Love on Trial : le prix à payer pour aimer
Trois ans après Love Life, le réalisateur Koji Fukada livre une nouvelle fable d’un amour impossible. Présenté à Cannes Première, Love on Trial lève le voile sur l’industrie des Idols et met en lumière la violence psychologique d’un système qui repose sur l’interdiction d’aimer. À l’occasion de sa sortie au cinéma aujourd’hui, Journal du Japon vous invite à en découvrir l’intrigue !

Le monde désenchanté des Idols sous le feu des projecteurs
Dans le dyptique Suis-moi je te fuis, Fuis-moi je te suis, puis Love Life, Koji Fukada explorait déjà avec poésie et douceur les amours contrariés. Avec son nouveau long-métrage Love on Trial (Renai Saiban), il nous confronte aux travers du show-business des girls band japonais, aussi communément appelées Idols.
L’intrigue suit Mai, membre du groupe fictif Happy Fanfare en pleine ascension. Elle enchaîne les répétitions, les concerts et les rencontres avec ses fans toujours plus nombreux. Sa vie a tout d’un conte merveilleux puisqu’elle accomplit enfin son vœu le plus cher : vivre de sa passion pour le chant et la danse.
Dans les coulisses cependant, la réalité est différente. Chaque geste, chaque mot, chaque sourire est mesuré, calibré pour plaire au public, essentiellement masculin. Aucun détail n’échappe à l’œil attentif et sévère du manager … ou presque. Un scandale éclate lorsque la meneuse du groupe, Nanaka, est accusée d’avoir entretenu une relation amoureuse avec un influenceur célèbre. La révélation sonne comme une trahison, pour ne pas dire infidélité, chez les fans et entraîne une escalade de haine, jusqu’à un point de non-retour. Lors d’une dédicace, un homme s’en prend à la jeune chanteuse et l’agresse physiquement sous le regard terrifié de ses coéquipières. Écartée aussitôt, Nanaka doit céder sa place à Mai, propulsée sur le devant de la scène d’une industrie dont elle perçoit de plus en plus la violence. Désormais, consciente de la cage dorée dans laquelle elle est enfermée, Mai perd progressivement l’illusion de son rêve.

Un soir, elle tombe par hasard sur Kei, un ami d’enfance devenu mime itinérant. Contrairement à elle, Kei vit modestement de son art, sans artifice ni contrainte. Une rencontre salvatrice pour la jeune femme, qui entrevoit alors l’espoir de vivre autrement. Au fil des tours de magie naît un amour que Mai ne peut se résoudre de taire, tout comme sa colère envers son agence. Le manager de Happy Fanfare ne tarde pas à engager des poursuites contre elle et exige une compensation pour la violation de son contrat.
Déterminés à ne pas sacrifier leur amour, les deux amants décident de se battre pour faire valoir leur droit à aimer, quel qu’en soit le prix.
Le malaise des relations parasociales entre idols et fans
Sous les stroboscopes et les paillettes, Love on Trial révèle un malaise profond : un public majoritairement adulte et masculin, des maquillages rajeunissants, des tenues colorées à l’esthétique presque enfantine, et surtout une industrie qui repose sur un fantasme soigneusement entretenu, celui d’une relation intime entre l’artiste et chacun de ses fans. Ce lien para-social, qui prend la forme de rencontres physiques, de selfies et de vidéos personnalisées, nourrit l’illusion que la chanteuse est accessible, dévouée, presque promise. Elle devient une marionnette malléable à souhait pour se conformer à l’image d’une petite amie idéale auprès de ceux qui la soutiennent et l’adorent.
Pour que ce système fonctionne, il doit reposer sur une règle stricte : le ren’ai kinshi (littéralement « l’interdit sur l’amour » en français), soit l’interdiction de toute relation amoureuse, implicitement avec une personne du sexe opposé. Les Idols chantent l’amour mais n’ont pas le droit de le vivre. Un diktat censé préserver une image de pureté et de disponibilité émotionnelle auprès des admirateurs. En échange, ces derniers font tout leur possible pour soutenir leur favorite, la plupart du temps financièrement, en achetant des goodies à leur effigie. Un rituel qui prend parfois des proportions telles que les fans achètent des dizaines de CDs dans l’espoir d’obtenir une interaction de quelques secondes avec leur Idol.

