Bilan de marché 2025 #3 – Lorsque est arrivé le contrecoup

Après quelques années d’absence, Journal du Japon a repris en 2025 ses bilans du marché français du manga. Après le bilan des ventes au Japon l’été dernier, nous avons étudié à l’automne le manga au sein du marché du livre, et tracé l’historique du marché français de 2019 à 2021, puis son arrivée au sommet en 2022.

Après avoir doublé en deux ans, après l’envolée des ventes post-covid & confinement, les ventes de BD japonaises ne pouvaient pas éternellement battre des records. Ainsi, après une année 2022 sous le signe de la transition, place aux années 2023 et 2024, celles du contrecoup, de la fin de certains best-sellers et du recul d’autres… celle de la concurrence exacerbée et d’un renouveau qui se fait attendre.

Essayons de décrypter ces deux années tumultueuses, chiffres et témoignages à l’appui.

2023 : le repli attendu

L’année 2022, avec la guerre en Ukraine, est une première année de forte inflation (on en parlait ici). Logiquement, les ménages arbitrent leurs dépenses de loisirs, d’autant que les confinements sont désormais derrière nous. Le livre et la presse en souffrent depuis 2022, mais le marché tend à se stabiliser. Selon les chiffres de l’institut GfK-NielsenIQ, 351 millions de livres trouvent preneurs en France 2023 (soit un recul de 4 %). On compte 25,9 millions de lecteurs (ceux qui ont acheté au moins un livre dans l’année), soit un recul de 7 % par rapport à 2022, mais pour un chiffre d’affaires stable de 4,4 milliards d’euros. Si le CA se maintient, voire progresse légèrement, de 1 %, c’est tout simplement en raison de l’augmentation du prix du livre, en moyenne de 4,8 %. De plus, même s’il y a moins de lecteurs, ils ont tendance à acheter un peu plus souvent (un tout petit peu, la fréquence d’achat augmentant en effet de 4 %).

Parmi les raisons de ce maintien global du livre on peut citer une bonne rentrée littéraire (le Prix Goncourt, Veiller sur elle de Jean-Baptiste Andréa, est d’ailleurs le 1er roman vendu de l’année), le phénomène New Romance, qui a décollé en 2022 et se poursuit, et la romance en général qui séduit largement. En effet, au sein des 90 millions de romans et essais vendus en 2023, les Français ont acheté plus de 6 millions d’ouvrages « romance », soit une hausse de 106 % ! Le segment est dominé par les autrices Colleen Hoover, Sarah Rivens et Morgane Moncomble mais il n’est pas le seul secteur en bonne forme. Le fantastique parvient à dépasser le million d’exemplaires grâce, en partie, à un certain Toshikazu Kawaguchi, dont on vous a souvent parlé chez nous pour Tant que le café est encore chaud, Le café du temps retrouvé, Le café où vivent les souvenirs… Bref, on vous invite à – prendre un café ? – passer par là pour en savoir plus. Venons-en maintenant à notre segment BD/Manga.

Top 10 Livres, en volumes – Chiffres © Gfk
Top 10 Livres, en volumes – Chiffres © Gfk

Comme semble l’indiquer ce top 10 livres pour l’année 2023, les romans se portent plutôt bien sur quelques secteurs, et la BD a aussi de quoi se réjouir. Enfin la BD oui, le manga…moins.

Pris ensemble, en 2023, 75 millions d’exemplaires de BD-Manga ont été écoulés, soit un recul de -11 %. Pourtant, la BD Jeunesse, elle, profite de deux retours : ceux d’Astérix le Gaulois et de Gaston Lagaffe. Classés 1er et 2e meilleures ventes de l’année tous genres confondus et malgré leurs sorties au 4e trimestre, ils emmènent cette BD Jeunesse. De plus le genre voit une relève qui s’organise avec Mortelle Adèle, Elles ou encore la série des Sisters. Au final, la BD jeunesse affiche 17,2 millions d’exemplaires écoulés, soit une progression de 7 % par rapport à 2022.

