Wakô : quand les pirates japonais faisaient trembler l’Extrême-Orient

Lorsque l’on évoque la piraterie, l’imaginaire collectif convoque presque instantanément les figures des Caraïbes, le pavillon noir et les abordages au mousquet. Pourtant, bien avant que l’Atlantique ne s’embrase, une menace maritime bien plus complexe et durable terrorisait les côtes de l’Asie de l’Est. On les appelait les wakô (倭) ou wôkòu en chinois.

Souvent réduits dans l’historiographie populaire à de simples brigands japonais assoiffés de pillage, la réalité historique de ces « pirates nains » (sens littéral et péjoratif du terme) est plus nuancée. Pendant près de quatre siècles, ils ont constitué une véritable force géopolitique. Ils ne se sont pas contentés de voler : ils ont paralysé le commerce de la dynastie Ming, forcé la Corée à inventer de nouvelles armes, combattu les conquistadors espagnols aux Philippines et contraint le Japon à se réformer.

Mais qui étaient réellement ces écumeurs des mers ? Étaient-ils des samouraïs déchus ou les précurseurs d’un libre-échange armé face à des empires isolationnistes ? Déconstruisons le mythe pour explorer la nature cosmopolite et subversive des wakô, véritables seigneurs des mers orientales en pleine ébullition.

Pirates japonais
Artiste anonyme, Affrontement en mer entre Chinois et wakô, 1700-1800, peinture sur papier, Rijksmuseum Amsterdam.

La genèse du chaos : misère et poudre noire (13e siècle)

Pour saisir l’émergence des wakô, il faut regarder au-delà de la simple cupidité : leur histoire ne débute pas par une ambition impériale, mais par le grondement d’un estomac vide. À la fin du 13e siècle, le Japon est un pays à genoux. S’il a miraculeusement survécu aux deux tentatives d’invasions mongoles (1274 et 1281) grâce au célèbre « Vent Divin » (神風 Kamikaze), le prix à payer a été exorbitant. L’effort de guerre a ruiné les samouraïs de l’Ouest qui ont repoussé les envahisseurs dans la région du Kyûshû. Le shogunat de Kamakura, incapable de récompenser ses vassaux faute de terres conquises, s’effondre. L’archipel plonge alors dans l’instabilité chronique de l’époque des cours du Nord et du Sud (南北朝時代 Nanboku-chô-jidai). Deux empereurs se disputent le trône, brisant l’autorité centrale. L’anarchie gagne les provinces les plus éloignées de la capitale impériale, Kyoto. C’est dans ce terreau fertile que germe la première vague de piraterie.

Les regards se tournent vers les îles de Tsushima, Iki et Gotō, véritables sentinelles maritimes situées dans le détroit de Corée. Ces terres volcaniques et montagneuses, où les terres arables sont rares (moins de 5 % de la surface à Tsushima), ne vivent que par et pour la guerre, subventionnées par le pouvoir central pour monter la garde face au continent. Une fois démilitarisées et oubliées par le pouvoir central, ces populations de marins aguerris se retrouvent sans solde et sans ressources.

Artiste anonyme, Abordage d’un navire mongol par des samouraïs japonais, 13e siècle.

Pour ces insulaires, la mer n’est plus une frontière à défendre, mais un garde-manger à piller. Cette première vague est une violence de subsistance brute. Les chroniques coréennes du Goryeo-sa décrivent des scènes d’apocalypse : dès 1350, les raids deviennent saisonniers, calés sur les récoltes. Les « démons des mers » s’abattent sur les provinces de Jeolla et Gyeongsang : ils raflent le riz des greniers royaux et ils capturent des hommes et des femmes pour en faire des esclaves.

La dynastie Goryeo comprend que les armes traditionnelles (l’épée et l’arc) ne pourront pas contrer la mobilité des pirates japonais dans la péninsule coréenne. Elle mise plutôt sur la science, et sur l’ingéniosité de Choi Mu-seon (1330-1395) qui va changer le cours de l’histoire navale. Persuadé que seule la puissance de feu peut vaincre les wakô, il parvient, par la ruse et l’espionnage industriel auprès de marchands chinois, à percer le secret de la fabrication du salpêtre.

