Takako Hasegawa Royer : rencontre avec Wakame, aux origines de Sazaesan

Les Français, malgré un culte prononcé pour la Pop Culture japonaise, passent parfois longtemps à côté des classiques qui ont bercé l’enfance de générations de Japonais. Un exemple actuel est la montée en puissance de la série C’est dur d’être un homme (男はつらいよ, Otoko wa tsurai yo) avec le très célèbre personnage de Tora-san, qui est actuellement à l’honneur et pendant un an en projection à la Maison de la Culture du Japon à Paris. Il était inconnu au bataillon chez nous jusqu’ici, alors qu’une armée de boomers japonais lui vouent encore aujourd’hui un véritable culte. Les films passent toujours sur les écrans au Japon aux grandes occasions, et sont proposés sur Netflix alors qu’ils ont été diffusés de 1969 à 1995.

Dans le même registre, Sazaesan, manga dessiné par Machiko Hasegawa de 1949 à 1974, puis diffusé en série d’animation hebdomadaire depuis 1969, berce encore le dimanche à 18h des générations d’enfants, d’adultes nostalgiques et d’étrangers qui tentent d’apprendre le japonais grâce à des animés au langage soutenu. Elle provoque le syndrome Sazaesan aux petits Japonais angoissés du retour à l’école (le blues du dimanche soir, à cause de sa diffusion en soirée ce jour-là). Jamais traduit en France, il est pourtant le reflet du modèle rêvé de la famille polynucléaire nipponne, et a marqué 3 générations de Japonais. Elle est à découvrir sur YouTube si vous ne l’avez jamais vu en tapant サザエさん dans la barre de recherche.

Sazaesan

©Takako Hasegawa Royer / Musée de Sazaesan-長谷川町子美術館

Wakame vit à Paris

Takako Hasegawa Royer, la nièce de la célèbre mangaka, vit à Paris depuis plus de 30 ans. Elle représente cette génération de femmes japonaises éprises de liberté, qui ont souhaité s’affirmer hors des carcans d’une société nipponne au patriarcat tenace. Bien loin du cliché de la femme japonaise docile, elle exprime son opinion et ses idées avec une force et une honnêteté désarmantes. Essayiste et blogueuse très suivie par les femmes japonaises expatriées, elle est un modèle féministe pour ses compatriotes. Si les Japonais au pays lui prêtent à tort le personnage de Wakame, douce et sage dans la série de sa tante Machiko, la réalité est bien plus intéressante. Rencontre avec une figure contemporaine à la croisée des cultures franco-japonaises.

Journal du Japon : Bonjour et merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Takako Hasegawa Royer : Je m’appelle Takako Hasegawa Royer. Je suis essayiste, blogueuse et je donne des cours de japonais aux Français. Par ailleurs, je suis la nièce de Machiko Hasegawa qui est autrice de Sazaesan, mangaka très connue au Japon. Elle est décédée il y a 30 ans.

Que représente Sazaesan pour les Japonais ?

D’abord, je présente rapidement Sazaesan qui n’est pas traduit en français. C’est un cartoon humoristique en 4 cases qui a été publié dans le journal quotidien Asahi pendant 23 ans. Ce qui représente 68 albums. C’est l’histoire de Sazae, une femme drôle et insouciante qui vit avec ses parents, ses frères et sœurs, son mari et son petit garçon. Comme c’était un cartoon de journal, le sujet était toujours lié à une actualité de l’époque mais traitée humoristiquement. Ce manga du coup retrace l’époque Showa (1926-1989), de la période de reconstitution d’après-guerre jusqu’à la croissance économique très rapide.

Takako Hasegawa Royer

©Takako Hasegawa Royer / Takako à Tokyo en mars 2022 à côté des personnages de Sazaesan

Pourquoi les personnages ont tous des noms liés à la mer ? (Wakame : l’algue, Sazae : bigorneau, Katsuo : bonite…)

Parce que ma tante les a inventé sur la plage de Fukuoka (origines de la famille Hasegawa).

Les Japonais vous ont attribué et désigné comme le personnage de Wakame dans la série. Pouvez-vous raconter quel a été l’impact de ce personnage et d’une telle série dans votre parcours personnel ?