C’est donc bien un autre pilier qui se fragilise, celui qui est numéro un des ventes de BD en France : le manga. Après des hausses successives de 107 % en 2021 et d’un mini + 3 % en 2022, le marché français du manga recule de 18 % en volume, soit 39,6 millions d’exemplaires écoulés. Casseline Rosello, consultante GfK Market Intelligence Livres, relativise ce recul : « En 10 ans, le manga a plus que triplé ses ventes avec un bond extra-ordinaire en 2021 et 2022 jusqu’à plus de 45 millions d’exemplaires achetés par an. Aussi, une année à 39,6 millions de mangas vendus reste une belle performance, en dépit du – 18 % en volume vs 2022. »

C’est d’ailleurs l’institut GfK qui nous donne les clés du contrecoup : les shônens, et plus particulièrement les best-sellers millionnaires, qui sont en net recul. « À titre d’illustration, en 2022, 8 séries avaient vendu plus d’1 million d’exemplaires chacune pour un total de 18,4 millions de livres achetés. En 2023, nous comptons 6 millionnaires pour 11,8 millions d’exemplaires. » commente à nouveau l’analyste de GfK. 

Le poids des millionnaires – Chiffres © Gfk
Le poids des millionnaires en 2023 – Chiffres © Gfk

Pour le dire différemment, ce sont ceux qui ont porté le hausse… et ce sont eux qui entraînent la baisse. On peut prendre l’exemple des éditions Ki-oon, devenues numéro 2 du marché l’an dernier, mais qui ont connu des montagnes presque russes ces dernières années. Son directeur éditorial Ahmed Agne, dans notre interview de 2025, nous l’explique :

« Nous avons atterri comme tout le monde en 2023 et nous avons même atterri plus fort que les autres. Mais c’est logique.

En 2021 les ventes de manga en France ont fait + 107 % et nous avons fait + 135 % : nous sommes l’éditeur du top 10 qui a connu la plus forte progression. D’abord parce que le catalogue se portait bien, déjà, et qu’en plus nous avons eu pendant cette période une actualité audiovisuelle extraordinaire autour des titres de notre catalogue. […] MHA en 2021, c’est quasiment 3 millions d’exemplaires écoulés, devant Naruto, Demon Slayer ou l’Attaque des Titans. JJK s’écoule à 1,5 millions d’exemplaires au plus fort du covid : en 2021, il fait + 410 % de progression. C’est tellement élevé, c’est en dehors de toute analyse.

Du coup, quand ces séries-là atterrissent, c’est tout à fait normal nous le fassions aussi. […] Donc nous avons atterri plus fort en 2023 que la plupart des collègues, à quasiment -25 % en volume avec un marché qui faisait -17 %. Pour autant, et je pense que mes confrères te diront la même chose, je n’ai jamais vécu les atterrissages 2023, 2024 et là encore pour 2025, comme des signes de crise ou d’inquiétude extrêmement prononcée.« 

Année de recul donc, mais pour le reste pas de panique à bord : « Franchement, ça ne va pas si mal » titrent alors nos collègues d’Actua BD. Et on peut continuer de le dire pour le manga. Le segment de la BD nippone ne perd finalement que 4 % de part de marché en 2023 et reste largement premier devant les autres : GfK indique que 53 % des BD vendues en France sont des mangas, 23 % des BD Jeunesse (Astérix, Gaston, Mortelle Adèle, etc.) , 21 % des BD de genre (où l’on trouve le roman graphique) et 3 % des Comics (qui passent une mauvaise année, la faute parait-il à la pause des opérations commerciales à petits prix ).

Lancement et séries : quelques chiffres clés de 2023

Structurellement parlant, les ventes par segment ne changent pas beaucoup, malgré la chute côté shônen. Ce dernier représente 74 % des ventes contre 76 % en 2022, le seinen environ 20 % et le shôjo environ 6 %. En nombre d’exemplaires la baisse est généralisée : le shônen recule de 20 %, le seinen de 13 %. Le shôjo résiste mieux avec un petit -9 % mais pas de percée spectaculaire pour autant.