Le résultat de ses recherches éclate au grand jour en 1380, lors de la bataille navale de Jinpo. C’est un véritable choc technologique. Pour la première fois dans l’histoire navale mondiale, des navires de guerre sont équipés de canons à poudre. La flotte pirate, composée de centaines de navires en bois légers reliés entre eux, est anéantie dans un déluge de feu. Les wakô voient leur supériorité tactique s’évaporer dans les fumées de la poudre noire.

Toutefois, la technologie ne suffit pas à éteindre la misère qui pousse les Japonais à la mer. En 1419, la nouvelle dynastie Joseon décide de passer de la défense à l’attaque. L’invasion Ôei n’est pas une simple escarmouche, mais une projection de puissance majeure : 17 000 soldats coréens débarquent sur le sol japonais de Tsushima.

Si l’opération militaire est coûteuse et difficile, son impact politique est décisif. Le clan Sô, qui règne sur l’île, comprend qu’il ne peut gagner une guerre d’usure contre un État organisé. La Corée propose alors une porte de sortie honorable : le traité de Gyehae (1443). Le marché est cynique mais efficace. Le clan Sô obtient le monopole du commerce légal avec la Corée (limité à 50 navires par an) en échange de la suppression totale de la piraterie. Les seigneurs pirates se transforment alors en douaniers zélés. Cette stratégie du « bâton et de la carotte » permet d’endiguer cette première vague « purement » japonaise, pacifiant la région pour près d’un siècle.

La métamorphose du 16e siècle : une multinationale du crime

Si la première vague était une affaire de survie japonaise, la seconde, qui embrase la mer de Chine vers 1550, est infiniment plus complexe. Elle bouleverse les grilles de lecture traditionnelles : le phénomène change d’échelle pour devenir un conflit de civilisation, doublé d’une guerre civile chinoise déguisée.

Cette recrudescence est, ironiquement, le pur produit de la rigidité bureaucratique chinoise. La dynastie Ming, arc-boutée sur l’adage confucéen selon lequel « un commerce sans restriction conduit au chaos », décide de fermer hermétiquement ses frontières maritimes. C’est la politique du Haijin (« interdiction maritime »).

Cette décision de centralisation radicale se transforme en catastrophe économique et sociale. Du jour au lendemain, des provinces entières comme le Fujian ou le Zhejiang, dont l’économie reposait sur l’échange, sont criminalisées. Des milliers de marchands, marins et charpentiers navals, privés de leur gagne-pain légal, n’ont d’autre choix que de basculer dans la clandestinité. L’empire a créé ses propres ennemis. Pire encore, la corruption endémique ronge la cour des Ming : de nombreux fonctionnaires locaux et eunuques, touchant des pots-de-vin substantiels, deviennent les complices silencieux de cette contrebande, permettant à une économie de l’ombre de prospérer au nez et à la barbe de l’Empereur.

Qui sont vraiment les wakô du 16e siècle ?

C’est ici que le mythe du « pirate japonais » se fissure. Qui sont réellement ces hommes qui écument les côtes ? Les archives de l’histoire des Ming sont formelles et révèlent une inversion démographique spectaculaire : au 16e siècle, les équipages sont composés à 30 % de Japonais pour 70 % de Chinois. Le terme « wakô » devient une étiquette commode, un paravent politique permettant à Pékin de prétendre qu’il combat une invasion étrangère alors qu’il affronte une insurrection sociale interne.

Le censeur Du Zhonglu, dans un rapport de 1553, brosse le portrait de ces équipages cosmopolites mêlant « barbares », insulaires des Ryûkyû (actuelle préfecture d’Okinawa) et renégats du Fujian. Mais comme le souligne l’historien Ray Huang (1918-2000), cette statistique ne doit pas masquer la répartition des tâches.

  • Les Chinois, souvent des marchands lettrés déchus comme le célèbre Wang Zhi (1501-1560) fournissent les capitaux, les navires, la connaissance du terrain et les réseaux de revente.
  • Les Japonais, eux, apportent l’expertise martiale. Craints pour leur brutalité et leur maîtrise du sabre, ces guerriers forment les troupes de choc. Ils constituent l’arme psychologique de la flotte, semant la terreur dans les rangs des conscrits chinois mal entraînés.

