Violence et humanisme dans Last Samurai Standing

Depuis le 13 novembre 2025, les six premiers épisodes de la série Last Samurai Standing(Ikusagami,Japon, 2025) sont accessibles sur Netflix. Série historique dont l’action est située au dernier tiers du XIXe siècle, elle emprunte au genre fantastique, mélangeant habillement éléments historiques et éléments fictionnels. Le réalisateur principal, Michihito FUJII y est soutenu par un casting impressionnant, qui réunit un grand nombre d’acteurs populaires avec, en tête d’affiche, Jun’ichi OKADA. Après vous avoir parlé des romans de Shôgo Imamura, Journal du Japon vous invite désormais à découvrir leur adaptation en série, et la manière dont cette dernière traite de la représentation des samouraïs et de la violence.

La bascule d’une époque à l’autre

Last Samurai Standing est donc l’adaptation de deux romans de Shōgo Imamura, parus en 2022 et en 2023, qui ont également inspiré un seinen manga illustré par Katsumi TATSUZAWA (publié depuis 2022). L’action est située dans l’ère Meiji (1868-1912), plus précisément en 1878, dix ans après la restauration du pouvoir impérial qui marquait la fin du règne de la classe guerrière au Japon. Durant ces dix années, les samouraïs ont progressivement perdu leurs privilèges. Si leur classe a été officiellement abolie en 1871, la répression de la rébellion de Satsuma, menée par Takamori SAIGŌ en 1877, marque sa fin véritable. Un contexte historique évoqué à maintes reprises dans les dialogues. De même, un des personnages secondaires importants est Toshimichi ŌKUBO (1830-1878), ministre de l’Intérieur en 1878. Comme dans la série, il a été assassiné l’année de sa prise de fonctions. Parmi les autres personnages historiques, on trouve aussi Toshoyoshi KAWAJI (1834-1879), considéré comme le « père » du système policier moderne au Japon, ainsi que les fondateurs des grands conglomérats industriels tels Mitsui et Mitsubishi.  

Bien que l’ère Tokugawa (1603-1868) soit l’époque privilégiée par le cinéma et la télévision japonais, le début de l’ère Meiji sert de cadre à des films notables dont des productions récentes telles que la série de cinq films Kenshin le Vagabond (Rurouni Kenshin) (2012, 2014 et 2021), réalisés par Keishi ŌTOMO), et Yurusarezarumono (2013) de Sang-il LEE, remake d’Impitoyable (Unforgiven, États-Unis, 1994) de Clint EASTWOOD.

À cet égard, on peut aussi mentionner Le Dernier Samurai (The Last Samurai, États-Unis, 2003) d’Edward Zwick. Le réalisateur américain y traite des moments ultimes de l’ancienne classe guerrière dans une société en train de rattraper coûte que coûte son retard par rapport aux pouvoirs occidentaux. Contrairement à la vision romantique des samouraïs de Zwick qui idéalise un mode de vie en voie de disparition, Last Samurai Standing est une dystopie. Cette idée est visuellement soutenue par le grand nombre de scènes nocturnes, les plages d’ombre imprégnant les images d’un fort sentiment d’instabilité. Ce sentiment est renforcé par des scènes qui révèlent la misère d’une partie de la population. Le protagoniste Shujiro Saga (Jun’ichi OKADA), un ancien samouraï, en fait partie. Il mène une existence misérable avec sa famille dans une petite maison délabrée près d’un village ravagé par le choléra. À plusieurs reprises, Michihito FUJII montre malades et mourants, victimes de la grande épidémie du choléra dont le Japon a souffert en 1878 et 1879.  