Évoquons, puisque l’on parle de secteur, le cas à part, le cas du webtoon. Après une explosion en 2021, où Solo Levelling est le lancement numéro 1 de l’année, puis un essor plus global en 2022, le webtoon voit arriver en 2023 la tristement célèbre – car rapidement funeste – plateforme Piccoma. Cette dernière va noyer un marché encore dans le berceau. En 2023 le service compte 65 000 chapitres en ligne et plus de 700 séries, alors que le webtoon papier est passé de seulement 36 séries en 2022 à 66 en 2023. Malgré cette tentative de Piccoma de couler la concurrence sous le poids de leur offre, le format physique tient bon avec 800 000 exemplaires vendus et 12 millions d’euros de chiffre d’affaires. Des chiffres stables entre 2022 et 2023. Mais, à l’image de Piccoma, beaucoup d’éditeurs vont s’engouffrer dans la tendance, alors qu’elle est surtout portée par le phénomène Solo Levelling qui fait la moitié des ventes du secteur. Certains ne veulent pas rater le train qui semble en marche, quitte à saturer des wagons encore incapables d’en accueillir autant… Les parts de chacun vont donc s’avérer de plus en plus petites et il va falloir plusieurs années avant que les séries achetées tous azimuts soient écoulées, avec pas mal de pertes. Pascal Lafine, l’éditeur manga de Delcourt – Tonkam à qui l’on doit Solo Leveling, envisageait d’ailleurs 2026 comme l’année d’un certain retour à la normale : « Il faudra sans doute attendre 2026 afin que l’on entre dans une nouvelle ère où le webtoon pourra progressivement devenir une BD à part entière, comme ce fut le cas pour le comics ou le manga.« 

Pour revenir sur le manga, la baisse des ventes des millionnaires se fait donc sentir. Par exemple, dans le top 10 des ventes de BD en France en 2023, exit Naruto et Spy X Family qui y trônait en 2022, et seul reste One Piece :

Top 10 2023 BD  – Chiffres © Gfk
Top 10 2023 BD, en volumes – Chiffres © Gfk

Même si le premier tome passe de 253 000 lecteurs à 204 000, One Piece offre tout de même une belle résistance. Parmi les 11,5 millions d’exemplaires vendus par les éditions Glénat Manga (qui détient donc 29% du marché à lui seul cette année là), One piece représente 53 % des ventes, soit un peu plus de 6 millions d’exemplaires, si l’on compte les spin-off avec la série principale. C’est dire l’importance de la saga pour l’éditeur numéro un du marché. Chez Kana, Naruto s’écoule lui à 3 millions d’exemplaires en 2023.

Néanmoins, au-delà des aventures de Luffy, les millionnaires restent nombreux, comme en témoignent les tops délivrés par notre confrère Valentin Paquot sur X – Twitter (suivez-le, c’est un fan de Mitsuru Adachi, donc quelqu’un de bien). Petit florilège de ses infographies, avec les millionnaires chez les 3 leaders du marché Glénat Manga, Kana et Ki-oon :

Enfin, avant de passer à 2024, on peut citer quelques lancements qui ont réussi à se faire une place : Chats des rues chez Doki Doki, One Piece – Episode A (du One piece avec Boichi au crayon = jackpot) et Red Flower chez Glénat Manga, Tsugai chez Kurokawa, Le péché de Takopi et Gachiakuta aux éditions Pika, Akane Banashi aux éditions Ki-oon. Enfin, My Happy Mariage est le meilleur lancement shôjo (selon la classification des éditions Kurokawa) de l’année en France, sur la base de son tome 1. Juste derrière, dans le même secteur, on pourra signaler aussi Kami-sama School aux éditions Ki-oon.

Après ces quelques chiffres et quelques titres, passons maintenant à l’année 2024, qui va être l’occasion de soulever ou confirmer pas mal de problématiques.

2024 : on se cherche, un peu

Si nous avons choisi de réunir les années 2023 et 2024 dans cet épisode c’est parce qu’on y trouve, pour le manga, beaucoup de points similaires…

Le livre continue de baisser légèrement en volume mais se maintient en valeur : 339 millions de livres sont vendus en France en 2024, contre 351 millions en 2023, soit un recul de 3 % selon l’institut GfK. Le chiffre d’affaires global est à 4,4 milliards d’euros, en recul de seulement 1 % grâce à une progression du prix moyen du livre de 3 %.

