retour en France.

J’ai travaillé un temps dans le web-marketing, le fait de parler japonais ouvre pas mal de portes dans ce domaine. Maintenant, je travaille dans une école bilingue et j’ai des projets parallèles qui tournent souvent autour du Japon, notamment des formations en entreprise pour aider à mieux appréhender comment travailler avec des Japonais.

Pourquoi le Japon ?

Le Japon, c’est grâce à Hélène, d’où sa présence sur la photo.

J’ai commencé à étudier le japonais en classe de latin, en catimini, grâce à elle. Mon père m’avait forcée à faire du latin mais je m’ennuyais en cours. Hélène aussi apparemment, puisqu’elle profitait de l’heure pour faire ses devoirs de japonais. Cela m’a intriguée, intéressée puis j’ai fait comme elle, j’ai pris des cours avec sa mère qui est Japonaise. J’avais déjà une appétence pour le côté visuel des langues asiatiques. Si je n’avais pas rencontré Hélène, j’aurais peut-être appris le chinois.

Ma première fois au Japon, c’était en 2001, j’ai eu un coup de cœur. J’étais en première, je suis partie trois semaines avec Hélène chez sa grand-mère, à Hiroshima. Elle habitait une maison traditionnelle, avec un jardin intérieur et un engawa, c’était un lieu incroyable pour une première fois. Je me souviens de plein de choses : le o-furo où chacun se baignait à tour de rôle sans changer l’eau du bain (mais après une douche scrupuleuse)  ou les rappels à l’ordre systématiques quand j’oubliais de me déchausser avant d’entrer dans la maison.

La part de Japon dans ton quotidien ?

Un Genmaicha au travail, un bon râmen fumant en soirée, la lecture de divers feed sur Linkedin, Facebook ou Instagram pour me tenir informée, notamment sur les évolutions du travail dans le pays, pour mes formations. Je ne suis pas en recherche continue de Japon depuis mon retour en France, je le vis par petites touches mais avec toujours autant de joie. 

Après 2011, j’ai mis huit ans avant d’y retourner, pour diverses raisons, surtout  financières, mais aussi suite à un petit désamour avec le pays. J’ai eu besoin de faire un “break”. Mon premier vrai boulot était au Japon, c’était hyper formateur mais quand même difficile. Avec du recul, c’était tout autant lié au Japon qu’au monde de l’entreprise. J’ai été accueillie par mes collègues comme je ne serai jamais accueillie en France, j’ai noué de belles amitiés. Nous étions comme une famille dans laquelle je me sentais autant japonaise qu’eux. 

Par contre, plus je pensais m’intégrer, plus je voyais que je ne serais jamais reconnue comme partie intégrante du groupe. Dans la rue, au supermarché, on me faisait régulièrement sentir que j’étais une gaijin. Je me suis fait arrêter plusieurs fois par la police, en journée, pour vérifier les papiers de mon vélo et s’assurer qu’il n’était pas volé. Je l’ai vécu comme une forme de discrimination, certes non violente mais présente. Maintenant que je n’y habite plus, je vis les choses plus sereinement car je n’ai plus l’ambition de m’intégrer à tout prix. Les Japonais sont des gens adorables avec le cœur sur la main et souvent très drôles.

Je suis amoureuse du Kansai et de ses habitants, je n’ai vécu qu’à Osaka. Je connais moins bien le reste du pays. Lors de mon dernier séjour, j’ai fait la traversée de Shimanami Kaido, entre Onomichi et Imabari sur l’île de Shikoku. C’était très chouette. Je vais essayer de repartir au Japon plus régulièrement, tous les deux à trois ans peut-être, si le contexte le permet.

Et l’écriture ?

J’ai une écriture non régulière, j’ai contribué à la revue Koko en rédigeant quelques articles sur les huîtres, les trains de nuit, les lanternes et les dajaré (les blagues). Et je publie sur Linkedin au fil des inspirations et du temps que j’ai. J’aime ce travail d’écriture et j’aime porter un regard un peu différent sur le Japon car je ne supporte plus le sempiternel « entre tradition et modernité ». C’est vrai et pas vrai à la fois, c’est un peu réducteur car c’est aussi valable pour d’autres pays.

Peux-tu nous raconter la genèse de ton livre ?

En 2009, je suis rentrée en France après mon stage de fin d’études, en attendant d’obtenir mon visa de travail. Mes amis français travaillant, mes journées étaient très solitaires et j’ai cherché à m’occuper sans m’engager dans un emploi puisque je devais repartir. Un jour, j’ai vu une offre de stage aux Editions Cosmopole pour repenser et mettre à jour un guide sur le Japon. J’ai répondu à l’annonce, ils m’ont demandé comment je voyais les choses. J’ai proposé une maquette et ils m’ont retenue avec un contrat d’édition. 

Mon livre étant le premier de la collection “Dictionnaire Insolite”, il y  avait tout à débroussailler. Je revenais du Japon, mes souvenirs étaient encore frais. Je me suis prise au jeu, j’ai écrit le livre en quelques semaines, depuis le canapé chez mes parents. J’écrivais du matin au soir, j’étais hyper inspirée. J’ai terminé la rédaction du livre au Japon, car entre-temps j’avais obtenu mon visa. Le dictionnaire insolite du Japon a été publié en 2010, avec moi à Osaka. Il a été bien accueilli, et aux dernières nouvelles, c’est la meilleure vente de la collection. En grande partie à cause de la destination, le Japon passionne beaucoup de personnes, et parce qu’il est agréable à lire 🙂

Il y a eu depuis deux rééditions. À chaque fois, je revois le contenu, je rajoute des choses découvertes lors d’un dernier séjour ou je supprime celles que je trouve datées. Mon livre évolue avec moi, au fil des ans.