Et pour celles qui oseraient commettre l’irréparable et seraient dénoncées, deux issues possibles : la rétrogradation ou le licenciement, avec de surcroit l’obligation de présenter des excuses publiques. L’affaire Minami Minegishi en est d’ailleurs un cas exemplaire. La jeune femme, membre du groupe AKB48, s’était rasée la tête et avait publié une vidéo d’excuse, après qu’un tabloïd avait révélé sa liaison avec un homme. Un geste fort, symbole de pénitence au Japon, qui démontre la pression psychologique à laquelle les Idols sont soumises.
Une chronique intimiste et féministe
Fukada n’est pas le premier à aborder frontalement ce tabou. Le regretté Satoshi Kon en livrait déjà une vision sombre et anxiogène dans le thriller psychologique Perfect Blue, où l’obsession d’un fan et la perte d’identité d’une chanteuse prenaient des allures de cauchemar. Là où Kon explorait la chute d’une femme victime de sa propre image, Love on Trial fait le choix d’une approche plus sociale et réaliste. Cette volonté se traduit notamment par le casting, composé d’anciennes membres de girls band, ou toujours actives, comme Kyoko Saito qui incarne Mai. Le film ne raconte pas un fait divers quelconque, il reflète une histoire authentique, un vécu, similaire à celui de Minami Minegishi.
Contrairement à ce que pourrait laisser deviner le titre, le procès ne constitue pas le cœur de l’intrigue. Déployée en deux temps, on y découvre d’abord le quotidien de Mai en tant qu’Idol et sa rencontre avec Kei, puis huit mois plus tard, l’affaire judiciaire qui l’oppose au manager de Happy Fanfare. Le film adopte une mise en scène sobre et aseptisée, à l’image de l’affiche japonaise, où Mai se tient en tailleur, droite et figée, lors de sa comparution au tribunal. L’utilisation répétée du champ contrechamp et des plans serrés créent une atmosphère suffocante et donne le sentiment que la jeune femme ne peut se défaire de son statut de star.

Si Love on Trial n’est ni un film radicalement engagé ni un thriller romantique, il évite aussi l’écueil du sensationnel. Le film s’attarde avant tout sur le cheminement de sa protagoniste, ses doutes, ses espoirs et ses renoncements. Car c’est toute sa vie qui est en jeu dans ce procès. Et surtout, un dilemme douloureux : choisir entre ses deux amours, celui d’un être aimé et celui de son propre rêve, qu’elle poursuit depuis l’enfance. Ici, Mai n’a pas vocation à devenir une lanceuse d’alerte, ni une martyre sacrifiée sur l’autel de la cause féministe. Elle aspire seulement à exister pour elle-même et faire reconnaître sa liberté. En ce sens, Love on Trial est un film qui brille surtout par sa capacité à donner à voir la vie intérieure d’une femme qui essaye de protéger son individualité face à un système encore trop souvent misogyne.
Bien que le no-dating demeure fortement ancré dans la société nippone, une évolution juridique est venue en bouleverser les fondements ces dix dernières années. Le 18 janvier 2016, un tribunal de Tokyo a reconnu par un cas de jurisprudence que certaines clauses imposées aux Idols par les agences pouvaient être anticonstitutionnelles et liberticides. En conséquence, les chanteuses de girls band ne sont pas tenues de payer une amende en cas de dérogation à leur contrat, et ont bel et bien le droit d’avoir des relations amoureuses.
Au-delà de la J-Pop et de ses mécanismes, Love on Trial s’inscrit dans une réflexion plus large sur la place des femmes au Japon, encore trop souvent pensée sous le prisme du patriarcat. En mettant en scène la réification des corps féminins et l’absurdité des relations para-sociales entretenues avec les fans, Fukada entrouvre une porte vers un avenir plus juste pour les Idols.
