Crash-test : Qui est la meilleure Haruhi ?

Haruhi 01 – dessin de Setins

Le truc avec les persos de manga (et d’anime, bien sûr, n’oublions pas les animes), c’est qu’on comprend rien à leurs prénoms ou leurs noms. Fut un temps (que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître), pourtant, les gentils traducteurs de chez AB faisaient un intéressant travail d’adaptation patronymique : Ryo devenait Nicky, Akane devenait Adeline, et Hitomi devenait Tamara (à ne pas confondre avec la purée d’œufs de poissons). Tout était plus simple. Mais il a fallu que les lecteurs veuillent plus d’authenticité, et on a été submergé par les Sakura-chan ou encore les Kyo.

Donc bon an mal an, nous nous sommes habitués à ces noms aux consonances barbares. Même, nous avons appris à les reconnaître, à placer le nom de famille devant le prénom comme il est d’usage dans l’archipel. Les Asuka, les Keitaro et les Yui n’ont plus de secret pour nous. Et pourtant, on reste fasciné par cet étonnant constat : existe-t-il autant de noms et prénoms japonais qu’il y a d’habitants ? Parce que tout le monde se souvient (dans la génération de l’auteur du présent article en tout cas) s’être retrouvé en classe avec 2 Mathieu, 3 Nicolas et 2 Julie. Dans les manga et anime, tout n’est qu’hétérogénéité ! Aussi, quand deux héroïnes portent le même prénom, forcément, ça choque. Et la comparaison, aussi tirée par les cheveux soit-elle, est tentante. Il s’agit des Haruhi. Un prénom nippon fort fleuri, puisqu’il signifierait « Journée de printemps » dans la langue de Kawabata.

Dans le coin rouge, la favorite : Suzumiya Haruhi, personnage principal de la licence La Mélancolie de Haruhi Suzumiya (édité chez Kazé et Pika), et égérie de ce que certains n’hésitent pas à appeler le 4e impact de l’animation japonaise. Dans le coin bleu, la challenger : Fujioka Haruhi, héroïne de Host Club : le Lycée de la Séduction (édité chez Kazé et Panini), et fille au masculin. Qui de Haruhi (Suzumiya) et Haruhi (Fujioka) est la plus pertinente ? C’est ce que ce match en 6 rounds va tenter de départager. Attention, ça spoile à mort.

H, comme Humanité

Haruhi 02 – dessinateur inconnu

Par humanité, et en paraphrasant Pierre Desproges, on entendra non pas « le bulletin de l’Amicale de la lutte finale et des casquettes Ricard réunies », mais bien le côté humain. On comprendra ici la capacité d’empathie et l’interaction sociale.

Et une première question se pose : Suzumiya Haruhi est-elle vraiment humaine ? Pour certains, elle est une distorsion temporelle ; pour d’autres, elle n’est rien moins que Dieu ; quant aux extra-terrestres (oui oui), ils l’imaginent dotée d’un potentiel pour l’auto-évolution. En somme, elle a le pouvoir d’agir sur la réalité, inconsciemment. Ce qui la place de fait dans la catégorie des méta-humains. Cependant, comme on évalue ici le social plus que le biologique, nous ne tiendrons pas ces éléments en considération (pour l’instant). De prime abord, Haruhi S. n’est pas un exemple de franche camaraderie. Son passif sentimental houleux, la manière dont elle emploie les membres de la Brigade SOS ou encore ses rapports publics brusques avec Kyon montrent un personnage plutôt égocentrique et intéressé. Cependant, son changement de comportement quand le même Kyon lui déclare sa flamme, son soliloque sur la place de l’être humain dans l’univers et sa réaction sincère lorsque Yuki, précieuse membre mystérieuse de la brigade tombe brusquement malade dévoilent une face nettement plus humaine.