Comme Machiko a créé ces personnages avant ma naissance, je ne suis pas le modèle de Wakame. Elle existait déjà. Mais c’est vrai que ma tante Machiko s’inspirait de ma sœur et de moi pour décrire les comportements et les phrases des enfants Katsuo et Wakame. Je ressemble plutôt à Katsuo, qui est un garçon rebelle et culotté qu’à Wakame qui est une fille gentille et docile.

On a commencé à me désigner comme Wakame quand j’ai voulu publier mes livres, l’éditeur a absolument voulu mettre « Wakame » dans le titre pour une raison purement marketing.

Comment était-elle Machiko, avec qui vous avez vécu ?

Elle faisait plusieurs brouillons de cartoon et demandait l’avis de ma mère et moi pour en choisir un. Son bureau était au 1er étage, mais jusqu’à ce qu’elle termine pour la publication du lendemain, personne ne pouvait y entrer sauf les chats. La tension était palpable jusqu’au rez-de-chaussée où j’étais.

Elle était solitaire, aimait les animaux – on vivait avec 2 chiens et 4 chats. Son passe-temps était le cinéma : j’adorais feuilleter des magazines de cinéma et de mode dans son bureau. Si je suis cinéphile et aime la mode, c’est grâce à elle.

Takako Hasegawa Royer

©Takako Hasegawa Royer / Takako et son chat Lulu

Pouvez-vous nous raconter votre histoire avec la France ?

Mon histoire avec la France a commencé par un coup de foudre quand j’avais 13 ans, lors d’un voyage en Europe avec ma tante. Elle voyageait beaucoup à l’étranger et par la suite, elle publiait ses carnets de voyage en manga. J’ai eu la chance de visiter plusieurs pays d’Europe, la Russie et le Moyen-Orient dès 13 ans. Mais quand j’ai atterri à Orly, ce pays m’a séduite tout de suite sans raison explicable…

Des années après, je suis arrivée toute seule avec une valise à Paris où je ne connaissais personne. J’avais 28 ans. Il n’y avait pas internet, ni de sites d’informations, de réseaux sociaux mais je n’avais pas peur. J’étais déterminée.

Vous avez écrit 3 livres en japonais non traduits en français : Paris est un manuel d’amour ; Vie ordinaire de Wakame à Paris et Les raisons pour lesquelles Wakame vit toujours à Paris. Que vous a apporté Paris ?

Ce n’est pas seulement Paris, mais la France et les Français en général. J’ai pu me libérer du regard des autres, de la pression de la société. Au Japon, on est plus ou moins prisonniers de ce que pensent les autres. Il faut être et se comporter comme les autres. Vous connaissez le dicton en japonais « le clou qui dépasse sera enfoncé » ? Je ne voulais pas être comme les autres mais là-bas, ce n’était pas facile.

Un jour, j’étais à Tokyo avec un journaliste de Paris Match, qui a été stupéfait en montant dans le métro : tous les salariés -presque- portaient un costume bleu marine et une cravate à rayures. Il m’a dit « si je vis ici, au bout d’un mois je m’habillerais comme eux ». Ici, je me sens plus naturelle, je peux être moi-même.

Du coup, pourquoi Wakame vit toujours à Paris ?

Chaque pays a ses défauts et ses qualités, je ne pense pas que la France soit meilleure que le Japon. Pour moi, c’est une question d’affinités. Le mode de vie et la façon de penser me conviennent mieux ici qu’au Japon. Je n’ai jamais regretté mon choix.

Comment percevez-vous la société japonaise actuelle avec vos yeux de parisienne maintenant ?

C’est une question vaste et importante. Ce qui m’inquiète le plus, c’est la baisse de la natalité. A mes yeux, c’est le résultat des problèmes de la société. Rencontrer quelqu’un n’est pas facile là-bas. Depuis le Covid, c’est devenu encore plus difficile. Et ensuite, le statut de la femme dans ce pays. La femme au foyer arrangeait tout le monde pendant longtemps. Et aujourd’hui, les femmes se sont émancipées. Elles veulent continuer à travailler après le mariage. Mais quand un bébé arrive, elles ont besoin d’aide de la part de leur mari. Mais ceux-ci n’osent pas demander de partir plus tôt pour s’occuper de leur enfant à cause du regard réprobateur des collègues. C’est un cercle vicieux qui est étroitement lié à la mentalité. Et changer de mentalité, c’est très difficile. On ne sait pas par où commencer pour résoudre le problème. C’est sans issue.

