L’esthétique urbaine japonaise, une histoire de zonage
Pourquoi les rues japonaises ont-elles un aspect si particulier ? Pourquoi sont-elles si différentes en France ? Est-ce à cause des différences culturelles ? Oui … et non ! C’est aussi grâce au zonage ! Sans zonage, pas de plan d’urbanisme et donc pas de rue. Si vous avez déjà joué à City Skylines, vous savez surement de quoi on parle. Mais joueur ou pas, lisez ce qui suit pour en apprendre davantage !

Le zonage, c’est quoi?
Avez-vous déjà vu en France une usine ou même un artisan en activité au centre d’une ville ? Non, et c’est grâce au zonage dont l’objectif principal est la bonne harmonisation des différents types d’activités urbaines.
Précisément, le zonage, c’est quoi ? C’est un outil de réglementation et de contrôle de l’utilisation du sol qui régit les constructions. Une autorité administrative (différente selon le pays) va diviser l’espace en zones ayant des contraintes spécifiques. Un bâtiment construit dans une zone devra respecter les règles de celle-ci. Il existe plusieurs types de zones avec, pour chacune, des réglementations spécifiques concernant le type de bâtiment pouvant y être construit.
Le zonage en France et au Japon, quelle différence?
En France, il existe quatre types de zones différentes gérées par le plan local d’urbanisme (PLU), la zone urbaine, la zone à urbaniser, la zone naturelle et forestière et la zone agricole, avec chacune des règles à respecter.
Au Japon, ce ne sont pas moins de treize zones qui sont régies par l’État depuis la loi de planification urbaine de 1968. Les treize zones sont divisées en trois catégories, les zones d’habitations, les zones commerciales, et les zones industrielles.
Cette différence peut paraître étrange, comment la France peut n’en avoir que quatre et le Japon treize ? Est-ce la France qui n’en a pas assez ou le Japon qui en a trop ? En réalité, ni l’un ni l’autre.
En France, le PLU à un objectif « formel », il contrôle la construction et les activités des zones non pas sur la base de la fonction du bâtiment, mais sur celle de ses caractéristiques de construction : la hauteur des bâtiments, le nombre d’étages, l’aspect architectural ou encore les nuisances tolérées. Implicitement, cela empêche donc certaines activités dans certaines zones.
Au Japon, le zonage est lui, « fonctionnel ». Les zones ont des critères beaucoup plus précis sur la fonction des bâtiments (habitation, commerce, industrie) que sur leurs caractéristiques.
Prenons un exemple pour illustrer cette différence fondamentale entre les deux systèmes. Imaginons que vous souhaitez faire construire une usine dans une zone résidentielle. Au Japon, cela vous sera interdit parce que c’est une usine. La seule fonction du bâtiment le disqualifie. En France, c’est parce que votre usine ne respectera pas les limitations de taille, de nuisances tolérées ou encore les contraintes d’aspect architectural, que sa construction vous sera refusée.
Nous avons défini le principe du zonage, dans ses grandes lignes. Mais en quoi est-ce qu’il contribue à l’aspect si particulier des rues japonaises ?
Le zonage au Japon
Vous avez forcément en tête des images de rues japonaises et vous vous demandez peut-être de quelles zones elles dépendent et si cela peut expliquer leur aspect si « japonais ». Vous risquez d’être surpris.

