Les objets porte-bonheur – Épisode 3 : les animaux

Fondus de kawaii spirit, les Japonais craquent pour les animaux, qui occupent une place de choix dans leur vie. Le folklore animalier doit sa richesse à la biodiversité de l’archipel, et à une mythologie prolifique. En vertu de légendes shintoïstes et bouddhistes, les animaux sont parfois même considérés comme sacrés. Après les objets présents dans les sanctuaires et les temples, les figurines et poupées, JDJ montre patte blanche devant ces animaux mythiques et sacrés avec un petit bestiaire de quelques créatures aux pouvoirs surnaturels, qui portent chance au commun des mortels.

 

La grue en origami (ori-tsuru) et les mille grues (senbazuru)

Grue en origami, Higashiyama Koen, Nagoya

Grue en origami, Higashiyama Koen, Nagoya – Crédit photo : Marie BORGERS

Parmi les plus grands oiseaux du monde, la grue du Japon séduit par la finesse de sa silhouette et la délicatesse de ses mouvements. Elle est appelée tanchō, (丹頂 ou タンチョウ), ou tsuru (鶴). Affectionnant les zones humides, elle vit au bord des étangs sauvages ou des jardins artificiels. On l’aperçoit ainsi aisément à Hokkaido, dans le parc national Kushiro-Shitsugen, le plus grand marais du Japon.

On dit de la grue qu’elle vivrait mille ans. Aussi est-elle signe de longévité, un idéal auquel l’esprit japonais accorde une grande importance. Elle est aussi réputée pour apporter la bonne fortune. Et par-dessus tout, elle symbolise la paix

Elle doit sa force symbolique à la légende des mille grues (senbazuru, 羽鶴, « mille grues en origami »), et à l’histoire de la jeune Sadako Sasaki, martyre du bombardement atomique d’Hiroshima en 1945. Cette adolescente survécut à la catastrophe, mais développa une leucémie. Dans l’espoir de guérir, elle forma le dessein de faire naître sous ses doigts pas moins de mille grues en origami, une pratique populaire au Japon. Mais elle succomba avant d’avoir achevé son projet : elle n’avait réalisé « que » 644 grues en origami (ori-tsuru). Ses camarades de classe décidèrent de reprendre sa suite, et d’achever le projet. 

En atteignant le millier de spécimens, les petites grues en origami sont reliées entre elles en guirlandes, donnant alors naissance à une nouvelle œuvre : le senbazuru. Les origamis sont emboîtés les uns dans les autres, suivant les couleurs de l’arc-en-ciel. L’ouvrage demande patience et persévérance : là encore, c’est tout un symbole.

Ces guirlandes de grues en origami d’Hiroshima sont devenues un symbole universel de paix. Les gens viennent du monde entier pour se recueillir au Monument de la paix des enfants, dans le parc du Mémorial de la Paix. Là, au centre d’un arc de vitrines remplies de dessins et de grues en origami, une statue de Sadako Sasaki brandit fièrement une grue.

Vous pouvez vous aussi vous y esssayer : dans la tour Orizuru d’Hiroshima, un atelier permet de créer sa grue, et de la déposer sur le « Mur des grues en papier », pour joindre à ceux des autres vos rêves de paix dans le monde. Dans tous les cas, à chaque pliage de grue en origami, on formule un vœu, qu’il soit de paix, de santé, de longévité, d’amour ou simplement de bonheur. Le senbazuru peut être offert à un proche malade, pour une naissance ou un mariage.

Les guirlandes multicolores de grues en origami sont souvent accrochées aux portiques à plaques votives des temples et sanctuaires, aux côtés des plaques votives ema, ou dans les jardins de prières. Comme les ema, les grues véhiculent des messages d’espoirs, telles des prières se perpétuant bien après le départ de ceux qui les ont déposées, dans le souffle des vents.

Grues en origami, Monument de la paix des enfants, Hiroshima 1

Grues en origami, Monument de la paix des enfants, Hiroshima 1 – Crédit photo : Marie BORGERS

En dehors de ces minuscules origamis, l’échassier a aussi nourri toute l’iconographie nippone. Leurs mouvements graciles et leurs envols élégants sont des motifs très fréquents sur les tissus imprimés, les papiers washi, les gravures, etc. La grue reste un thème de peinture majeur sur les fusuma (parois coulissantes en bois).