Un secret à partager sur le livre ? 

Au Japon, on pose souvent la question du groupe sanguin, un peu comme on parle des signes astrologiques en Occident. Il y a  des types de personnalités selon le groupe. J’aborde ce sujet dans le livre, à l’entrée « O-négatif » qui est en fait mon propre groupe. Je ne sais pas pourquoi mais c’est assez mal vu d’être du groupe O au Japon, je crois que le mieux est d’être A. J’ai le souvenir d’une discussion avec une Japonaise chez qui je logeais et de sa soudaine froideur quand elle a découvert que j’étais O.

Qu’as-tu appris durant cette aventure littéraire ?

Que j’aimais vraiment écrire ! J’aime partager mes connaissances et mon amour du Japon via cet outil. J’aime ce moment où je me mets dans une bulle, au rythme de l’écriture. Je prends le temps de réfléchir, d’y revenir toujours et encore, pour avoir un objet final qui me plait à 100%.

Ton livre ou auteur préféré sur le Japon ?

J’ai essayé de lire des auteurs japonais en japonais, c’était trop ardu et je n’arrivais pas à ressentir la même poésie ou musicalité que je perçois dans ma langue. J’avais juste l’impression d’enchaîner des phrases factuelles et la lecture ne me procurait pas autant d’émotions. Ce n’est pas propre au japonais mais à toutes les lectures qui ne sont pas dans ma langue natale.

Dernièrement, j’ai aimé l’écriture et le regard sur le Japon de Maïa Aboueleze dans son récit Le ballet des retardataires.

C’est le récit de sa rencontre avec le Japon dans le cadre d’une bourse d’étude pour perfectionner son jeu de taïko. J’ai retrouvé pleins de choses que j’avais vécues et dont on parle moins souvent quand on évoque le Japon, les cafards, les cigales, la moiteur de l’été… Je l’ai d’ailleurs contactée pour lui dire mon enthousiasme sur son livre. Cela me rend triste de savoir que je n’aurai plus jamais le regard de ma première fois au Japon, ce choc culturel où tout me paraissait étrange. J’ai la nostalgie de ça et ce roman m’a reconnectée avec ces sensations.

Sinon, je lis Haruki Murakami à l’occasion, le premier volet de IQ84 m’a beaucoup plu.

Et maintenant  ?

J’ai eu besoin de reprendre la plume pendant le premier confinement, pour ne pas perdre la tête. Je venais d’emménager dans un nouveau logement, je me suis retrouvée assignée à résidence dans un appartement qui vibrait quand le métro passait. Ces vibrations réveillaient en moi le souvenir du 11 mars, comme si mon corps avait été marqué par les secousses du tremblement de terre. J’ai écrit un court texte très personnel, un hommage à ma grand-mère mélangé au récit de mon pèlerinage à Ise. L’exercice a été agréable et désagréable à la fois, voire douloureux, mais j’ai aimé le faire. Je ne sais pas si mon livre sera un jour publié, ce n’est pas grave, il est là, à l’état de google doc.

J’ai eu envie d’un nouveau projet professionnel qui me rapprocherait du Japon. Comme je suis une inconditionnelle des onsen et de l’art du bain à la japonaise, j’ai eu l’idée d’importer des produits liés au bain. J’avais ramené d’Imabari des tenugui, ce sont de petites serviettes oblongues, très légères, avec des motifs sympas et originaux. Elles avaient bien plu à mes amis. J’ai dû faire appel à une amie japonaise pour entrer en contact avec le fabricant, une entreprise familiale, rassurée d’avoir un compatriote dans la boucle. 

J’ai lancé mon e-shop www.taoru.fr en novembre dernier, je découvre ce métier. Trouver des partenariats, d’autres fournisseurs, organiser des évènements pour faire connaître le produit, cela me prend un temps que je n’ai pas toujours mais c’est passionnant.

J’ai envie de te laisser le mot de la fin…

Un conseil de voyage peut-être ? Si vous allez au Japon, sortez des sentiers battus, évitez les traditionnels spots touristiques, il y a tellement d’autres beaux endroits à découvrir. Le boom du tourisme des dernières années a fait de Kyoto un enfer. D’après une amie, les habitants commencent même à s’en agacer fortement. 

J’adore l’île de Shikoku, les gorges d’Oboke dans la vallée d’Iya, les forêts denses. Il y a sur cette île une énergie mystique vraiment particulière, encore plus qu’ailleurs au Japon. C’est à vivre.

Merci Liza de m’avoir fait découvrir la pâtisserie Kubo et les très bons gâteaux d’Hélène. Je te souhaite un ganbatte kudasai pour tous tes projets. Et je note donc de lire Maïa Aboueleze, et qui sait, de la contacter 🙂

Le livre de Liza Maronese Le dictionnaire insolite du Japon est paru aux éditions Cosmopole.

Dictionnaire insolite du Japon de Liza Maronese – Crédit photo : Sophie Lavaur

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