Takako Hasegawa Royer

©Takako Hasegawa Royer / Takako et ses enfants Camille et Julien

J’ai envie de leur dire : «détendez-vous ! Ne travaillez pas autant, amusez-vous un peu… soyez vous-mêmes, c’est votre vie». Surtout que le travail est une vertu là-bas et prendre des vacances n’est pas très bien vu. Mais c’est pendant les vacances que non seulement les enfants, mais aussi nous les adultes, apprenons et mûrissons. Le temps à ne rien faire est très précieux, c’est du luxe. Mais lorsqu’ils prennent des vacances ils essaient de remplir leur emploi du temps.

Quand je dis aux copains japonais que j’ai passé deux semaines de « plage, bouffe, dodo » et rien d’autre, personne ne comprend. S’ils prennent des vacances, ils voudront visiter un maximum de villes et tous les musées à la chaîne.

Comment avez-vous appris le français ? Et comment avez-vous surmonté la barrière de la langue et la culture pour vous intégrer à la société française ?

Quand j’ai eu ce coup de foudre pour la France à 13 ans, j’ai décidé d’apprendre le français. Et j’ai dû attendre mes 18 ans. J’ai appris à la Fac la langue et la littérature française. Mais la méthode d’apprentissage des langues là-bas est concentrée sur la grammaire et la lecture. Au bout de 4 ans je ne parlais pas bien. Et j’ai passé ensuite une année à la Sorbonne.

Je suis cinéphile et au début les films étaient aussi mes profs. Je me forçais à les regarder en français même si je n’en comprenais que la moitié. Et j’ai lu tous les Simenon. Son français est assez simple mais bien écrit. J’ai presque tout lu ! Ces deux méthodes m’ont aidé depuis que je suis en France.

Du coup, ça n’a pas vraiment été un choc culturel pour vous ?

Déjà, j’ai été élevée dans une famille chrétienne. Ce qui représente 2% au Japon. Et je fréquentais l’école catholique tenue par des bonnes sœurs françaises. Et puis, j’ai eu la chance de voyager à l’étranger. Donc je n’ai pas senti ce qu’on pourrait appeler la barrière culturelle. Par contre, au début, je ne pouvais pas participer aux conversations lors de dîners ou soirées, et ça m’a beaucoup frustré. Il faut dire tout de suite ce que l’on a à dire ! Cela dépendait du sujet, mais quand j’avais enfin compris et je voulais donner mon avis, le temps de formuler et le moment était passé ! C’est ce qui m’a motivée.

Quels ont été les challenges à votre arrivée en France ?

L’éducation que l’on ne reçoit pas au Japon : exprimer oralement ses avis et idées. Expliquer logiquement pour que les autres me comprennent.

Vous tenez un blog en japonais intitulé « Vie ordinaire de Takako à Paris » qui est très suivi par les expatriées japonaises en France, et où vous y racontez votre quotidien et l’actualité. Qu’est-ce qui vous a motivé à ouvrir ce blog ?

Je n’ai pas hérité du talent de ma tante, je suis nulle en dessin. Apparemment ça a sauté une génération, c’est ma fille, Camille Royer, qui est devenue autrice de BD.

Écrire est ma façon de m’exprimer. J’ai compris dès l’école primaire que j’adorais écrire. Avec ma société, on animait plusieurs sites d’information pour les Japonais sur Paris et sur la France. Mais les informations devaient être précises et objectives. Et je voulais raconter un Paris plus subjectif, celui que je vis… les coulisses. C’est comme ça que j’ai commencé mon blog il y a 16 ans. Les livres sont nés à partir du blog.

Vos enfants Camille et Julien ont la double culture franco-japonaise et ont grandi en France. De quelle manière leur avez-vous inculqué la culture japonaise au quotidien ? Comment cette double culture s’exprime-t-elle?

En fait, la plupart des enfants franco-japonais passent leur été au Japon chez les grands-parents et c’est pendant les vacances qu’ils apprennent la langue et découvrent la culture. Or, mes enfants ne pouvaient pas avoir cette chance pendant des années, parce que ma famille a rompu toute relation avec moi car je l’ai quittée pour vivre en France.
 
