Interview avec le dessinateur J.M. Ken Niimura

Invité du festival d’Angoulême 2009, le dessinateur J.M. Ken Niimura nous attend sous les spots du mini-salon des éditions Soleil. Il revient avec nous sur les aventures de Barbara, l’héroïne de la BD, originalement publiée aux États-Unis sous la forme d’un comic book, dont il a signé le dessin Je tue des Géants (I kill Giants en VO). Il nous raconte sa rencontre avec Joe Kelly, le scénariste américain de l’œuvre et pourquoi il a fait porter des oreilles de lapin à Barbara.

J.M. Ken Niimura jeune dessinateur de BD © Photo Journal du Japon

J.M. Ken Niimura est un jeune dessinateur d’origine hispano-japonaise. il a fait ses études à l’Académie des Beaux-Arts en Espagne et en Belgique. Fort de ses influences internationales entre la bande dessinée japonaise et américaine, il publie ses œuvres en Espagne, aux États-Unis et en France. Installé à Paris depuis deux ans, il enseigne le dessin à l’école Eurasiam et organise des ateliers à la Maison de la Culture du Japon à Paris.

Alors que la publication de Je tue des Géants vient de s’achever aux États-Unis, le premier tome de la BD, dont le scénario est signé Joe Kelly, est disponible en France depuis le 21 janvier 2009 aux éditions Soleil (collection Quadrants).

Je tue des Géants, édition française

Journal du Japon : Pouvez-vous nous présenter votre BD Je tue des Géants ?

J.M. Ken Niimura : C’est l’histoire de Barbara, une jeune fille qui vit aux États-Unis, passionnée par les jeux de rôles. En raison de problèmes familiaux, dont on ne connaît pas encore la nature au niveau du premier tome, elle se réfugie dans la fantasy. La BD met en évidence ce choc entre son imagination et la réalité de façon allégorique. Les menaces de sa vie quotidienne sont représentées sous la forme d’un géant qui va venir la tuer. Cette petite fille se prépare à l’affronter.

Comment avez-vous été amené à travailler sur cette BD avec l’auteur de comic book américain Joe Kelly ?

J.M. Ken Niimura : J’ai commencé à travailler sur ce projet en 2007 à l’époque où je me suis installé à Paris. J’avais rencontré Joe Kelly, le scénariste, à l’occasion du festival de la BD de Bilbao en Espagne. En séance de dédicace l’un à côté de l’autre, nous avions pu discuter et s’échanger nos BD respectives. Plus tard, il m’avait contacté pour me présenter son projet et me demander d’y participer.
Joe Kelly est un scénariste américain connu pour sa contribution au monde du comic book sur des titres tels que X-Men, JLA ou encore Superman. J’étais déjà un grand fan de Steampunk, son œuvre majeure, et de la série animée Ben 10 diffusée sur la chaîne américaine Cartoon Network, avant de le rencontrer. J’aimais tellement ce qu’il faisait que ça m’a paru surréaliste de pouvoir travailler avec lui. Je n’aurais jamais pu imaginé faire ce projet avec lui un jour.

Comment c’est passé cette collaboration ?

J.M. Ken Niimura : Joe Kelly est venu une fois à Paris en 2007. Nous avons pu parler du projet mais notre correspondance se faisait essentiellement par mail. Ce n’était pas aussi pratique que si on avait pu être en contact direct mais le fait de pouvoir mettre les choses par écrit m’a quand même aidé à avoir une idée claire de ce qu’il attendait de moi, il a su me guider.
Ayant l’habitude de travailler sur des histoires courtes, c’était la première fois que j’étais amené à développer un projet de longue durée. Pendant une année entière, j’ai pu peaufiner ma façon de travailler, notamment sur les personnages et le dessin.

I kill Giants, édition américaine

Vous avez édité votre BD sous différents formats, du comic book à la BD franco-belge. Comment avez-vous défini votre partie pris graphique ?

J.M. Ken Niimura : Joe avait déjà écrit le scénario complet et voulait lui donner l’apparence d’un roman graphique. Le découpage par planches et par cases n’était donc pas encore fait. Nous avons réfléchi ensemble à la forme que nous souhaitions donner à cette histoire. Aux États-Unis par exemple, nous avons réalisé 24 planches qui sont sorties de façon mensuelle sous la forme d’un comic book de sept numéros. J’aimais bien ce que pouvait apporter le côté « feuilleton » à la narration. Même si ce n’était pas l’idée de départ, Joe a adapté le récit pour le diviser en plusieurs chapitres et respecter le rythme de ce type de parution.

Comment s’est déroulé le processus de production pour vous ?