Côté BD aussi, on copie-colle 2023 : la BD reste le segment numéro 2 du marché, avec environ 22 % de part de marché, mais on passe de 75 millions de BD en 2023 à 68 millions soit un recul de 9 %, dans la moyenne européenne (-11 % aux Pays Bas -7 % en Espagne, -5 % au Royaume Uni…).

Là encore, on peut relativiser : face aux 49 millions de BD vendues en 2019 qui, on le répète, était une bonne année, il reste de la marge. D’autant que c’est une année sans Astérix ou Lagaffe, qui pèsent sur la BD Jeunesse.

Ce n’est donc pas la fête, mais on continue de relativiser, plus ou moins. Si l’on vous passe les titres putaclic qui se demandent si la BD va s’effondrer, on peut citer notre confrère d’Actua BD que l’on évoquait plus haut qui s’interroge tout de même sur le manque de créativité de la BD européenne et sur la capacité des éditeurs français à faire face aux mutations de marché. Le bilan annuel des éditions GfK titre lui, assez pertinemment, « à la recherche d’un nouvel équilibre« .

Et c’est pareil à l’échelle du manga. En 2024, la BD japonaise recule encore, même si elle le fait de façon moins marquée. 35,9 millions d’exemplaires vendus, soit une baisse de 9 % . Face au 19 millions de mangas qui se sont vendus en 2019, un record historique à l’époque, on ne panique pas et on fait le dos rond. Sur une échelle de temps assez grande, on voit bien qu’il y a encore de la marge de toute façon :

Évolution des ventes de manga en France 2006-2024 - Chiffres ©GfK
Évolution des ventes de manga en France 2006-2024 – Chiffres ©GfK

Après quelques années euphoriques et festives on temporise sur la baisse, à raison, puis c’est le début de la réflexion, et de la rationalisation. C’est le moment de saisir les forces et faiblesses de la nouvelle physionomie du marché et d’appréhender le nouveau cycle qui se met en place.

Le manga, ça devient cher ?

Parmi les questions que posent ce marché du manga et de la BD, une des problématiques récurrentes est celle du prix. Dans notre article précédent (juste en dessous), nous avions évoqué la première augmentation du prix moyen du manga en 2022 :

Mais avec l’arrivée massive des webtoons, au prix élevé, difficile de savoir si la hausse ne leur était pas imputable. En 2023 et 2024, malgré un marché webtoon relativement stable, la hausse a pourtant continué : le prix moyen a grimpé de 7,90 euros en 2022 à 8,4 euros en 2023 (+ 6 %) puis à 8,6 euros (+ 3 %). Après être resté assez stable entre 7,6 et 7,8 euros pendant près de 10 ans, le manga a donc vu son prix croître significativement. La première raison, nous en parlions dans l’article cité ci-dessus, c’est la pâte à papier : de 2020 à 2022 le prix de cette matière première a doublé. En 2024 ce prix commençait à redescendre mais restait haut.

Par contre est venu s’y additionner des difficultés dans une autre composante du prix du manga : sa distribution. La guerre en Ukraine a entraîné l’inflation de divers produits, comme le carburant des camions qui transportent nos chers ouvrages dès qu’ils quittent le stock où qu’ils y retournent, et il y a eu une inflation généralisée de tous les moyens de transports. Pendant ce temps les loyers des espaces de stockages ont eux aussi grimpé et l’explosion des demandes d’impressions a joué à la hausse sur le tarif des imprimeurs, en plus du papier lui-même. Matière première, logistique, stockage et hausse des salaires pour suivre un minimum l’inflation : autant d’ingrédients qui impulsent une hausse assez logique. D’ailleurs, il n’y a pas de scandale à voir dans ce sujet, et le prix du manga a globalement moins augmenté que celui des autres BD.

Mais voilà, dans une concurrence à nouveau accrue entre les différents loisirs, chaque centime est précieux et quand on achète plusieurs mangas d’un coup l’addition se fait tout de suite plus rondelette. On repose parfois l’un des mangas sur l’étagère du libraire. Ou, sinon, on ne débute pas une nouvelle série, a fortiori celle d’un blockbuster avec de nombreux tomes. Cela soulève aussi le sujet du manga d’occasion, mais nous gardons ce sujet pour un prochain article pour éviter une trop longue digression… et revenons à nos compteurs de vente.