Cette professionnalisation militaire est directement liée au contexte japonais. L’archipel est alors déchiré par ce qu’on appelle « l’époque des royaumes combattants Sengoku » (戦国時代 Sengoku jidai). Les daimyo, seigneurs de guerre avides de financer leurs armées, n’hésitent plus à sponsoriser ces flottes pirates ou à les utiliser comme mercenaires pour forcer les blocus commerciaux. Les wakô ne sont plus de simples bandits : ils deviennent des acteurs paramilitaires, vecteurs de technologies (notamment les arquebuses) entre les deux pays.

Chassées progressivement des bases japonaises instables, ces nouvelles flottes multinationales déplacent leur centre de gravité. Elles investissent l’île de Taïwan, alors hors du contrôle impérial, la transformant en un hub logistique imprenable et en une plaque tournante du commerce illicite jusqu’au 17e siècle.

L’expansion maximale : de la Chine aux Philippines

Au sommet de leur puissance, les flottes wakô brisent toutes les digues. La mer de Chine devient trop étroite pour leurs ambitions. Ils ne se contentent plus d’écumer les côtes, ils remontent le cours du fleuve Yangtsé, frappant le cœur économique de l’empire du Milieu et pillant des métropoles comme Ningbo et Shanghai. Leur rayon d’action défie l’entendement pour l’époque : des chroniques signalent leur pavillon jusqu’en Thaïlande, en Birmanie, et même sur les côtes de l’Inde.

Artiste anonyme, portrait du général Qi Jiguang

Mais l’épisode le plus exotique et méconnu de cette expansion reste leur tentative d’implantation aux Philippines. La ville d’Aparri, au nord de Luçon, est fondée comme une véritable cité-État pirate. C’est là, loin des côtes du Japon, que l’histoire offre une confrontation anachronique : les samouraïs pirates face aux tercios espagnols. En 1582, lors des batailles de Cagayan, les soldats espagnols affrontent les wakô pour le contrôle de la région. Quelques années plus tôt, le seigneur de guerre pirate Limahong avait même tenté d’envahir Manille et d’établir un royaume éphémère à Pangasinan. Ces affrontements témoignent de la puissance de feu et de l’ambition territoriale de ces groupes, qui agissent désormais comme des États sans frontières.

Face à ce péril existentiel, le géant chinois finit par se réveiller. La dynastie Ming comprend que le nombre ne suffit pas face à la furie des pirates : il faut de l’intelligence tactique. Deux figures militaires vont incarner ce sursaut à partir de 1559 : les généraux Qi Jiguang (1528-1588) et Yu Dayou (1503-1579).

Qi Jiguang, nommé commissaire à seulement 26 ans, est un visionnaire. Il réalise que les troupes régulières chinoises sont terrifiées par le combat au corps-à-corps contre les sabreurs japonais. Il invente alors la célèbre « formation en canard mandarin » (Yuanyang Zhen), une escouade tactique de 12 hommes aux armes complémentaires (boucliers, lances de bambou, tridents, arquebuses) conçue pour neutraliser l’agilité des wakô.

Mais la guerre se gagne aussi sur le papier. En 1561, le cartographe Zheng Ruozeng compile le Riben tu zuan (« Compilation de cartes du Japon »). C’est une révolution dans la pensée stratégique chinoise. En interrogeant méthodiquement les victimes, les prisonniers pirates et les marchands, il cartographie non seulement les côtes chinoises à défendre, mais aussi les bases ennemies au Japon. Pour la première fois, la lutte contre les wakô force la Chine à sortir de son introversion géographique pour regarder son ennemi dans les yeux, de l’autre côté de la mer.

Le crépuscule : le sabre d’Hideyoshi et les navires portugais

La fin de l’âge d’or des wakô ne se joue pas sur un unique coup de dés. Elle est le fruit d’une lente asphyxie, orchestrée par une conjonction de facteurs inédits à la fin du 16e siècle. Les pirates, jadis rois des mers, se retrouvent pris en étau entre la naissance d’un État japonais fort et l’intrusion des puissances européennes.

Le coup de grâce vient paradoxalement de l’archipel lui-même. Le Japon, sous la houlette de Hideyoshi Toyotomi (1537-1598), ne peut plus tolérer l’existence de forces armées indépendantes. Comprenant que le monopole de la violence est le socle de sa stabilité, le nouveau maître du Japon prend deux mesures radicales qui vont assécher le vivier pirate.