J.M. Ken Niimura :
Il faut savoir que je travaillais sur beaucoup de projets en même temps, je n’œuvrais donc pas à plein temps sur la BD. Concrètement, la pré-production de la BD a pris le plus de temps, la partie décor m’a pris par exemple presque six mois. Les personnages étaient déjà bien définis mais nous avons pris le temps d’en développer le dessin. Le storyboard m’a également demandé un travail conséquent et c’est seulement fin 2007 que j’ai commencé la réalisation du premier chapitre. Ensuite, j’ai dessiné un chapitre par mois pour m’ajuster à la parution américaine, ce qui m’a permis de les finir en août 2008. Pour l’édition américaine, j’ai aussi réalisé toute la partie graphique et la couverture, autrement dit la BD entière était réalisée, il n’y avait plus qu’à mettre le code barre dessus et imprimer.

Vous dites travailler sur plusieurs projets en même temps, quels sont-ils ?

J.M. Ken Niimura : Je fais beaucoup de petits boulots qui ne sont a priori pas censés prendre de temps ! Je fais pas mal d’illustrations, de fanzines et des histoires courtes pour diverses revues. J’ai par exemple réalisé une série de 20 illustrations ukiyo-e (estampes japonaises : « Images d’un monde flottant », ndlr), j’ai fait également des expositions au centre culturel franco-japonais de Paris et à Beauchamp. Je donne des cours dans plusieurs académies et j’organise des ateliers intensifs en Espagne.

J.M. Ken Niimura © Photo Journal du Japon

Vous publiez aux États-Unis et en Espagne. Pourquoi avoir choisi la France comme pays de publication ?

J.M. Ken Niimura : Quand on fait de la BD, il y a forcément un lien fort avec la France, et l’Espagne ne se trouve pas si loin. Il y a 5 ans je suis allé à Bruxelles pour y terminer mes études dans le cadre du programme d’échange européen Erasmus. Ayant eu l’occasion de voyager, je connaissais déjà un peu Paris et j’aimais beaucoup cette ville. Après mes études j’avais envie de bouger, c’est à ce moment là que des amis m’ont loué un appartement pas cher et ce séjour qui devait durer trois mois s’est transformé en deux ans ! Ça peut parfois être dur d’être loin de chez soi mais ça change la façon de voir les choses. Il y a toujours plein de choses à faire à Paris, y vivre est un apprentissage continu.

Comment s’est passée votre rencontre avec les éditions Soleil ?

J.M. Ken Niimura : Il me semble que j’ai rencontré Corinne Bertrand au festival de Barcelone alors qu’elle travaillait chez Dupuis. On s’est ensuite retrouvés à Bruxelles où on a commencé à réaliser une histoire courte de Spirou qui n’a finalement rien donné. Plus tard, j’ai su qu’elle était l’éditrice du label Quadrants aux éditions Soleil. Je lui ai parlé de notre projet à l’occasion du festival d’Angoulême de l’année dernière, pensant que ça correspondait bien à ce qu’elle recherchait pour sa collection. Il ont suivi de près la réalisation de la BD et se sont lancés.

Extrait de Je tue des Géants, une BD en noir & blanc © J.M. Ken Niimura / Joe Kelly

L’histoire de Barbara est sorti au format franco-belge tout en étant en noir et blanc comme dans le manga, pourquoi ce choix ?

J.M. Ken Niimura : La plupart de mes ouvrages en Espagne sont en couleur. Bien que j’aime travailler avec la couleur, je n’avais jamais vraiment eu l’opportunité de dessiner en noir et blanc. J’ai voulu profiter de ce projet pour voir si j’arrivais à prendre confiance en moi sur ce terrain et gagner une sorte de maîtrise. C’était un choix personnel mais ça n’a pas posé de problème à Joe, même si les comic book sont en couleurs.
Aujourd’hui, quand il s’agit de réaliser une BD, je suis finalement plus à l’aise avec le noir et blanc. La couleur affecte le système narratif et implique un travail supplémentaire. Le noir et blanc permet de donner une forme directe à nos idées, on peut les appliquer et apprécier le résultat tout de suite. J’essaie de continuer ce travail sur le noir et blanc même si ça ne correspond pas du tout aux standards américains et français.

En effet, ça correspond plutôt aux standards japonais…

J.M. Ken Niimura : Ce que j’aime dans le manga, c’est le fait que les Japonais mettent l’aspect narratif en avant, plutôt que l’aspect graphique. Certains mangas ne sont pas soignés au niveau de l’esthétique alors que l’histoire est très développée.
Étant donné le temps imparti pour réaliser une BD, et si je dois choisir entre ces deux aspects, je préférerais accentuer le côté narratif plutôt que graphique que je retrouve grâce à mon travail sur les illustrations qui présentent au contraire un fort côté esthétique. Le but de la BD c’est avant tout qu’elle soit lisible, si les dessins sont beaux, c’est encore mieux bien sûr !