Une nouvelle génération qui se cherche

En 2024 comme en 2023, on constate le recul des millionnaires, comme on peut le voir sur le graphique de GfK- NielsenIQ ci-dessous :

Le poids des millionnaires en 2024 – Chiffres © Gfk - NielsenIQ
Le poids des millionnaires en 2024 – Chiffres © Gfk – NielsenIQ

En deux ans, on passe de 18,4 millions d’exemplaires vendus par ces séries millionnaires, à environ 9 millions. Moitié moins. Plus globalement les séries en baisse, les millionnaires ou encore celles vendues entre 200 et 500 000 exemplaires, cumulent un recul de 8,7 millions d’exemplaires. Et c’est tout à fait normal vu l’emballement qu’elles avaient suscité.

Forcément la baisse des séries de premier plan est surtout celle des shônens, comme en 2023. Ce segment recule de 12.5 % à 71,5 % de part de marché tandis que le seinen se maintient presque à 21,1 % (-2 %). La meilleure variation, comme en 2023, est celle du shôjo : + 6,1 % pour une part de marché identique, de 6,1 %. Le shônen recule donc une fois de plus de suite (76% en 2022 puis 74% et là 71,5%) et il est intéressant de voir que la fluctuation de sa part de marché suit assez bien les cycles haussiers et baissiers du manga. Lors du précédent point bas du marché en 2014-2015, la part de shônen était descendue à 61 % de part de marché, tandis que le seinen en profitait largement à 27,1 % et que le shôjo entamait une décroissance depuis déjà quelques années, de 16 % de part de marché en 2011 à 11,6 % en 2015 et les 6,1 % qu’il connait aujourd’hui. Si le shônen se rétractait encore davantage, il sera intéressant de voir si le shôjo pourra enfin en profiter pour retrouver de l’éclat.

En tout cas, quelles qu’elles soient, les séries en croissance apportent 5 millions d’exemplaires supplémentaires au marché en 2024. C’est bien mais cela reste moins que les 8,5 millions d’exemplaires perdus par les leaders du marché. Nous sommes donc au cœur de la question épineuse du relais de croissance et de la relève tant attendue. Commençons par regarder de plus près les tomes les plus écoulés pour voir comment s’articule notre marché du manga en 2024 :

Ventes par tome manga en 2024 - Chiffres GfK-NielsenIQ
Top 20 des ventes par tome en 2024 – Chiffres GfK-NielsenIQ

D’abord, impossible de le rater, il y a le début explosif d’Instinct, le global manga du créateur de contenu Inoxtag. En 2024, son film Kaizen est LE succès cinéma de la rentrée mais aussi un véritable rouleau compresseur marketing.

Instinct tome 1 - Ecrit par Inoxtag, au cas où ça se voit pas !
Instinct T1 – Ecrit par Inoxtag, au cas où t’as pas vu !

Quelques semaines plus tard la marque Inoxtag se décline ensuite en manga avec Instinct, qui balaie donc tout sur son passage en quelques semaines, puisqu’il sort fin novembre 2024 et se vend à 356 000 unités en quelques semaines, selon GfK. Jamais un premier tome de manga ne s’était autant vendu : les précédents records de One-punch Man, Mashle, Death Note ou encore Solo Leveling (en 2021), naviguaient plutôt autour des 100 000 exemplaires sur leur année de parution. À date, il s’est vendu environ 500 000 exemplaires du premier opus d’Instinct, tous formats confondus, aux éditions Michel Lafon.

Si le titre est correct sans rester dans les mémoires, Instinct vient tout de même confirmer que le manga français est désormais à même de séduire en masse son public s’il est bien marketé. Car d’autres s’y sont essayés avec plus ou moins de réussite. On ne parle pas ici de Radiant ou de Silence mais plutôt de titres apparus car le succès du manga des années 2020-2022 en a fait un format à la mode. En novembre 2022 il y avait déjà Mukai, un manga sponsorisé par le lobbying des produits laitiers, puis on croise ensuite le manga de Teddy Rinner, Hajime, ou celui, éponyme, du gymnaste Céüs, en 2025. Tous ne se valent pas mais, sans discuter de la légitimité de la démarche ou de la qualité du produit fini, toutes ces histoires témoignent du potentiel du manga en tant que véhicule d’expression pour le grand public, en particulier celui de la jeunesse. Le manga devient même un outil de communication pour nos politiques – là encore, entre opportunisme et sincérité, on vous laisse juge – qui s’affichent sur les salons ou parlent de leur intérêt pour les mangas et les anime. Non seulement le manga s’est définitivement démocratisé, mais il est même devenu carrément cool et mainstream.