Kanô Mitsunobu (狩野 光信, 1565–1608), Portrait de Hideyoshi Toyotomi, 1598, Musée municipal des Beaux-Arts d’Osaka.

La première, promulguée en 1588, est la célèbre « chasse à l’épée » katanagari. Sous prétexte de construire une statue géante de Bouddha, Hideyoshi ordonne la confiscation systématique des armes de la paysannerie. Cette mesure coupe littéralement les sources d’approvisionnement des wakô : il devient impossible de recruter des équipages armés dans les villages côtiers. La seconde mesure est politique : Hideyoshi menace de confiscation immédiate de leur domaine (han) tout seigneur (daimyo) qui offrirait asile ou soutien logistique aux pirates. Privés de leurs parrains politiques et de leurs bases arrière, les wakô se retrouvent isolés, transformés en parias sur leur propre sol.

En mer, l’équation change également avec l’entrée en scène d’un acteur inattendu : les Portugais. Installés à Macao, ces marchands européens ont tout intérêt à pacifier les routes maritimes pour sécuriser leur propre commerce de la soie et de l’argent. L’ennemi commun rapproche les anciens rivaux. Des archives de 1564 révèlent l’existence d’opérations conjointes historiques dans le delta de la Rivière des Perles : la lourde puissance de feu des navires portugais vient appuyer la flotte impériale chinoise pour traquer les escadres pirates.

Enfin, l’économie porte l’estocade finale. En 1567, la Chine assouplit le Haijin, légalisant de nouveau une partie du commerce privé. La contrebande perdant de sa rentabilité face au négoce légal, la structure même de la piraterie s’effondre. Les derniers seigneurs de la mer finissent par se dissoudre, s’intégrant aux marines officielles ou devenant, ironie de l’histoire, des marchands respectables.

Conclusion

L’épopée des wakô ne saurait se résumer à une simple chronique de pillages. Elle est le révélateur brutal d’une Asie en pleine métamorphose, tiraillée entre ses traditions féodales et l’appel du large. En bravant les interdits impériaux et en contournant les blocus, ces flottes hybrides ont prouvé par le fer que l’économie ne s’arrête pas au rivage et qu’aucun décret, aussi céleste soit-il, ne peut endiguer la marée du commerce.

Leur héritage est immense et paradoxal. C’est sous la pression de leurs assauts que les puissances terrestres millénaires, la Chine et la Corée, ont été contraintes de tourner leur regard vers l’océan, de dessiner des cartes, de forger des canons et d’entamer un dialogue diplomatique complexe. Les wakô ont été, bien malgré eux, les cruels architectes de la modernité asiatique. S’ils se sont effacés à l’aube du 17e siècle sous les coups d’Hideyoshi Toyotomi et des amiraux Ming, c’est finalement leur vision qui l’a emporté : ils ont ouvert des routes maritimes que les États n’ont jamais pu refermer.

Pour aller plus loin

Ouvrages historiques

  • Histoire du Japon médiéval : le monde à l’envers de Pierre-François Souyri. C’est l’ouvrage de référence en français. L’auteur y décrit brillamment cette période où l’ordre social s’effondre, où les vassaux renversent les maîtres (le Gekokujō) et où des paysans et pêcheurs peuvent devenir, par la force des choses, des pirates ou des seigneurs de guerre.
  • Histoire du Japon – Des origines à la fin de l’époque Meiji de Francine Hérail. D’une précision chirurgicale, ce livre permet de replacer les raids pirates dans la grande chronologie des relations diplomatiques entre le Japon, la Chine et la Corée.

Cinéma

  • God of War (2017) de Gordon Chan. Ce film à grand spectacle met en scène la lutte du général Qi Jiguang contre les pirates. Bien que romancé et orienté vers l’action, il offre une reconstitution visuelle saisissante des tactiques de l’époque, notamment l’usage des fameuses formations en « canard mandarin » et le choc entre le katana et les armes d’hast chinoises.

Tourisme de mémoire

  • En Chine (Fujian) : la cité de Chongwu. C’est l’un des vestiges les mieux préservés de cette guerre séculaire. Cette ville fortifiée, ceinte de remparts de granit face à la mer, a été bâtie spécifiquement pour briser les assauts des wakô. On peut encore y arpenter les murs qui ont vu les fumées des navires pirates à l’horizon.

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