« C’est en lui rajoutant des oreilles d’animal que le personnage est vraiment devenu vivant. »

Comment vous êtes-vous mis d’accord sur le dessin des personnages ?

J.M. Ken Niimura : Le scénariste avait donné quelques directives par rapport à l’aspect de Barbara. Il voulait se servir de sa fille comme modèle. Les premières esquisses étaient pas mal mais un peu trop réalistes, ça n’aurait pas marché. J’ai dû faire un certain nombre d’essais au niveau des cheveux, de la tête, etc. avant d’obtenir sa forme définitive. Je voulais créer des personnages visuellement très clairs. On voit tout de suite qui est gentil ou méchant, un peu comme dans le manga.
L’histoire empreinte un point de vue fixe, on la vit à travers la vision de Barbara, ce qui permet d’apporter des nuances sur lesquelles on peut jouer. J’ai commencé par lui mettre des grosses lunettes, mais c’est en lui rajoutant des oreilles d’animal que le personnage est vraiment devenu vivant.

Barbara porte les oreilles de lapin et c’est tout ! © Photo Journal du Japon

Pourquoi lui avoir donné cette spécificité ?

J.M. Ken Niimura : J’ai fait beaucoup d’esquisses en attendant de voir ce qui me frapperait. Les oreilles d’animal sont assez récurrentes dans le manga et j’ai pensé que ça rendrait le personnage de Barbara plus expressif. Ça lui donne un côté fantastique et décalé, alors que le reste des personnages reste humain et réaliste, ce que Joe a aimé aussi. Il n’y avait rien d’écrit à ce sujet dans le scénario mais il ne l’a pas retouché. Nous ne pouvions pas apporter de justification à ses oreilles de lapin, mais c’était très bien comme ça.

Ça fait partie de son caractère…

J.M. Ken Niimura : Aux États-Unis, la publication de la série vient de se terminer. Certains lecteurs ont justifié ses oreilles de lapin en disant que ça faisait partie de son imagination, d’autres qu’elle portait réellement des oreilles de lapin sur sa tête. Il n’y aucune explication, chacun est libre de l’interpréter comme il le sent.
J’ai fait une galerie de personnages type afin d’avoir une vision d’ensemble sur ce que ça pouvait donner. J’ai comparé les personnages entre eux. Je voulais créer des personnages auxquels on puisse s’attacher. Ces oreilles ont donc un côté accessoire mais sont aussi une porte d’entrée.

Quel a été le retour du public ?

J.M. Ken Niimura : La BD est sortie depuis seulement une semaine en France, donc ça reste difficile à juger. Espérons qu’ils seront bons !
Le septième et dernier numéro est sorti ce mois-ci aux États-Unis et c’était une aventure incroyable. Étant habitué à un marché plus petit en Espagne, j’ai été surpris par la réaction du public américain, je n’avais jamais eu de retour aussi bon. Ce n’est pourtant pas le genre de BD qu’ils publient là-bas.
En y réfléchissant, il y a eu au moins deux sites Internet qui ont fait référence à notre BD. Le premier nous avait classé parmi les dix meilleures BD de l’année aux côtés d’œuvres aussi importantes que La Guerre d’Alan d’Emmanuel Guibert. IGN.com nous avait également jugé meilleure BD indépendante. On a pourtant pas fait tellement de publicité, c’était donc encourageant.
Quoiqu’il en soit, ça reste difficile d’avoir des retours lorsqu’on fait de la BD à part sur les festivals où les lecteurs parlent avec vous. On essaie de garder un certain recul, de rester assez critique tout en continuant d’avancer.

Dédicace de J.M. Ken Niimura pour Journal du Japon

Est-ce qu’une adaptation est prévue pour l’Espagne ?

J.M. Ken Niimura : La BD sortira au mois de mai en un seul tome, c’est ce qui correspond à la politique éditoriale.

Ça vous permet de varier les formats…

J.M. Ken Niimura : Oui et j’adore ça !

Qu’est-ce qui vous a amené à faire de la BD, du dessin. Quelles sont vos principales sources d’inspiration ?

