[MEET KABUKI] – Rencontre avec Nakamura Takanosuke, acteur de kabuki à la MCJP les 9 et 10 avril 2026

Assister à une pièce de théâtre kabuki est rare en France et les 9 et 10 avril 2026, à la Maison de la culture du Japon, ce sont deux chances de (re)découvrir cet art du spectacle propre au Japon dont les origines remontent à plus de 400 ans. Avec le soutien du Japan Creator Support Fund – Japan Arts Council et de la Fondation franco-japonaise Sasakawa, SHOCHIKU lance dans la capitale française sa tournée européenne MEET KABUKI – The Art of « Onnagata » Europe Tour 2026. Pour l’occasion, Journal du Japon a eu l’honneur de poser 10 questions au talentueux acteur de kabuki Nakamura Takanosuke.

Affiche de MEET KABUKI - The Art of "Onnagata" Europe Tour 2026 ©SHOCHIKU Co.,Ltd.
Affiche de MEET KABUKI – The Art of « Onnagata » Europe Tour 2026 ©SHOCHIKU Co.,Ltd.

Journal du Japon : Bonjour et merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. Ce n’est pas tous les jours que l’on peut interviewer un acteur de kabuki et merci de nous faire cet honneur. Pouvez-vous nous parler de ce qui vous a poussé à devenir acteur de kabuki professionnel et partager un souvenir d’enfance ?

Nakamura Takanosuke ©Tadao Matsuda
Nakamura Takanosuke ©Tadao Matsuda

Nakamura Takanosuke : Le kabuki reposant sur un système héréditaire, j’ai grandi en jouant avec des éventails et des sabres dans les salles de répétition et les loges du Kabukiza. J’ai donc tout naturellement pensé en grandissant que je deviendrais acteur de kabuki. Le décès de mon père a bouleversé mon environnement, mais vers l’âge de 20 ans, en voyant mes amis commencer à chercher du travail, j’ai pris la ferme résolution de consacrer ma vie à cet univers. L’admiration que je porte à mon père y est aussi pour beaucoup.

Un souvenir marquant de mon enfance est lié à sa dernière apparition sur scène : son cancer était si avancé qu’il arrivait en loge en fauteuil roulant. Pourtant, depuis les coulisses, il a prononcé sa réplique avec sa voix sonore et puissante habituelle avant d’entrer en scène. Même avec mes yeux d’enfant, j’ai ressenti physiquement ce qu’était un véritable professionnel. De plus, dans le kabuki, même les plus jeunes enfants ont conscience de leur statut de professionnel, car c’est ainsi que nous sommes élevés.

La transmission de la tradition se fait-elle uniquement par la pratique (transmission orale) ? Existe-t-il des ouvrages historiques ?

En principe, il n’y a pas de manuel scolaire. L’apprentissage se fait principalement par le kuden (la transmission orale), de maître à élève lors de leçons en face-à-face. Le plus important n’est pas seulement d’apprendre la forme des mouvements, mais de saisir le shône (l’essence, le cœur) du rôle.

Selon les familles, il peut y avoir des écrits ou des enseignements transmis de génération en génération. Dans le cas de notre famille, la lignée Tennôji-ya, le père du premier Nakamura Tomijurô était Yoshizawa Ayame I, un acteur légendaire de rôles féminins (onnagata) de la région du Kansai. Il a laissé un livre intitulé Ayamegusa, qui expose les préceptes de l’onnagata, et que de nombreux acteurs étudient encore aujourd’hui.

Yoshizawa Ayame I, estampe tirée du recueil Amayo no Sanbai Kigen (1693) - Source : Kabuki21
Yoshizawa Ayame I, estampe tirée du recueil Amayo no Sanbai Kigen (1693) – Source : Kabuki21

Bien sûr, nous disposons de vidéos de nos jours, mais les subtilités et l’état d’esprit requis pour comprendre pourquoi un rôle est interprété de telle ou telle manière ne peuvent s’acquérir qu’en observant et en imitant les anciens. C’est un apprentissage où l’on « vole l’art avec les yeux », une méthode commune non seulement au kabuki, mais aussi aux autres arts traditionnels et aux arts martiaux japonais.

Existe-t-il un système de grades comme dans les arts martiaux ? Et est-il courant de monter sur scène pour la première fois à l’âge de 2 ans ?

J’ai fait mes débuts sur scène à l’âge d’un an et onze mois, et j’ai eu deux ans pendant cette série de représentations. C’est exceptionnellement précoce, même dans le monde du kabuki. (Note : Il arrive que des enfants apparaissent sur scène sous leur vrai nom, avant même de recevoir leur nom de scène, ce qu’on appelle un hatsu-omemie).

Quant aux grades, pour les disciples issus de familles non théâtrales, il existe une progression : ils commencent au niveau de nadaishita (apprenti), passent un examen pour devenir nadai (acteur titulaire), puis peuvent accéder au rang de kanbu haiyû (acteur cadre). Cependant, c’est assez différent des grades (dan) des arts martiaux. L’entraînement exige que, même les jours où l’on ne joue pas, on se tienne en coulisses pour observer le jeu des aînés et « voler » leur art au quotidien.

Préférez-vous jouer des rôles masculins (tachiyaku) ou féminins (onnagata) ? Quels sont les défis liés à chacun ?

Personnellement, je préfère les rôles masculins (tachiyaku). C’est un registre fascinant car il offre une grande variété de rôles très virils qu’on ne pourrait pas expérimenter dans la vie réelle : du jeune premier séduisant (nimaime) aux rôles puissants du style aragoto arborant le maquillage rouge kumadori (symbolisant les veines saillantes), en passant par l‘iroaku, le méchant séducteur et diabolique, mais irrésistible.