 

Le drapeau koi nobori en forme de carpe koi

La carpe d’ornement a toute sa place dans le jardin japonais. Le bassin en est un élément récurrent, qui matérialise en miniature les lacs et les mers, et la carpe en est la reine. Les carpes koi s’ébattent aussi dans les étangs des douves de châteaux, les plans d’eau des ryokan et des pavillons de thé, des temples et sanctuaires, et même dans les rivières. Elles peuplent tous les plans et cours d’eau.

Carpes koi, Senso-ji, Tokyo

Carpes koi, Senso-ji, Tokyo – Crédit photo : Marie BORGERS

Pendant la période Sengoku (XVe et XVIe siècles) déjà, dite « ère des provinces en guerre », les samouraïs combattaient avec des étendards claniques en forme de carpes, arborés comme symboles de force.

Certaines carpes sont unicolores, le plus souvent orange, quand d’autres ont des robes oranges et blanches, ou tachetées de noir. Les combinaisons de couleurs les rendent d’autant plus précieuses.

La carpe doit sa force symbolique à un épisode de la mythologie. Une légende chinoise raconte que les carpes auraient remonté le fleuve Jaune jusqu’à une cascade appelée « porte du dragon », avant de prendre leur envol et de se transformer en dragons. Réputée pour son aptitude à remonter les courants des rivières, la carpe koi symbolise donc le courage et la force dans l’adversité, la persévérance, ou encore l’abondance. Associée à la volonté, elle est également considérée comme un porte-bonheur.

Le koi nobori (鯉幟, « banderole de carpe ») s’apparente à une manche à air en forme de carpe koi, aux couleurs vives. Attachée à un mât, le koi nobori flotte dans le vent à la manière d’un cerf-volant. Ces bannières en forme de poissons ourlent les allées pavées des sanctuaires, comme au sanctuaire Ueno Tosho-go, dans le parc d’Ueno à Tokyo. Les koi nobori sont arborés lors du Kodomo no hi, la fête des enfants, le 5 mai. On les trouve dès le mois d’avril dans les commerces. Ils sont généralement en tissu polyester, sinon en papier. Les familles les hissent sur des mâts, dans les jardins ou sur les balcons.

Koi nobori, Ueno Tosho-go

Koi nobori, Ueno Tosho-go – Crédit photo : Marie BORGERS

Les carpes koi sont exposées par groupes. La carpe noire, magoi, la plus grande, représente le père ; la rouge, higoi, évoque la mère, puis une carpe est attachée pour chaque enfant du foyer, par ordre décroissant d’âge. Le plus petit poisson représente le dernier-né.

Le koi nobori est censé porter chance aux enfants, particulièrement aux garçons, pour leur souhaiter force et courage. Il en existe aussi en version miniature pour l’intérieur, sous forme de petits fanions en tissu attachés à un bâton : c’est le kazarikoi.

 

La statue de grenouille kaeru

La grenouille, (le crapaud ou la rainette) , porte une force symbolique jusque dans son nom, car le mot japonais qui la désigne, kaeru (カエル, かえる ou 蛙), se prononce de la même manière que le verbe 帰る, « revenir ». De même, le verbe  返る, qui se prononce aussi « kaeru », signifie également « revenir », « retourner ».  Et, en effet, la grenouille est connue pour revenir sur son lieu de naissance à l’âge adulte. Elle est associée au retour chez soi, sur ses terres d’origine. Mais on peut aussi lire dans cette homonymie la symbolique de l’hospitalité.

Grenouille Futami kaeru, Meoto Iwa 1

Grenouille Futami kaeru, Meoto Iwa – Crédit photo : Marie BORGERS

Quoi qu’il en soit, la grenouille est devenue la protectrice des voyageurs. Elle leur porte chance, et leur garantit un retour sain et sauf. Elle peut être suspendue en porte-clés au sac à dos, ou être portée en grigri. Il est de coutume d’en glisser une amulette dans son portefeuille, pour que l’argent y retrouve toujours sa place.

Il n’est pas rare de voir une grenouille posée sur la pelouse au bord des bassins ornementaux des jardins, à l’entrée des sanctuaires shintoïstes, au bord des temizu-ya (ou chôzuya, les pavillons d’ablution), ou en décoration d’intérieur. Le site de Meoto Iwa (les Rochers mariés), dans la préfecture de Mie, est gardé par une jolie nuée de grenouilles en pierre et en céramique. Quant à la statue de Futami Kaeru, la grenouille de Futami, elle veille sur la plage.