Si nous avons vu plus haut qu’il existe treize zones au Japon. Ces zones sont séparées entre trois catégories. Il existe huit zones dites « résidentielles », deux dites « commerciales » et trois autres « industrielles », pour autant, la rue résidentielle que vous avez en tête est peut être considérée comme une zone industrielle par l’administration japonaise !
Voici la liste des treize zones en question :
Les zones résidentielles
- Zone résidentielle exclusivement de faible hauteur de catégorie I.
Cette zone est réservée aux immeubles résidentiels de faible hauteur. Les bâtiments autorisés comprennent les bâtiments résidentiels qui sont également utilisés comme petits magasins ou bureaux et les bâtiments d’écoles primaires et secondaires.
- Zone résidentielle exclusivement de faible hauteur de catégorie II
Cette zone est principalement réservée aux immeubles résidentiels de faible hauteur. En plus des bâtiments des écoles primaires et secondaires, certains types de bâtiments commerciaux d’une superficie allant jusqu’à 150 m² sont autorisés.
- Zone résidentielle orientée moyenne/haute hauteur de catégorie I
Cette zone est réservée aux immeubles résidentiels de taille moyenne à élevée. Outre les bâtiments hospitaliers et universitaires, certains types de bâtiments commerciaux d’une surface au sol allant jusqu’à 500 m² sont autorisés.
- Zone résidentielle orientée moyenne/haute hauteur de catégorie II
Cette zone est principalement réservée aux immeubles résidentiels de moyenne et grande hauteur. Outre les bâtiments hospitaliers et universitaires, les bâtiments autorisés comprennent certains commerces et immeubles de bureaux d’une superficie allant jusqu’à 1 500 m² pour offrir des commodités à la communauté locale.
- Zone résidentielle de catégorie I
Cette zone est désignée pour protéger l’environnement résidentiel. Les bâtiments autorisés comprennent des magasins, des bureaux et des bâtiments hôteliers d’une superficie au sol allant jusqu’à 3 000 m².
- Zone résidentielle de catégorie I
Cette zone est désignée pour protéger principalement l’environnement résidentiel. Les bâtiments autorisés comprennent les magasins, les bureaux et les hôtels ainsi que les bâtiments avec salle de karaoké.
- Zone quasi résidentielle
Cette zone est désignée pour permettre l’implantation d’aménagements liés aux véhicules le long des routes tout en protégeant l’environnement résidentiel en harmonie avec ces aménagements.
- Zone résidentielle de campagne
Cette zone est désignée pour promouvoir l’utilisation de l’agriculture et protéger un bon environnement d’habitation lié aux habitations de faible hauteur en harmonie avec l’utilisation agricole.
Les zones à utilisation commerciale
- Zone commerciale de quartier
Cette zone est désignée pour offrir des commerces quotidiens aux résidents du quartier. Outre les bâtiments résidentiels et commerciaux, les petits bâtiments industriels sont autorisés.
- Zone commerciale
Des banques, des cinémas, des restaurants et des grands magasins sont construits dans cette zone. Les bâtiments résidentiels et les petites usines sont également autorisés.
Les zones à utilisation industrielle
- Zone quasi-industrielle
Cette zone est principalement occupée par des installations industrielles légères et des installations de services. Presque tous les types d’usines sont autorisés, à l’exception de celles qui sont considérées comme endommageant considérablement l’environnement.
- Zone industrielle
Tout type d’usine peut être construit dans cette zone. Bien que des bâtiments résidentiels et commerciaux puissent être construits, les bâtiments scolaires, hospitaliers et hôteliers ne sont pas autorisés.
- Zone exclusivement industrielle
Cette zone est réservée aux usines. Bien que tous les types de bâtiments d’usine soient autorisés, les bâtiments résidentiels, commerciaux, scolaires, hospitaliers et hôteliers ne peuvent pas être construits.

