Takashi Nagasaki, de 20th Century Boys à Billy Bat, des coulisses au devant de la scène
À l’occasion de la venue de Takashi Nagasaki au Salon du Livre 2012, un retour sur les œuvres les plus récentes du co-scénariste « attitré » de Naoki Urasawa s’impose. Au programme : 20th Century Boys et Pluto… en attendant l’arrivée de Billy Bat.

Nagasaki, qui a fait ses débuts dans le monde du manga en tant qu’éditeur (tantô en japonais) dans les années 1980, est longtemps resté inconnu du grand public. On peut supposer que cet anonymat était recherché par le natif de Miyagi, qui a préféré signer plusieurs scénarios de manga sous un pseudonyme (Garaku Toshusai pour Dossier A., notamment). Toutefois, depuis quelques années, Nagasaki, qui travaille depuis 2001 en tant qu’éditeur indépendant, est sorti de l’ombre pour s’affirmer comme un acteur important du monde du manga. Ce qui ne l’empêche pas d’être principalement connu pour avoir collaboré de longue date avec l’un des auteurs les plus populaires de la décennie écoulée, Naoki Urasawa. Nagasaki a contribué de très près à son succès, notamment en tant que co-scénariste de 20th Century Boys et de Pluto.
20th Century Boys, dans l’air du temps

© 2004 Naoki URASAWA / Studio Nuts, Takashi NAGASAKI, Tezuka Productions / Shogakukan Inc.
Dès le lancement de 20th Century Boys, en 1999, Nagasaki et Urasawa sont parvenus à garder leur lectorat en haleine, grâce à une intrigue complexe faite de flashbacks et de sauts dans le temps quasi-permanents. Dans les années 1960 − que les deux hommes ont bien connu puisqu’ils sont nés respectivement en 1956 et en 1960 −, Kenji et ses compagnons inventent un logo symbolisant leur amitié, et imaginent également des prophéties apocalyptiques. Ce groupe d’enfants prédit notamment que l’humanité disparaîtra le 31 décembre 2000, suite à une attaque bactériologique terroriste. À moins qu’un groupe de justiciers n’intervienne pour sauver le monde…
Près de vingt-cinq ans plus tard, en 1997, Kenji a depuis longtemps oublié ses jeux d’enfant. Il est trop occupé par son quotidien de gérant de supérette et par l’éducation de sa nièce Kanna, encore bébé, pour se rappeler le scénario qu’il avait inventé dans les années 1960. Son passé va cependant se rappeler à lui de la pire des manières : Kenji découvre un jour qu’un mystérieux gourou masqué, dénommé « Ami », réutilise le logo que sa bande avait inventé en 1969. Mais le plus inquiétant, c’est que le fameux Ami réalise à la lettre les prédictions du groupe de gamins. Kenji décide de reformer sa bande pour arrêter cet illuminé. Il s’engage ainsi dans une course contre la montre, à l’approche du changement de siècle.

© 2004 Naoki URASAWA / Studio Nuts, Takashi NAGASAKI, Tezuka Productions / Shogakukan Inc.
20th Century Boys est sans doute l’œuvre la plus populaire et la plus marquante jamais créée par le duo Urasawa/Nagasaki à ce jour. Le manga aborde une multitude de thèmes parlants pour le lectorat : la nostalgie de l’enfance et l’imagination débordante propre à cette période, l’excitation et l’angoisse ressenties à l’approche du futur, l’émergence de sectes influentes, le pouvoir de la religion et de la musique, le sens de l’amitié… Autant de réflexions et de sujets abordés avec beaucoup de justesse par Nagasaki et Urasawa. À ces qualités, il faut aussi rajouter une galerie de personnages mémorables et attachants (une caractéristique récurrente dans les œuvres d’Urasawa), une intrigue captivante et pleine de rebondissements, et un mystère (plus ou moins bien) entretenu (l’identité d’Ami) au fil des vingt-quatre tomes qui composent la série.
Si la fin de 20th Century Boys (parue sous le titre de 21st Century Boys) est incontestablement très décevante, et que certains travers scénaristiques récurrents peuvent lasser certains lecteurs (des chapitres à rallonge et des montées de tension qui se dégonflent souvent comme un soufflé), le manga reste toutefois incontournable car il offre une plongée dans un univers mémorable, une sorte de condensé entre passé, présent, et futur proche. Le duo à l’origine du manga a su retranscrire le ressenti de toute une génération dans cette intrigue à portée universelle.
Pluto, une réinvention plutôt qu’une réécriture