De son côté, Fujioka Haruhi semble autrement plus réelle. Elle s’inquiète pour ses amis d’enfance (cf. sa relation avec Arai dans l’anime), noue facilement des amitiés grâce à son naturel et, de fait, ne rejette pas la différence, ne serait-ce que parce que son père est un travesti. Elle vit en bonne intelligence avec son entourage, titille plus ou moins consciemment Tamaki, et montre un respect certain pour ceux qui étaient d’abord ses tortionnaires (doit-on rappeler qu’elle est contrainte à l’usurpation de genre pour pouvoir travailler au sein du club d’hôtes pour ainsi éponger sa dette de 8 millions de yens ?). Elle parvient également à montrer une part plus fragile, sa phobie des orages en étant la traduction la plus visible.

En terme d’humanité, Haruhi F. semble mieux s’en tirer que son adversaire. Plus honnête et plus « droite dans ses bottes » (expression de rigueur en ces temps électoraux).

Haruhi Suzumiya : 0 ; Haruhi Fujioka : 1

A, comme Amour

Haruhi 03 – dessin de Meikyou Shihui

Ah, l’amour… Que serait la création sans amour ? Chez les Grecs antiques qui connaissaient moins la crise, l’Amour (Eros) était l’essence même de la création de l’univers. Dans le bouddhisme japonais, l’amour est partagé entre les notions de « ai » (l’amour passionnel, qui fait partie des désirs fondamentaux), et « amae », plus tempéré (la dépendance réciproque qu’on retrouve dans la relation unissant un enfant à sa mère, par exemple). Aussi, il est normal que ce concept touche les deux personnages étudiés.

Comme dit plus haut, Suzumiya a un passif compliqué avec l’amour. Durant ses années collégiennes, elle semble avoir voulu toucher du bout des doigts ce concept en acceptant de sortir avec tous les garçons qui lui déclarait sa flamme ; cependant, aucune de ces éphémères relations n’a dépassé la semaine (la plus courte aurait duré 5 minutes). Cependant, dans l’arc _La Mélancolie de Haruhi Suzumiya_, c’est bien l’amour qu’éprouve Haruhi pour Kyon qui sauve le monde tel que nous sommes supposés le connaître de la disparition. Du fait de ses capacités hors du commun, Haruhi, sous l’effet surprenant mais tellement grisant de l’amour réciproque qu’elle éprouve pour Kyon, trouve les moyens de rétablir l’ordre universel.

Haruhi Fujioka semble elle beaucoup plus lente à la détente. Phénomène propre aux reverse harem, rapidement, l’essentiel du casting masculin du manga va s’éprendre plus ou moins ouvertement pour la jeune fille, qui ne moufte point. Le sentiment amoureux lui semble aussi inconnu que le tact.

Résultat sans appel, donc. Haruhi Suzumiya l’emporte haut la main, avec son amour capable de sauver le monde (au sens propre).

Haruhi Suzumiya : 1 ; Haruhi Fujioka : 1

R, comme Réflexion

Haruhi 04 – dessin de Samuraiguchi

Ce point déterminera de manière implacable laquelle de nos concurrentes est la plus intelligente. Rien de moins. Parce que si sans maîtrise, la puissance n’est rien, sans intelligence, le statut de personnage principal n’a pas de sens.

Haruhi Suzumiya est brillante. Scolairement s’entend. Si elle était brillante au sens propre, cela pourrait signifier qu’elle a suffisamment séjourné à Fukushima-Daiichi, et il y aurait alors beaucoup à craindre pour la santé de ses proches. Elle est brillante dans le sens où ses notes sont excellentes. Elle est par ailleurs une athlète accomplie et une guitariste plutôt douée. Cependant, à l’instar de certains hommes politiques, Haruhi S. semble plus apte à agir par réaction qu’après une certaine réflexion. Ainsi, elle cherche absolument tout pour tromper son ennui, de la participation spontanée à une compétition de base-ball à un absurde défi contre le club informatique. Mais sous ses dehors impulsifs, elle montre souvent un côté plus discret et plus posé de sa personnalité (son attitude durant l’arc Syndrome d’île solitaire en est la preuve).

Haruhi Fujioka a pu intégrer la très sélecte Académie de Ouran grâce à une bourse obtenue grâce à ses excellentes notes. Et cette tendance se confirme, puisqu’elle est également première de sa classe. Et même, c’est grâce à son intelligence qu’elle a pu décrocher une nouvelle bourse pour étudier un an aux États-Unis. Par ailleurs, comme depuis le décès de sa mère elle est en charge d’un grand nombre de tâches domestiques chez elle, elle a appris à être plus indépendante que la normale pour une jeune fille de son âge.