En dézoomant un peu, on se rend compte qu’à l’exception des deux dernières zones industrielles, le zonage est conçu comme une immense poupée gigogne. Chaque zone reprend les autorisations de la zone précédente et y additionne des nouvelles, devenant ainsi de moins en moins restrictives. Rien n’empêche donc de construire un bâtiment résidentiel dans une zone commerciale, ou un karaoké dans une zone quasi-industrielle. C’est ce qui explique l’éclectisme si distinctif des rues et villes japonaises, où peuvent se côtoyer une maison individuelle, un gratte-ciel et un atelier de menuiserie !
Nous avons là la différence principale entre le zonage en France et au Japon, la France n’ayant que quatre zones, celles-ci ont des règles spécifiques sans liaison entre une zone considérée comme plus restrictive et une autre considérée comme plus libre. C’est la raison principale pour laquelle de nombreuses rues et villes japonaises paraissent si hétéroclites. Vous pouvez y voir des rues avec des maisons individuelles entourées de gratte-ciels ou des industries secondaires (menuiseries, maçonneries, forges, …) au cœur d’un quartier résidentiel, car ces zones sont en réalité des zones industrielles ou commerciales à forte concentration de logement, ce qui n’est pas impossible au Japon.
Les ratios
Avec toutes ces informations, on pourrait s’imaginer pouvoir lire confortablement une carte de zonage japonaise. Si vous regardez bien les cartes, vous obtiendrez avec chaque zone trois valeurs différentes, par exemple 2 / 200 / 60.
Le premier chiffre précise quel type de zone est représenté (zone résidentielle de catégorie II ici par exemple).
Les deux autres valeurs, qui sont en réalité des pourcentages, représentent le ratio de surface au sol (ici 200) ainsi que le ratio de couverture du bâtiment (ici 60).
Qu’est-ce que cela signifie ?
Le ratio de surface au sol
Ce pourcentage représente la surface construite autorisée par rapport à la surface du terrain. Reprenons l’exemple du 200 % : si un terrain constructible avec ce ratio fait 100 m², il sera possible de construire un bâtiment possédant une surface au sol de 200 m².
Le ratio de couverture du bâtiment
Ce pourcentage représente la surface que peut couvrir le bâtiment par rapport au terrain, ici 60 %, autrement dit, le bâtiment peut couvrir 60 % de la surface du terrain, sur un terrain de 100 m², le bâtiment pourra faire 60 m² maximum, ce ratio empêchera de bâtir sur la totalité du terrain.
Maintenant, comment articuler ces deux ratios ? Pour notre exemple d’une zone « 2 / 200 / 60 » , sur un terrain de 100 m², on pourra donc construire un immeuble avec une emprise au sol de 60 m² au maximum et qui cumulera des étages jusqu’à un maximum de 200 m² de surface au sol totale. On pourrait donc construire trois étages de 60 m² et un dernier étage de 20 m² ou encore quatre étages de 50 m².
Voilà, vous avez toutes les informations à connaître avant de pouvoir bâtir un bâtiment au Japon. Tout ? Pas en réalité, il reste à respecter les règles de restriction de plan incliné !
Les restrictions de plan incliné

Gare à vous si vous envisagez de bâtir vingt étages de 10 m² ! Bien que cela respecterait les ratios, ce type de construction contreviendrait aux règles de restriction de plan incliné. Derrière ce terme obscur se cache un concept simple visant à maintenir une bonne circulation de l’air et de la lumière entre les bâtiments.
Sans vous entraîner dans les méandres des explications de l’administration japonaise sur ce point, ce qu’il faut retenir, c’est qu’une construction ne peut pas empêcher l’air de circuler ou la lumière d’accéder aux bâtiments autour.
Vous vous êtes peut-être déjà posé des questions en voyant des bâtiments japonais presque mitoyens et pourtant séparées. Eh bien cet espace permet de respecter beaucoup plus facilement les règles de restriction de plan incliné, en plus de permettre de ne pas être embêté par des soucis de mur mitoyen.
Les exceptions

Toutes ces règles permettent une homogénéité relative des zones urbaines japonaises, cependant, le zonage n’a pas toujours existé et certains bâtiments ou quartiers ont été bâtis bien avant les réglementations de zonage. Les villes ont donc la possibilité d’appliquer des exceptions pour conserver leur aspect historique ou pour prévenir toute spécificité locale, c’est le cas par exemple de Kyoto, qui dans ses quartiers les plus denses, empêche la construction d’immeubles de plus de 31 mètres de haut pour ne pas dénaturer l’aspect historique de la ville.
Voilà donc toutes les raisons qui expliquent un urbanisme si différent entre nos rues françaises et les rues japonaises. Avec toutes ces informations, vous pourrez partir l’esprit tranquille au Japon. Si vous vous perdez, au moins, vous saurez dans quelle zone vous serez perdu !