J.M. Ken Niimura : Quand j’étais petit, ma famille nous envoyait quelques cassettes vidéos du Japon dont les films de Miyazaki, comme Le Château dans le Ciel et Nausicaä de la vallée du vent. On avait déjà plusieurs dessins animés Disney dans notre collection. Quand on tombait malades avec ma sœur, on avait le choix entre ces deux grands noms. Depuis, j’ai vu tous les films de Miyazaki, ils font partie de ma jeunesse, c’est donc ma principale référence.
J’aime presque tout dans le manga à commencer par Osamu Tezuka (Astro Boy) et Katsuhiro Ôtomo (Akira) bien sûr qui sont à la base de tout. J’aime aussi beaucoup les auteurs de bande dessinée contemporaine comme Taiyô Mastumoto (Amer béton), Daisuke Igarashi (Sorcières) ou encore Satoshi Kon (Perfect BlueMillenium Princess, Paprika).
Je lisais aussi de la BD franco-belge classique comme Tintin et Astérix et de la BD espagnole. Arrivé à Bruxelles, j’ai découvert les œuvres de Trondheim, Bastien Vivès, Hergé…
Je trouve mon inspiration dans le comic book, la BD indépendante, mais aussi dans le cinéma et la musique qui apportent une autre vision de la narration et le sens du rythme. Vivre à Paris c’est un peu comme aller à l’école, il y a plein de vieux films qui passent au cinéma, on y apprend beaucoup de choses. J’adore les jeux vidéo, tout !

Comment définissez-vous votre style graphique ?

J.M. Ken Niimura : C’est un mélange de tout ça. C’est marrant parce que j’ai constaté que les journalistes américains sont frappés par l’aspect manga et BD européenne alors qu’en France on me fait souvent remarquer l’aspect comic book. Récemment il y a eu un article dans la presse japonaise qui parlait d’affinité avec le manga dans la façon de raconter mais aussi avec la BD au niveau du dessin. Pour eux ça semble plus artistique.

On a parlé de l’Espagne, des États-Unis et de la France, avez-vous l’intention d’être publié au Japon ?

J.M. Ken Niimura : On est toujours prêt pour être publié à l’international, mais ce n’est pas si facile de transposer des œuvres étrangères au Japon. Outre le sens de lecture, les Japonais ont des habitudes qui peuvent les empêcher de lire d’autres types de BD. Il y a bien des ouvrages populaires au Japon mais qui ne marchent pas à cause de barrages culturels.

Revue Euromanga

Pourtant on a vu sortir récemment Euromanga au Japon, un magazine sur la BD franco-belge avec une illustration de Sky.Doll (Canepa et Barbucci) en couverture…

J.M. Ken Niimura : Oui ! Le magazine fait référence à Sky.Doll, Rapaces (Dufaux et Marini), Blacksad 3 (Diaz et Guarnido)…
Ce genre d’initiative reste malheureusement assez minoritaire, l’impact n’est pas le même qu’avec des magazines comme le Shônen Jump. Avec le temps, je me suis rendu compte qu’il existait bien un marché avec des auteurs, des lecteurs et des critiques qui s’intéressent à la BD étrangère, mais elles entrent très rarement dans les mœurs japonaises. Il y a bien des auteurs chinois, coréens et parfois thaïlandais qui publient au Japon, mais du fait qu’ils vivent dans le pays, ils sont bien intégrés et savent appréhender le marché japonais. Il y a aussi un franco-japonais qui publie dans une revue familiale et un américain qui travaille chez Kôdansha pour Morning Two. On les compte sur les doigts d’une main.
Il y a aussi Mandala, une revue japonaise créée par les éditions Kôdansha qui rassemblent des auteurs occidentaux et japonais autour d’histoires courtes en couleur. Le magazine sort un seul numéro par an sur grand format et papier de qualité. Ce n’est pas quelque chose d’habituel au Japon.
Je suis justement en train de créer une histoire pour cette revue, c’est un travail ponctuel mais ça peut amener à publier Je tue des Géants là-bas, pourquoi pas.

Quels sont vos projets d’avenir ?

J.M. Ken Niimura : Je travaille sur un projet avec un scénariste français, mais c’est vraiment à l’état de projet. Je compte refaire un projet avec Joe Kelly, et j’espère pouvoir continuer à travailler pour le marché américain. Si j’arrive à décrocher quelque chose au Japon après mon histoire courte pour Mandala tant mieux !
Quand j’édite une BD dans un pays, j’essaie de l’adapter pour les autres pays où j’ai l’habitude de publier. Ma méthode de travail est d’y aller petit à petit et de gérer les droits internationaux des BD que j’ai créées.

Merci pour cette entrevue et bonne continuation !

J.M. Ken Niimura nous quitte après nous avoir donné ses impressions sur Ponyo sur la Falaise, le dernier film du grand Miyazaki, qu’il a déjà pu découvrir dans les salles japonaises.

Pour aller plus loin :
www.niimuraweb.com
http://uk.ign.com (IGN)
www.soleilprod.com

Céline Maxant

En créant le magazine Journal du Japon en 2008, je cherchais à valoriser la culture populaire japonaise auprès du grand public. Je souhaitais aussi mettre en avant les pratiques artistiques amateurs autour du manga et de l'animation comme le cosplay, et à faire vivre les événements aux passionné.es via des articles de presse et des reportages photos.

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