Difficile de départager honnêtement ces deux jeunes filles. Cependant, on peut imaginer que le degré d’excellence que demande l’intégration d’un lycée comme celui d’Ouran (sans dénigrer pour autant Kitakō, oh, ça non, hein), ainsi que l’obtention d’une bourse d’études tous frais payés pour les Etats-Unis demande un intellect particulièrement élevé. Aussi, le point va à Haruhi Fujioka.

Haurhi Suzumiya : 1 ; Haruhi Fujioka : 2

U, comme Universalité

Haruhi 05 – dessin de Utsurogi Angu

L’universalité, dans l’entendement kantien, est quelque chose de pénible et fastidieux à expliquer ici, surtout que bon, il s’agit de manga. Aussi, on comprendra dans cette entrée quelle héroïne a le plus de chance d’empathie avec le spectateur/lecteur. En bref, qu’est-ce qui fera dire à ce dernier « Oh, mais c’est comme moi, en fait ! »

Haruhi Suzumiya, on l’a dit, est omnipotente. Ce qui, à moins que vous ne soyez Dieu, le Monstre en Spaghettis Volant, Galactus ou toute autre entité a priori omnipotente, ne vous touche pas vraiment. Cependant inconsciente de cette capacité hors norme, Haruhi cherche à vivre – excentriquement, certes – comme une lycéenne saine normale. Aussi, elle participe activement à un club, elle part en vacances à la mer avec ses amis, elle lance des projets idiots aux fins toutes aussi idiotes, elle fait des films amateurs, elle a un meilleur ami avec qui elle entretient une relation de respect mutuel et d’amour/haine, et même des fois elle décide que la salle du club a besoin d’un radiateur et il se passe rien. Et même si le fait de vivre dans un espace clos peuplé de géants de lumière a quelque chose de grisant − qui ne serait pas grisé, hein, je vous le demande −, elle sait que la réalité telle qu’elle est est très bien aussi.

Haruhi Fujioka est une fille de classe moyenne japonaise a priori normale. Elle participe activement à un club (qui consiste à divertir de jeunes et richissimes filles oisives), elle part en vacances à la mer avec ses amis (et aussi en Espagne, à Karuizawa…) elle est victime de projets idiots aux fins toutes aussi idiotes (lancés par un bishōnen plein aux as qui veut voir comment ça fait de vivre la vie d’un prolétaire), elle fait des films amateurs (oui, bon, ça, c’est dans le privé, et ni le manga ni l’anime ni rien n’évoquent ce hobby secret ; mais j’ai mes sources), elle a un ami avec qui elle entretient une relation de respect mutuel et d’amour/haine (même qu’il est très riche), et même des fois, elle fait des trucs de pauvres. En soit, c’est une personne ordinaire qui a gagné au loto mais qui essaye de continuer à mener sa vie ordinaire d’avant.

Il va sans dire qu’on a plus vécu les situations du premier cas que celles du second (à moins d’appartenir à la haute). Et quand bien même vous appartiendriez à la haute, sachez, cher/e/s lecteurs/trices de la haute que vous êtes statistiquement moins nombreux que les gens de la pas haute. Donc l’empathie va du côté de Haruhi Suzumiya, désolé.

Haruhi Suzumiya : 2 ; Haruhi Fujioka : 2

H, comme Hilarité

Haruhi 06 – Couverture de Docchi no Haruhi Show, doujin du cercle Ent

« Mieux est de ris que de larmes escripre, pour ce que rire est le propre de l’homme » écrivait Rabelais dans son Avis aux Lecteurs de Gargantua. Il est d’ailleurs appuyé dans ce sens par un autre grand homme de lettres français (le regretté Henri Salvador), qui disait : « Faut rigoler, faut rigoler », afin qu’une catastrophe de type stratosphérique ne survienne pas. Alors laquelle des deux concurrentes suscite plus la décrispation des zygomatiques ?