Ensuite, ce premier tableau reste en majorité un tableau de séries déjà bien installées. Néanmoins il permet de chiffrer plus finement le recul du trio de tête One Piece, Naruto et Spy X Family. Le recrutement faiblit, donc, mais tout en restant à un niveau très haut. Pour One Piece, on comptait 253 000 nouveaux lecteurs pour le tome 1 en 2022, 204 000 en 2023, et un peu moins de 143 000 en 2024. Sur le tome 1 comme sur les tomes les plus récents, les pirates devancent toujours les ninjas et les espions en 2024 : environ 95 000 exemplaires écoulés pour le tome 1 de Naruto et presque 92 000 pour Spy X Family. On peut compléter ces ventes par tome avec le classement 2024 par série, lui aussi basé sur les données de GfK -NielsenIQ :

Ventes par séries manga en 2024 - Chiffres GfK-NielsenIQ
Top 10 séries manga en 2024 – Chiffres GfK-NielsenIQ

Luffy dépasse donc d’une bonne tête Naruto, mais rien de plus normal vu qu’il est toujours en cours et que sa suite, Boruto, qui fait partie des séries millionnaires chez Kana, est comptabilisé à part. Pendant ce temps Jujutsu Kaisen, Berserk et Blue Lock font une belle remontée, et My Hero Academia et Spy X Family se maintiennent.

Mais revenons aux nouveautés, et à la relève.

Dans le top par série, pour voir de nouvelles entrées dans le classement, il faut aller jusqu’au top 20 : Les carnets de l’apothicaire se classent 12e et DanDaDan 18e. De plus, sur les 5 millions d’exemplaires vendus par des séries en croissance, GfK précise qu’une grande partie (3,5 millions d’exemplaires), sont dus à des séries récentes :

Nouvelles séries en croissance - Chiffres © Gfk - NielsenIQ
Nouvelles séries en croissance – © Gfk – NielsenIQ

Comme on peut le voir certaines de ces nouveautés sont même directement des lancements 2024. Complétons justement ce panorama des nouvelles séries avec le top lancement 2024, basé sur les ventes du premier tome :

Top lancement manga en 2024 - Tome 1 - GfK-NielsenIQ
Top lancement manga en 2024 – Tome 1 – GfK-NielsenIQ

Comme les ventes d’Instinct sont démesurées, et pour vous donner des ordres de grandeur, donnons deux valeurs : l’édition couleur Dragon Ball voit son premier tome se vendre autour de 40 000 exemplaires tandis qu’en 10e place Twisted Wonderland tome 1 trouvait 20 000 lecteurs environ. Et derrière on peut aussi citer, dans l’ordre, Omniscient Reader, Dark Souls Redemption, DRCL ou la réédition de Slam Dunk. Des scores honorables pour tous ces nouveaux venus mais plutôt similaires à des tops 10 d’il y a dix ans que d’un marché qui a doublé de taille.

De plus dans ce top lancement on retrouve des anciennes séries et leurs dérivés : Dragon Ball, Naruto et Boruto. Bon ce n’est pas nouveau de faire du neuf avec du vieux, mais il faut aussi ajouter deux adaptations américano-japonaise d’univers disneyens et un hybride franco-japonais, Instinct, dont nous avons déjà parlé. Pour le dire autrement : nous sommes toujours en attente du Japon pour un nouveau hit en puissance. C’est de toute façon le constat que nous avions dressé dans notre analyse des ventes de manga au Japon l’an dernier.