Entre battle royal et film de sabre

Les images de la pauvreté évoquent une société en crise, ce qui est renforcé par une palette de couleur réduite. Last Samurai Standing brosse le portrait d’une nation encore marquée par le clivage entre tradition et modernité, opposant les anciens samouraïs à ceux qui cherchent à établir une nation selon le modèle occidental. Ce conflit est au cœur de la série qui développe une fiction frôlant le fantastique, à savoir le sujet de la battle royale. Shujiro fait partie des 270 personnes environ qui répondent à l’annonce parue dans un journal pour participer à un concours appelé kodoku (litt. solitude, isolation) doté d’un prix de 100,000 Ɏ. Ses participants doivent suivre un trajet précis menant de Kyoto à Tokyo. Pour arriver au but, ils sont censés se battre entre eux jusqu’à la mort. Ceux qui ne respectent pas les règles sont éliminés par les hommes de main de l’organisateur dont l’identité reste d’abord secrète. Vêtus d’uniformes noirs et tuant de sang-froid, ces groupes d’hommes rappellent les milices fascistes. Le jeu perfide a pour but de se débarrasser une fois pour tout des éléments indésirables de la société, en l’occurrence les anciens samouraïs jugés incapables de s’adapter à la vie moderne. Cette attitude évoque la politique des gouvernements fascistes ou nationalistes du XXe siècle, voire celle d’une dictature.

©Netflix/Chihoko Ishii

Les références au cinéma ne manquent pas. Le titre Battle royale (Bataru rowaiaru) évoque bien sûr le célèbre film de Kinji FUKASAKU, sorti en 2000. La battle royale est également au centre de la série de quatre films Hunger Games (The Hunger Games, États-Unis, 2012-2015) et de la série télévisée sud-coréenne Squid Game (Ojing-eogeim, 2021-2025, Hwang Dong-hyeok). Dans ces films et dans la série, elle se déroule dans le cadre de sociétés situées à une époque indéterminée, mélangeant aspects contemporains et aspects futuristes.

Placer le motif de la battle royale dans un contexte historique est plutôt original. Plus encore, dans Last Samurai Standing, le fantastique est largement véhiculé par le récit. Il n’y a pas d’éléments visuels ou objets qui ne débordent sur le fantastique comme dans Rurouni Kenshin qui emploie davantage d’effets spéciaux pour les scènes de combat. Dans la série de Fujii, les multiples duels sont filmés de manière plus réaliste. S’il y a parfois des exagérations comme les grands sauts en l’air, elles sont conformes aux conventions du jidai geki. Jun’ichi Okada est, par ailleurs, responsable de la chorégraphie d’impressionnants combats au sabre.  

Parmi les conventions, on peut noter le flot de sang jaillissant d’un corps, tel qu’il apparaît dans maints jidai geki depuis son invention par Akira KUROSAWA dans Sanjuro(Tsubaki Sanjurō, 1961). Les scènes de bataille sont particulièrement réalistes, contenant des plans généraux à vol d’oiseau des champs de bataille jonchés de cadavres. Malgré les fréquentes scènes de carnage et les multiples scènes de duels d’homme à homme, la série ne manque pas de moments contemplatifs d’une grande beauté, à l’image, par exemple, d’une scène montrant la danse rituelle de Futaba Katsuki (Yumia FUJISAKI) devant un torii émergeant d’un lac. Du paysage, enveloppé de brouillard, émane un fort sentiment de mystère.

©Netflix/Chihoko Ishii

Une grande galerie de personnages

Servi par des acteurs exceptionnels, Fujii réussit en outre à brosser des portraits captivants de ses protagonistes. Shujiro, traumatisé par la violence vécue pendant la Guerre de Boshin (Boshin sensō, 1867-1868), est un personnage pensif et perspicace. Père de famille, il pensait avoir laissé le passé derrière lui. Pourtant, le film commence par une longue scène le montrant sur le champ de bataille dix ans auparavant. Ce flash-back correspond à un cauchemar duquel Shujiro se réveille peu de temps après, suggérant à quel point l’expérience de la guerre le hante encore. Les flash-backs de cette bataille ponctuent les six épisodes. Il y a aussi ceux évoquant le bonheur familial vécu après la guerre civile. Ce bonheur fragile est détruit par le choléra auquel succombe un des deux enfants de Shujiro. C’est pour pouvoir soigner sa femme et son fils, tombés, eux aussi, malades, que Shujiro décide de participer à kodoku.  