Haruhi Suzumiya, toute réfléchie qu’elle soit, agit, on l’a dit, souvent sur des coups de tête. De là à dire qu’elle est guidée par l’absurde, il n’y a qu’un pas, que l’auteur du présent crash-test n’hésite pas à franchir. Parce que l’absurde a donné à l’humour ses plus grandes heures de gloire, des Monty Python à Mel Brooks en passant par Andy Kaufmann. Haruhi qui reprend les mimiques de Phoenix Wright dans Syndrome d’île solitaire : très drôle. Haruhi qui est réalisatrice du surréaliste Les Aventures de Asahina Mikuru Episode 00 : à se faire pipi dessus. Haruhi qui fait des trucs illégaux comme donner de l’alcool à une mineure : GÉNIE ! Et il y a tout l’humour généré à son insu (comme les géants qui cassent le monde, par exemple).

Haruhi Fujioka a plus souvent un rôle de clown blanc dans son duo avec Tamaki. Aussi, son humour est plus passif. Trop rationnelle car vivant dans un monde où les normes sociales lambda ne sont pas en vigueur (vie scolaire dans l’hyper-opulence ; vie privée avec un père travesti), elle se sert de son attitude posée (d’aucuns diront froide) comme point de repère. Haruhi F. devient alors plus drôle de manière passive, en tant qu’objet utilisé par le club d’hôte.

Certes, on rit beaucoup dans Host Club. Mais pas à cause de Haruhi Fujioka. Alors que La Mélancolie de Haruhi Suzumiya est amusant, entre autre, à cause de l’attitude même de son héroïne. Le point va donc à Haruhi S.

Haruhi Suzumiya : 3 ; Haruhi Fujioka : 2

I, comme Impact

Haruhi 07 – Couverture du doujin My Best, du cercle Koito Sousakusho

À ce stade de l’article, le/la lecteur/trice perspicace sait déjà comment ce crash-test se finit. Mais ne spoilons pas. Aussi, laquelle de ces deux héroïnes a l’impact le plus important dans la culture visuelle populaire nippone ?
Pour qui évolue un tant soit peu dans les sphères otaku, le mot « haruhisme » n’est pas inconnu. Que signifie-t-il, ce mot ? Il recouvre le simili-culte voué au personnage de Haruhi Suzumiya, rien de moins. Consécutivement à la diffusion de la série à la télévision japonaise (et à sa diffusion via des canaux plus ou moins légaux dans le monde) et à la révélation de ses supposés pouvoirs (infinis), des fans se sont mis à prêcher la parole de Haruhi de part le monde (à savoir : diffuser le fun). Le culte repose également sur une sorte de principe anthropique altérer et reconceptualisé autour de la seule personne de Haruhi S. Ainsi, si cette dernière veut que les extraterrestres, les voyageurs temporels ou les chats qui parlent existent, ils existeront (pour satisfaire son bon vouloir). Né en 2006, le mouvement est aujourd’hui difficilement quantifiable. Cependant, le nombre de threads disponibles sur le sujet sur Internet est impressionnant.

Haruhi Fujioka a eu un impact limité dans le monde du manga. Non pas à cause de sa caractérisation ou son charisme. Seul personnage féminin d’un shôjo, forcément, elle attire l’attention lorsqu’on lit ou regarde Host Club. Cependant, sorti de ces supports, évoquez le nom de Fujioka dans un rassemblement de geeks généralistes et vous aurez pas ou peu de retour.
S’il fallait analyser encore plus objectivement le différentiel qui sépare Haruhi S. de Haruhi F., comptons le nombre de manga amateurs à caractère porno sexuel parodiant chacune des deux séries. Le résultat est implacable si l’on en croit la base de données Mugimugi consacrée au dôjinshi hentai : on compte 3802 parodies de l’univers de La Mélancolie de Haruhi Suzumiya là où il ne propose que 87 titres pour Host Club. Des chiffres sans appel. Haruhi Suzumiya remporte donc cette manche haut la main.

Haruhi Suzumiya : 4 ; Haruhi Fujioka : 2

Avec assez peu de surprise (la dernière manche est certainement la plus révélatrice), Haruhi Suzumiya remporte donc cet impitoyable crash-test.

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