En attendant, notre marché français du manga, véritable écho de celui du Japon, est bien en peine de s’y substituer quand ce dernier lui fait un peu défaut, même si les mangas globalisés continuent de tracer leur chemin. Il faut donc attendre de nouveaux noms, qui ont commencé à débarquer dès 2025 comme Kagurabachi, ou le mois dernier avec Ichi The Witch. Des adaptations en anime, aussi, feront peut-être la différence, comme celle de Tsugai, par exemple.

Nous continuerons donc de nous projeter vers l’avenir et un éventuel renouveau, cet été sans doute, dans deux nouveaux articles sur le marché japonais et sur la marché tricolore.

Mais, en attendant, nous voulions terminer cet épisode par une dernière comparaison…

« Mangaaaaa, ton univers impitoyâââbleuuu » (air connu)

Maintenant que la nouvelle explosion du manga est derrière nous, avec 2023 et 2024 qui ont sifflé la fin de la récréation, il est temps de regarder comment les cartes ont été rabattues. Ainsi, fin 2024, on peut regarder un ultime tableau des scores : celui des parts de marchés des éditeurs mangas français. Voici d’abord le top 20 éditeurs, avec les parts de marché en volume des 10 premiers et leur progression par rapport à 2023, selon les chiffres GfK-NielsenIQ.

Top éditeurs manga en 2024 en volume - GfK-NielsenIQ
Top éditeurs manga en 2024 en volume – Chiffres GfK-NielsenIQ

Ensuite, pour comprendre l’évolution avant de lancer un début d’analyse, comparons ce top 10 avec un top d’avant le Covid, celui de 2018 par exemple, 6 ans auparavant. ET, pour encore plus de recul, faisons un second saut dans le temps de 6 ans, avec le top 10 éditeurs de 2012. 2024 VS 2018 VS 2012… ça donne ça :

Top éditeurs manga 2012-2024 en volume - GfK-NielsenIQ
Top éditeurs manga 2012-2024 en volume – Chiffres GfK-NielsenIQ

Les constats sont nombreux. Glénat Manga est toujours le leader, de très loin. Si One Piece correspond à la moitié de ses ventes, on pourrait néanmoins lui retirer qu’il serait toujours premier. Il faut dire que le nombre de séries millionnaires est assez incroyable : One Piece, Dragon Ball, Berserk, Chi, Akira, Eyeshield 21, Bleach, Ranma 1/2, Dr Stone… Une grosse quinzaine au total. Que ces sagas soient récentes ou pas, il y en a toujours une, et souvent davantage, qui bénéficient d’une actualité avec un film, une nouvelle série animée ou live, une réédition, une suite… Ce qui n’empêche pas l’éditeur de proposer de belles nouveautés, comme Ruridragon ou The Regalia of the Underdog mais aussi des titres plus niches comme Artiste et Blue Giant. En tout cas, tant que l’inoxydable One Piece est là, il n’y a pas à discuter, c’est Glénat qui domine les débats.

Par contre, après, les choses bougent, même si tout tient dans un mouchoir de poche. Même avant d’avoir acquis My Hero Academia, Ki-oon n’a eu de cesse de grappiller des parts de marché depuis ses débuts, grâce à de bons titres et surtout un vrai talent pour les défendre et porter haut leurs couleurs. Il est donc assez logique que, depuis My Hero Academia, ils aient désormais tous les moyens de leurs ambitions et soient présents sur d’excellents titres, attendus comme Jujutsu Kaisen et Frieren, ou surprise comme les Carnets de l’Apothicaire. En 2024, la première véritable nouveauté manga venant du Japon, c’est eux avec Kindergarten Wars, par exemple.

Mais, comme nous le disions, le classement est très serré. D’ailleurs, nous pourrions regrouper quelques labels ensemble et proposer un autre podium : si on additionne Pika et nobi nobi!, l’ensemble passe 2e, devant le duo Ki-oon + Mana Books. Et, même sans cette association, l’écart entre Ki-oon et Kana est minimal : 0,1% (autour de 300 000 exemplaires de différence).

