Immortaliser Miyajima, grâce à la pluie
Se rendre au Japon lors des saisons les plus populaires comme celle des Momiji, ce n’est pas simplement accepter le sur-tourisme, c’est également devoir jongler avec la météo que beaucoup redoutent par crainte de perdre une journée de leur court séjour. Pourtant, c’est l’exact opposé qui se produit… Journal du Japon vous emmène (re)découvrir la ville, un jour de pluie…

C’est grâce à elle que l’île de Miyajima, classée au patrimoine mondial, revêt sa plus belle robe et incarne tout son côté sacré et mystique. De la petite ruelle, au temple Itsukushima-jinja, chaque recoin devient une scène suspendue. Le bruit assourdissant de la foule laisse place à celui de la pluie sur les feuilles et dans les gouttières des temples. Le rythme ralentit pour avoir tout le temps de profiter pleinement.
Le torii flottant d’Itsukushima prend une tout autre dimension quand la brume l’enveloppe et que la marée montante disperse les plus courageux qui se sont aventurés à ses pieds. Loin d’être un obstacle, la pluie devient ici la meilleure manière de saisir et de capturer le véritable caractère de l’île.
Quand la pluie sublime le sacré


Comme chaque année au mois de novembre pour la saison des Momiji, l’île de Miyajima se transforme en une estampe vivante de rouges et d’orangés. Les érables japonais qui bordent les allées menant au sanctuaire attirent des milliers de visiteurs venus des quatre coins du globe pour admirer le spectacle. Les rues commerçantes telles que Omotesando Street se remplissent, les terrasses du temple Itsukushima sont bondées et l’île perd un peu de la paix qui lui donne toute son âme.
La petite sœur du Mont-Saint-Michel (les deux sont jumelées depuis 2009) est, pour beaucoup de touristes au Japon, l’étape finale de leur voyage lorsque l’on suit la très populaire « golden road » (Tokyo, Kyoto, Osaka, Hiroshima…). La dernière étape d’un tel périple est comme le dessert lors d’un dîner au restaurant. Même si le moment était féerique, celui-ci sera gâché et l’on ne retiendra que le fondant qui ne l’était pas.


Nul n’ignore qu’au Japon, la pluie peut arriver très vite. En quelques minutes, le décor change. Les mégalopoles se transforment en un univers de film dystopique et les lieux plus reculés comme Miyajima, quant à eux, prennent une dimension plus mystique inspirant l’imaginaire de Ghibli. Franchissez le pas, armé du célèbre parapluie transparent des konbini, pour découvrir cette nouvelle version du Japon. Le dépaysement commence dès le ferry depuis Miyajimaguchi. Le plus tôt possible, pour profiter du peu de touristes à bord. Avec le JR pass (régional et national), le trajet est gratuit depuis Hiroshima, seulement une taxe de 100 yens est demandée avant de monter sur le ferry de la compagnie JR. À bord, surtout des locaux. Le trajet dure environ 10 minutes et le bateau accoste sur une île encore endormie.
Sur place, c’est au pied du Mont Misen que le temple Daisho-in, fondé en 806, apparaît à travers les érables. Ses pavillons dispersés sur le flanc de la montagne, ses statues et ses jardins offrent une immersion totale. Le lieu est quasi désert.



Pour emprunter le téléphérique qui mène au sommet du Mont Misen, il faut souvent patienter, mais sous la pluie, pas de file d’attente. La cabine s’élève au-dessus de la forêt primitive du mont, classée au Patrimoine mondial, tandis qu’elle se fond peu à peu dans les nuages.

C’est dans ces moments-là que le caractère de l’île prend tout son sens : les feuilles d’érable entre les gouttes sur le parapluie, les cerfs de l’île cherchant un abri sous les pontons rouge vermillon, la baie qui abrite le torii s’effaçant dans la brume et laissant le portail entre ce monde et celui des esprits comme suspendu… La nature reprend ses droits sur l’agitation touristique. Les cérémonies se poursuivent dans le calme, le son de la pluie remplace celui de la foule.


La pluie : un allié pour tout le Japon
Au Japon, la pluie fait partie de la culture et du quotidien. Il existe même un proverbe « amadare ishi wo ugatsu » qui signifie littéralement « les gouttes de pluie finissent par percer la pierre », autrement dit « la patience et la persévérance finissent toujours par payer ». Les Japonais ne vivent pas la pluie comme une contrainte, mais comme un élément du quotidien. Ce qui se passe à Miyajima sous la pluie se passe dans tout le pays. Chaque temple, chaque ruelle, chaque jardin se transforme dès les premières gouttes.
Aujourd’hui, les photos rythment les itinéraires de voyages au Japon, notamment via Instagram qui est devenu le premier guide pour toute une génération. À force de suivre un parcours déjà vu à travers les écrans, le dépaysement lié à la découverte d’une culture si différente de la nôtre disparait. Les spots les plus célèbres et « instagrammables » sont photographiés des milliers de fois avec les mêmes cadrages, les mêmes lumières, les mêmes couleurs. Chaque image ressemble à la précédente.


La pluie casse cette uniformité. Elle offre des conditions que peu cherchent et pourtant, ce sont celles qui produisent les images les plus marquantes. Les reflets d’une flaque d’eau, les textures des feuilles de Momiji, les nuages descendant des montagnes, la brume isolant les sujets naturellement. Les temples et lieux touristiques si bondés retrouvent enfin leur charme. Sublimer son voyage, c’est aussi apprivoiser la pluie quand elle s’invite, c’est s’émanciper du commun des réseaux et se réapproprier son voyage. Ralentir sous la pluie, c’est accepter de voir et de photographier le Japon autrement. Et souvent, c’est cette version-là qui reste en mémoire.

Miyajima sous la pluie, ce n’est pas une journée perdue. C’est découvrir une version plus authentique de l’île, plus éloignée des réseaux. L’atmosphère sacrée de l’île reprend le dessus face à la suractivité touristique du lieu. Cette réalité dépasse Miyajima, mais également tout le Japon. Si la pluie s’invite lors de votre prochain voyage en terre nippone, ne courez pas après un plan B. Allez plutôt découvrir un autre visage du Japon afin de capturer des images qui racontent également le pays.
Si cette magie-là vous parle, vous pouvez également la retrouver dans la baie du grand frère de Miyajima, celle du Mont-Saint-Michel, qui n’est jamais aussi beau qu’avec la tête dans les nuages.