 

La statue de tanuki (chien viverrin)

Avec ses airs de raton-laveur, le tanuki (タヌキ) est considéré comme un esprit ou gardien de la forêt, symbole de prospérité et de bonne fortune. C’est pourquoi des statues de tanuki trônent devant les restaurants et les magasins, mais aussi sur les perrons des maisons, et dans les jardins des particuliers.

Le tanuki fut mentionné pour la première fois dans le Nihon Shoki, un recueil de mythes sur les origines du Japon, achevé en 720. Dans la mythologie japonaise, il s’incarne en yokai, une créature surnaturelle du folklore japonais, qui fait l’objet de légendes orales. Il est donc très ancré dans le folklore mais c’est l’ukyo-e, un mouvement artistique de l’époque d’Edo, qui acheva de le populariser auprès des Japonais. 

Petite statuette de tanuki

Petite statuette de tanuki – Crédit photo : Marie BORGERS

Le tanuki est reconnaissable à son ventre rebondi, son chapeau de paille, sa gourde de saké, et ses testicules volumineux, synonymes de chance et de richesse. Ils lui servent tantôt d’arme, d’outil pour battre le mochi, de parapluie ou même de filet de pêche. On prête au tanuki des pouvoirs magiques, comme celui de se métamorphoser à sa guise, en humain ou en objet, afin de jouer des tours aux mortels. Il peut être bienveillant, mais aussi facétieux.

Très important dans la mythologie, le bien-aimé tanuki est aussi très présent dans la culture populaire contemporaine. Il hante les chansons, les mangas, et les jeux vidéo, quand Super Mario se transforme en tanuki pour voler dans les airs et frapper ses ennemis. Dans les années 1990, dans le film d’animation Pompoko, le studio Ghibli met en scène ces canidés en héros écolos, luttant contre l’urbanisation galopante et engagés pour la préservation de leur forêt.

 

La statuette de renard kitsune

Voilà une autre créature sacrée, aux pouvoirs potentiellement surnaturels, que ce cousin du tanuki. Selon la mythologie shintoïste, le renard (狐, kitsune) est le messager d’Inari, déesse de la fertilité, du commerce et du riz. Avant d’intégrer le folklore japonais, il serait apparu dans d’anciennes légendes chinoises, coréennes et indiennes, syncrétisées avec des croyances shintoïstes, bouddhiques et taoïstes.

D’un pelage blanc en signe de pureté, il garde les sanctuaires dédiés à Inari. Avec le temps, le gardien-messager s’est peu à peu fondu dans la croyance en Inari elle-même, au point de faire désormais l’objet du même culte que la déesse. Doté d’une vive intelligence, il peut être bienveillant comme espiègle, manipulant l’art de la ruse. Lui aussi serait affublé de pouvoirs surnaturels. Il peut se transformer, prendre les traits féminins d’une séduisante et malicieuse jeune femme, par exemple. Mieux encore : il peut lire dans les pensées, s’approprier les rêves, distordre l’espace-temps, prédire l’avenir, et même le modeler.

Poupées Kuchiiri, Fushimi-Inari 3

Poupées Kuchiiri, sanctuaire Fushimi-Inari Taisha, Kyoto – Crédit photo : Marie BORGERS

Au sanctuaire Fushimi-Inari Taisha de Kyoto, consacré à la déesse Inari, d’innombrables statuettes de renards jalonnent les sentiers. Les renards de pierre portent divers accessoires : des épis de riz pour symboliser l’abondance des récoltes, la clef des greniers à grains, un rouleau représentant la connaissance du kami, une balle symbolisant les vertus d’Inari, et un bavoir rouge de Jizô bosatsu. Ce dernier accessoire illustre le glissement des croyances, du shintoïsme vers le bouddhisme, et le syncrétisme toujours à l’œuvre au Japon.

Aux sanctuaires Araki et Inari Okami, nichés au creux des forêts de Fushimi-Inari, on prie trois divinités de renards : un couple (meoto), et un gardien ou compagnon (tomo). Ce dernier n’est autre que Kuchiiri Inari. Il joue le rôle d’entremetteur et de messager. Il met les gens en relation, qu’il s’agisse des époux, ou bien des employés avec les employeurs. Il est reconnaissable à sa lanterne.