Par contre, dans le second tableau, on comprend rapidement que ce n’est pas tant Ki-oon qui a avalé des parts de marché que Kana et Pika qui en ont perdu. En 2012, Glénat Manga, Kana et Pika cumulé représentaient 60% du marché. Ces deux derniers, au coude à coude, vendaient alors 1 manga sur 6 en France chacun. Ils écoulaient deux fois plus de mangas que les challengers de l’époque : Kurokawa, Kazé et Ki-oon. On se rapproche désormais du 1 manga vendu sur 9. Les raisons sont assez simples : Pika est monté en force dans les années 2010 avec Fairy Tail ou encore l’Attaque des Titans, qui ont tiré leur révérence et n’ont pas pu être totalement remplacé par Blue Lock, malgré son succès, pendant que Kana a longtemps été soutenu par Naruto. Il l’est encore d’ailleurs.

Pendant ce temps Kurokawa et Ki-oon gagnent du terrain, Kazé / Crunchyroll fait du sur place malgré des bons titres comme Dandadan ou Kaiju N°8, Panini surfe sur Demon Slayer et ses éditions collectors d’anciens classiques, nobi nobi! signe quelques belles réussites, Michel Lafon se fie à son Instinct (on n’a pas résisté), Kbooks, étendard du webtoon, s’installe dans le top 10… À ses nouveaux éditeurs nous pouvons aussi ajouter Mangetsu et Vega Dupuis qui sont ravis de quelques succès critiques mais qui tentent eux aussi de trouver la perle rare.

Sauf que cela commence à faire beaucoup de monde pour chercher des perles, rares ou simplement de qualité, pour le marché français. Tous, les éditeurs historiques en premier, évoquent cette concurrence accrue, sur les best-sellers, les middle-sellers et même les titres de niche ou de patrimoine. Les batailles pour des titres comme Kagurabachi et Ichi the Witch, dans ce contexte, ont du être… homériques, au moins.

Le mot de la fin… en attendant la suite !

De cette concurrence il sera encore question dans nos prochains épisodes, qui seront consacrés à l’année 2025 en France d’un côté, mais aussi au Japon de l’autre. Le Japon pour comprendre ce qu’il nous réserve de beau, si des nouveautés sortent du lot ou s’il faut encore attendre quelques années de plus. La France car il y a encore pas mal de choses à dire. Est-ce que les millionnaires reculent toujours et à quelle vitesse ? Est-ce qu’un lancement s’est démarqué ? Est-ce que des hits récents prennent de l’assurance ? Est-ce que le shôjo va se relever ? Quid de l’occasion avec un prix du manga qui monte ?

Et puis nous n’avons pas encore parlé du nombre de sorties, colossal corolaire d’un nombre d’éditeur croissant, mais aussi de la stratégie de certains pour jouer des coudes voir étouffer son voisin en espérant, au passage, tomber sur une pépite.

En tout cas, après 5 ans sans bilan de marché, voilà que nous avons quasiment rattrapé notre retard. Merci d’avoir été si patients, chers lecteurs, en espérant que ces pavés continuent de vous plaire et de vous éclairer sur les dynamiques des marchés du manga en France et au Japon. Merci aux confrères et internautes curieux qui continuent, comme nous, d’analyser et surtout de partager ces données du marché français avec les chiffres qu’ils parviennent, parfois difficilement, à récolter… Et merci enfin à tous les éditeurs, libraires et professionnels qui acceptent de nous les confier.

D’ici là, on vous dit au prochain épisode ou à la prochaine interview éditeur !

Bilan de marché du manga en France 2020-2025 :
Épisode 1 : En France, le manga, un livre (pas) comme les autres ?
Épisode 2 : 2022, quand nous étions au sommet du marché du manga
Épisode 3 : Lorsque est arrivé le contrecoup
Épisode 4 : Les nouveaux équilibres – à venir

Sources : Gfk et Livres Hebdo, le FIBDActualittéLes échosLe pointdu9.org, ActuaBD, Athanor et Rouk’hein sur Twitter

Paul OZOUF

Rédacteur en chef de Journal du Japon depuis fin 2012 et fondateur de Paoru.fr, je m'intéresse au Japon depuis toujours et en plus de deux décennies je suis très loin d'en avoir fait le tour, bien au contraire. Avec la passion pour ce pays, sa culture mais aussi pour l'exercice journalistique en bandoulière, je continue mon chemin... Qui est aussi une aventure humaine avec la plus chouette des équipes !

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