Il rencontre d’autres participants dont les motifs de participer à la battle royale diffèrent. Futaba, une adolescente, souhaite, tout comme Shujirō, sauver du choléra une personne aimée. Ukyo Kikuomi (Hiroshi TAMAKI) rêve de rétablir son clan. Bukotsu Kanjiya (Hideaki ITŌ) est animé par le simple plaisir de tuer tout en affichant sa nostalgie pour l’ancien régime. Iroha Kinugasa (Kaya KIYOHARA) veut faire face aux spectres de son passé. Shujiro et Iroha partagent une histoire commune qui remonte à leur enfance et adolescence et qui est évoquée, elle aussi, par une série de flash-backs. Les motifs de Kyojin Tsuge (Masahiro HIGASHIDE), un ninja cynique et vaniteux, sont moins clairs. Mais, tout comme Shujiro, il ne se contente pas d’être la victime du jeu perfide dans lequel il s’est engagé. Dans les six premiers épisodes, le personnage de l’Aïnou Kamuyakocha (Shōta SOMETANI) reste entouré de mystère. Comme dans Yurusarezarumono, la présence d’un Aïnou sert à mettre en évidence l’attitude discriminatoire envers ce peuple autochtone, victime de la japonisation du pays depuis l’ère Meiji.

L’engagement social derrière l’action


©Netflix/Chihoko Ishii

Les chemins de ces personnages et de plusieurs autres se croisent, alors que l’identité de l’organisateur du concours mortel est dévoilée relativement tôt. Il préside une organisation qui a infiltré les institutions étatiques, dont la police, et n’hésite pas à commettre des meurtres pour se débarrasser de tous ceux qui peuvent mettre en danger son objectif d’élimination des samouraïs. La corruption, la relation étroite entre politique et capitalisme, un sujet clef de la série, est par ailleurs au centre de plusieurs séries japonaises situées dans le monde contemporain – celles traitant du milieu médical ou celles se passant dans le monde de la loi.

Un sujet cher aux jidai geki à partir des années 1960 notamment, est la critique de la violence. Maints jidai geki de cette période dont Kill – La Forteresse des samouraïs (Kiru, 1968, Kihachi OKAMOTO) l’abordent en présentant des personnages qui parlent de ne pas tuer mais le font sans cesse. La même contradiction se trouve dans les films consacrés à Kenshin le Vagabond. Aussi bien Kenshin que Shujiro cherchent vainement à échapper à leur passé de violence et à leur réputation de tueur. Et tel que William Munny dans Impitoyable, Shujiro reprend son arme pour gagner une prime afin de sauver sa famille. La seule différence entre lui et le héros du western américain est qu’il ne se sert pas d’une arme à feu mais d’un sabre, symbole de sa classe sociale. Ce sabre est bien rouillé, mais Shujiro n’a apparemment pas oublié son expertise de sabreur. Si les duels offrent à Okada l’occasion de faire preuve de son excellente aptitude aux arts martiaux, son jeu subtil permet de révéler les différentes facettes du personnage profondément tourmenté de l’ancien samouraï qui porte le fardeau d’un passé sanglant. 

Bien que la violence qui a déjà marqué son enfance le rattrape, Shujiro a maintes occasions de manifester son humanité. La dimension humaine est encore plus exprimée par Futaba que Shujiro a pris sous son aile. Bien que l’adolescente soit inexpérimentée et physiquement plutôt faible, elle fait preuve d’une grande détermination. De plus, elle est prête à se sacrifier pour autrui. Son comportement altruiste n’incite pas seulement Shujiro, Kiyojin et Iroha à suivre son exemple, mais elle amène également ses adversaires à montrer un visage plus humain.

Last Samurai Standing est un récit sur la violence et le portrait d’une société corrompue, mais aussi un récit de voyage. Pendant ce dernier, les protagonistes ne s’engagent pas seulement dans des combats mortels mais se confrontent aussi à eux-mêmes. L’intérêt réside non seulement dans l’action spectaculaire, mais aussi dans les portraits des personnages qui font face à leur passé aussi bien qu’à leurs angoisses et à leurs désirs.  Ayant recours aux conventions du jidai geki et au principe de la battle royale, Fujii réussit à créer une œuvre originale soutenue par un casting prestigieux et par une mise en scène contenant des images et des scènes époustouflantes.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


En 2026, rejoignez la team de Journal du Japon !