Au cours de la parution de 20th Century Boys, Urasawa et Nagasaki se sont lancés dans un projet annexe très ambitieux, consistant à réécrire une aventure d’Astro Boy, le célèbre enfant-robot créé par Osamu Tezuka en 1951. Le récit choisi pour cette réécriture n’était autre que Le robot le plus fort du monde, un épisode qui avait considérablement marqué Urasawa au cours de son enfance. Au terme de négociations initialement mal engagées (les œuvres de feu Tezuka étant soigneusement protégées par Tezuka Productions), Nagasaki et Urasawa obtinrent finalement le feu vert tant désiré et purent s’atteler à leur projet. Celui-ci prit le nom de Pluto et sa prépublication débuta en septembre 2003 au Japon.
Il apparaît très vite aux lecteurs que Nagasaki et Urasawa ont bien fait d’insister pour donner vie à ce nouveau manga : les deux hommes ne se contentent pas de reprendre l’intrigue pour le moins simpliste de Tezuka (Astro affronte Pluto, un mystérieux robot qui a décidé d’éliminer les sept robots les plus puissants du monde), ils l’étoffent considérablement et en font un thriller violent, sombre et angoissant, dans la lignée de Monster. Les deux scénaristes choisissent notamment d’ériger Gesicht, personnage secondaire du récit d’origine, en héros. Dès le premier tome, le robot policier allemand vole ainsi la vedette à Astro, qui n’apparaît pour la première fois qu’à la toute fin de ce volume introductif.

Le contexte politique mondial mis en scène dans Pluto rappelle quant à lui une actualité forte de l’époque : il est en effet difficile de ne pas penser à la deuxième guerre du Golfe, débutée en 2003, lorsqu’Urasawa et Nagasaki évoquent dans leur manga le « 39e conflit d’Asie Centrale », qui visait à faire chuter un dictateur oriental du nom de Darius XIV, soupçonné de détenir des « robots de destruction massive ». Au cas où le lecteur n’aurait pas saisi la référence, l’apparence physique de Darius XIV est directement calquée sur celle de Saddam Hussein…
Pluto est un manga ambitieux et original. La maîtrise d’Urasawa et de Nagasaki est telle qu’on a l’impression de lire une histoire inédite plutôt qu’une réécriture. Si l’on peut regretter que la fin du manga se conforme trop à celle du récit d’origine, au point de parfois donner l’impression que le duo avait les mains liées (par Tezuka Productions ? ou par simple respect de l’œuvre originale ?), Pluto reste un thriller incontournable, pour son ambiance, ses mystères (qui sont, cette fois, tous résolus de manière convaincante au cours du dénouement), ses personnages, et ses interrogations existentielles sur le rapport entre humains et robots. Le fait que le récit soit bref (huit volumes) joue également en sa faveur : on sent qu’Urasawa et Nagasaki maîtrisent leur intrigue de bout en bout, ce qui n’était pas le cas pour 20th Century Boys.
Depuis juillet 2011, et la parution du dernier volume de Pluto, les lecteurs francophones sont donc privés de leur dose régulière de suspense signée Urasawa/Nagasaki. Heureusement, la sortie des deux premiers tomes de Billy Bat aux éditions Pika, le 14 mars 2012, permettra de combler cette sensation de manque. Et les curieux pourront découvrir, quelques jours plus tard, au Salon du Livre de Paris, le deuxième « cerveau » derrière les thrillers de Naoki Urasawa : Takashi Nagasaki, ex-homme de l’ombre, qui se trouve aujourd’hui sur le devant de la scène.
- Édit du 19 janvier 2012 : Takashi Nagasaki a annulé sa venue sur le salon du livre de Paris pour des raisons familiales.