Après avoir rédigé son vœu sur un papier, on peut rapporter à la maison les trois figurines de ces trois renards – les époux et leur messager. On les dépose sur un bureau, ou dans un kamidana¸ un sanctuaire shinto miniature. L’épouse doit être disposée sur la gauche, l’époux sur la droite, et le messager, placé au centre. Une fois le vœu exaucé, il est possible de rapporter les figurines au sanctuaire, où elles sont déposées sur les autels.

 

La statue de dragon et le costume de dragon

Le dragon n’a plus à défendre sa place incontournable dans la mythologie et l’imaginaire asiatiques. En se répandant depuis l’Inde, le bouddhisme a rencontré le dragon en Chine, où cette créature était un symbole d’éveil spirituel ou d’illumination. Le dragon est devenu dans le bouddhisme un gardien des temples et des divinités célestes, les kami shintoïstes. Dans la culture japonaise, le dragon incarne la force, le pouvoir et la puissance, mais aussi la persévérance, ainsi que l’immortalité

Nombreux sont les mythes et légendes qui mettent en scène les dragons sous les traits de yokai. Il existe 5 sortes de dragons. Outre le dragon céleste, gardien des dieux, le dragon spirituel garde le vent et la pluie ; le dragon terrestre garde les rivières et océans ; le dragon gardien de trésors protège les pierres précieuses ; et le dragon impérial symbolise la dynastie chinoise.

Dans les sanctuaires, des dragons en bronze crachent de l’eau dans les bassins de purification (les temizu-ya). Mais son pouvoir va bien au-delà de la distribution d’eau. Fort d’une autorité selon la pensée bouddhique, le reptile est d’une longévité exceptionnelle. La mythologie attribue à ce yokai un corps vigoureux en serpentin, et le dote de nombreux pouvoirs, comme ceux de se métamorphoser, de voler, de se rendre invisible… Dans le film d’animation Le Voyage de Chihiro, le dragon Haku se transforme en garçon au service de la sorcière Yubaba

Dragon sur temizu-ya, Nikko

Dragon sur un temizu-ya, Nikko – Crédit photo : Marie BORGERS

En costumes chatoyants de dragons, les parades et danses du dragon sont l’expression symbolique d’une puissance destinée à garantir chance et prospérité. Les chorégraphies et mouvements ondulants des danses du dragon font office de prières. Elles sont pratiquées lors des matsuri (festivals). Sur l’île de Sado (dans la préfecture de Niigata), les danses ondeko,  (appelées localement oni-daiko) se font en guise de prière pour les moissons, et sont destinées à tenir les démons à distance. Cette tradition vivante est l’une des perles des arts du spectacle traditionnels du Japon.

Dans le même style, à Tokyo, la cérémonie du Kinryu no mai, ou danse du dragon d’or, a lieu les 18 mars et 18 octobre au temple Senso-ji d’Asakusa. Elle raconte l’histoire du bodhisattva Kannon. Il serait apparu sous l’apparence d’un dragon doré descendant du ciel, et aurait créé un bosquet de mille pins, symbole d’une récolte généreuse. La cérémonie est centrée sur le chiffre 8, considéré au Japon comme un chiffre de chance, car son kanji à la forme évasée () suggère la prospérité. Le dragon mesure 18 m de long, il est porté par 8 danseurs, pèse 88 kg, et est recouvert de 8 888 écailles. Histoire de mettre toutes les chances de notre côté…

 

Dans le bestiaire folklorique, chaque animal possède ses caractéristiques, ses vertus et ses pouvoirs, et se voit associer une charge symbolique. En souvenirs, en objets de décoration, en figurines ou en amulettes, en bronze ou taillés dans la roche… dans l’imaginaire collectif, les représentations animales portent chance. En raison de leur rôle dans la mythologie, certains animaux sont érigés au rang de demi-dieux, et s’incarnent en figures craintes et vénérées de yokai. Les pouvoirs magiques de ces êtres parfois polymorphes leur confèrent des vertus porte-bonheur, au nom de croyances qui s’enracinent tant dans la mythologie que dans la pensée religieuse et la superstition. 

 

 

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