Nakamura Takanosuke dans Shakkyô ©Ogawa Tomoko (小川知子)
Nakamura Takanosuke dans Shakkyô ©Ogawa Tomoko

Bien que les deux registres soient difficiles, je considère que l’onnagata requiert un niveau de professionnalisme encore supérieur. Puisque nous sommes des hommes jouant des femmes, cela demande une force mentale et une ingéniosité de tous les instants pour maintenir cette illusion féminine dans les moindres détails du jeu et de la danse, afin de ne jamais laisser transparaître notre nature masculine, ne serait-ce qu’une fraction de seconde.

Nakamura Takanosuke dans Fuji Musume ©Watanabe Fumio (渡辺文雄)
Nakamura Takanosuke dans Fuji Musume ©Watanabe Fumio

Préférez-vous les drames historiques (jidaimono) ou les drames domestiques (sewamono) ?

Les drames historiques offrent une beauté stylisée, une musique dynamique et des répliques déclamées presque comme à l’opéra. À l’inverse, les drames domestiques charment par la peinture réaliste et l’esprit chic de la vie des gens du peuple à l’époque d’Edo. Les deux ont leurs mérites, il m’est impossible de choisir.

Toutefois, si je devais citer ma pièce préférée, ce serait Kanjinchô. C’est le chef-d’œuvre absolu, réunissant tous les éléments : la musique, la beauté des dialogues dignes d’une pièce de Shakespeare, et la danse. Mon père disait d’ailleurs souvent que « les joutes oratoires de Kanjinchô ressemblent à du Shakespeare ».

Estampe de Utagawa Kunisada représentant Ebizô Ichikawa V dans le rôle de Benkei et Danjûrô Ichikawa VIII dans le rôle de Tokashi – Source : NDL Digital Collections

Que signifient pour vous le Prix d’Encouragement du Théâtre National (2020) et le Prix des Nouveaux Talents du Ministre de l’Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie (2024) ?

Recevoir ces prix prestigieux, qui ont été décernés à de si grands aînés avant moi, et voir mon travail quotidien ainsi reconnu, est une immense source de gratitude. Cependant, un prix n’est que le résultat d’un accomplissement passé. Je ne m’en contente pas ; je le prends plutôt comme un encouragement pour continuer à travailler dur à l’avenir.

Comment envisagez-vous l’avenir du kabuki et le problème de la relève ?

En tant qu’acteur, c’est une question qui m’inquiète beaucoup. Ce ne sont pas seulement les acteurs qui manquent, mais aussi les artisans : les perruquiers (tokoyama), les accessoiristes, sans oublier la pénurie de matériaux pour teindre les costumes. Un autre défi majeur réside dans l’évolution des mentalités : certaines valeurs morales, comme le fait de sacrifier son propre enfant en substitut par loyauté envers son seigneur, deviennent difficiles à comprendre, même pour le public japonais contemporain.

Auriez-vous un conseil pour le public européen afin qu’il apprécie pleinement le kabuki ?

Je leur conseillerais de venir sans a priori et de s’imprégner du spectacle de manière directe. Le public étranger a souvent un regard très aiguisé, abordant les pièces sous des angles différents que nous ne soupçonnons pas, ce qui est extrêmement rafraîchissant pour nous. Vous pourrez toujours faire des recherches sur le contexte historique plus tard ; pour commencer, venez au théâtre et laissez-vous simplement porter physiquement par la beauté visuelle et la musique.

À quoi ressemble le quotidien d’un acteur de kabuki professionnel ?

Nous ne sommes pas attachés à une troupe théâtrale spécifique, nous travaillons plutôt de manière indépendante (en freelance). Le fait que les productions soient gérées par une entreprise privée comme Shochiku, alors que d’autres pays protègent leurs arts traditionnels par le biais de l’État, est un modèle assez unique au monde. Mon quotidien consiste à me produire chaque mois dans différents lieux, que ce soit dans les grands théâtres (Tokyo, Nagoya, Kyoto, Osaka, Hakata) ou en tournée à travers tout le pays, tout en calant mes répétitions entre les représentations.

Enfin, un mot pour le public français qui attend vos représentations avec impatience ?

Pour cette fois, nous présenterons les chefs-d’œuvre de la danse Fuji Musume et Shakkyô dans un format très proche de ce que nous proposons au Japon. Nous vous dévoilerons également les coulisses avec la séquence « Comment devient-on onnagata », ce qui vous permettra de ressentir toute la fascination exercée par ces rôles féminins uniques au kabuki.

J’espère que vous ressentirez physiquement cet art traditionnel vieux de 400 ans, et que cette expérience servira de pont pour vous rapprocher encore plus du kabuki. Au fait, il n’y a pas de lustre dans les théâtres de kabuki, vous n’avez donc pas à craindre qu’il vous tombe sur la tête ! Soyez rassurés et profitez du spectacle jusqu’au bout.

Merci beaucoup pour les réponses et espérons que vous aurez pu, le 9 et 10 avril, vous rendre à la Maison de la culture du Japon à Paris pour des représentations qui s’annoncent exceptionnelles !

Remerciement à la compagnie de théâtre Shochiku et spécialement à Madoka Honjo pour l’organisation de l’interview et la traduction du japonais vers le français.

Plus d’informations sur le site de la MCJP : https://www.mcjp.fr/fr/la-mcjp/actualites/meet-kabuki-the-art-of-onnagata-europe-tour-2026

David Maingot

Responsable Culture à JDJ et passionné de la culture et de l'histoire du Japon, je rédige des articles en lien avec ces thèmes principalement.

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