J’ai d’autant plus essayé de leur transmettre la langue et la culture : leur raconter les contes japonais quand ils étaient petits, les envoyer à l’école de japonais, les emmener là-bas tous les ans pour leur montrer différentes régions… Et pourtant, c’est à partir du moment où ils ont commencé à y aller sans moi qu’ils ont trouvé leur Japon à eux, pas à travers leur mère, et qu’ils ont commencé à l’aimer. Mon fils y vit depuis 3 ans.
 
Camille Hasegawa

©Takako Hasegawa Royer / Camille Royer, fille de Takako

Vous étiez passée dans une émission au Japon. Qu’est-ce qui a motivé les journalistes à venir ? C’est les livres qui ont fait qu’au Japon vous êtes très suivie et que ça intrigue les Japonais que vous soyez en France ?

Vous savez l’émission de télé, ou même quand je suis interviewée par un magazine, les journalistes viennent déjà avec leur idée. Quoi que je dise, ils continuent dans leur idée. Leur idée de cette émission c’était « le modèle de Wakame, la nièce de Machiko vit à Paris ». On m’a filmée pendant 5 jours du matin au soir pour faire une émission d’à peine une demi-heure ! ils ont coupé tout ce que je voulais transmettre. Par exemple, pourquoi j’ai choisi la France, la différence de mentalité et de vie quotidienne entre ces deux pays, pourquoi je me sens plus à l’aise ici qu’au Japon… Tout ça a été supprimé. On ne m’a pas posé des questions sur ma tante mais voulait que je sois Wakame.

Depuis, je fais très attention quand on me propose une interview. La première fois que Macron a été élu, un magazine féminin m’a contacté pour Brigitte Macron. Ce couple avec 24 ans de différence d’âge les intriguait : est-ce que c’est à la mode en France ? C’était le sujet central. Bien sûr j’ai répondu que non, que c’est le parcours d’un amour commencé au lycée. Ils ont gardé cet amour si longtemps et malgré tant d’obstacles. C’est un signe pour moi du lien fort et exceptionnel de ce couple. C’est ce que j’ai raconté. Et le résultat a été : c’est à la mode en France ! Celle des cougars. Ça m’a tuée !

L’interview touche à sa fin. Souhaitez-vous transmettre un mot à nos lecteurs ?

Je trouve que la France et le Japon s’aiment bien, se plaisent. Malgré une différence de mentalité inconciliable. Je me demande en même temps si ce n’est pas justement à cause de cette différence que ces deux pays s’attirent. Les Japonais adorent chez les Français la liberté, la franchise et l’esprit décontracté… Et les Français admirent chez les Japonais la rigueur, la politesse, la patience… tout ce qu’ils n’ont pas (rires). On est complémentaires.

Par rapport à il y a 30 ans, de plus en plus de Français s’intéressent au Japon et envisagent de partir pour le découvrir. J’en suis fière. J’enseigne le japonais. Mes élèves ont de 11 à 75 ans ! Ils ont tous une raison plus ou moins différente d’aimer le Japon. Et ça me fait très plaisir !

Merci beaucoup pour votre temps.

Pour en savoir plus sur Takako Hasegawa Royer, et si vous lisez le japonais :

Ses livres :

Paris est un manuel d’amour 

Vie ordinaire de Wakame à Paris 

Les raisons pour lesquelles Wakame vit toujours à Paris

Son blog 

Son compte Instagram : @takako_wakame

Cristina Thaïs

Je suis passionnée de culture japonaise. J'aime étudier, comprendre les différences et les complexités de ce magnifique pays, non sans mille contradictions. Je voyage une fois par an au Japon pour le parcourir de long en large. J'ai un point faible pour les expositions, la mode, les cosmétiques japonais, le J-rap et la bonne cuisine locale. J'adore échanger sur ces sujets, alors n'hésitez à me laisser un commentaire! @tinakrys

2 réponses

  1. Gicquel Béatrice dit :

    Bonjour ! J’ai connu Takako Hasegawa Royer à son arrivée à Paris pendant quelques années. Puis j’ai fait la connaissance de son fils Julien, bébé.
    Beaucoup de bons moments avec Takako, une femme formidable . J’espère la revoir.
    A bientôt !

  2. Takako Royer dit :

    Béatrice ! Ça me fait un grand plaisir de te retrouver. Je me souviens très bien de toi et des moments qu’on a passé ensemble avec tes amis.
    J’espère te voir moi aussi.

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