Interview avec Florent Chavouet, auteur du carnet de voyage Tokyo Sanpo

Nous avons rencontré Florent Chavouet, l’auteur du carnet de voyage illustré Tokyo Sanpo, à l’occasion de sa visite au Festival Mang’Azur de Toulon.

Florent Chavouet dessine dehors pendant, ce n’est pas une première ! © Photo Julien Tartarin

Une fois n’est pas coutume, Florent Chavouet exerce son talent d’illustrateur dehors, assis sur le béton. Si sa trousse, pleine à craquer de crayons de couleur, pouvait parler pour lui, elle nous dirait être ouverte à tous les tons qu’on trouve dans le quotidien. Sensible à la nature et à la diversité offerte par les paysages urbains et ruraux, Florent Chavouet s’est promené dans les rues de Tôkyô pendant 6 mois. Loin des sites touristiques et de la foule, il a pris le temps d’observer les habitudes de vie des Japonais avec un humour qui montre son attachement à leur culture. Son ouvrage Tokyo Sanpo (littéralement « balade dans Tôkyô »), est un recueil des croquis qu’il a réalisé pendant ce voyage et à son retour.

Biographie : Florent Chavouet est diplômé en arts plastiques. Son recueil de croquis sur la ville de Tôkyô, Tokyo Sanpo, est sorti le 21 mars 2009 aux éditions Philippe Picquier. Depuis, il espère retourner au Japon pour réaliser une deuxième carnet de voyage illustré, cette fois sur la campagne japonaise. À défaut de dessiner autant en France qu’au Japon, l’auteur s’est tout de même lancé dans la réalisation en série d’illustrations personnalisant le sushi : florentchavouet.blogspot.com

Journal du Japon : Pourquoi êtes-vous parti au Japon ?

Florent Chavouet : Ma copine a trouvé un stage de six mois chez L’Oréal et je l’ai suivie. J’ai pris le visa « vacances-travail ». On aimait déjà tous les deux le Japon avant de partir et j’avais déjà fait un voyage avec un ami, le choc n’a donc pas été trop violent en arrivant.

Entre guide et carnet de voyage, quel est le concept de Tokyo Sanpo ?

C’est un livre à mi-chemin entre un carnet de voyage, plutôt subjectif, et un guide qui serait au contraire plutôt objectif. Je ne voulais pas parler de moi, ni de mon expérience mais de la ville de Tôkyô. Je n’avais pas pour autant assez de documentation pour faire un guide complet, avec les hôtels, les restaurants, toutes les bonnes adresses. On se retrouve donc entre les deux, avec un chapitrage qui permet quand même de s’imprégner de l’ambiance des différents quartiers de la ville. Je ne recense pas non plus tous les quartiers. L’importance des chapitres dans le livre n’est pas proportionnelle à l’importance des quartiers dans la ville de Tôkyô. Je fais surtout référence aux quartiers où on a vécu, où personne ne va, mais où pour moi, il s’est passé plein de choses.

Comment est né ce projet ?

Je me suis mis à dessiner au fur et à mesure de notre séjour, sans idée précise de ce que j’allais faire de mes dessins. Au bout d’une dizaine de pages, je me suis pris au jeu et j’ai continué jusqu’à remplir plusieurs carnets. Six mois plus tard, j’ai pensé à les faire publier.

Pouvez-vous nous faire une liste des cinq coutumes les plus étranges qui vous ont marqué chez les Japonais ?

Dès que vous vous retrouvez dans un endroit calme, comme une bibliothèque, il y a toujours un Japonais qui va se racler la gorge, bien fort, ça glace le sang… Les Japonais ne retiennent pas les portes, pas par manque de politesse, mais parce que ça ne fait pas partie de leur culture. Au début c’est un peu surprenant, heureusement qu’il y a surtout des portes électriques au Japon ! Ils dorment partout, on voit souvent les salarymen s’allonger sur les pelouses, les jambes écartées, la tête sur la mallette, complètement débraillés… Ça fait un peu clochard, mais clochard en cravate ! (Rires) Dans le même genre, dès qu’ils sont en groupe, qu’ils sont fatigués, ils s’accroupissent et discutent les fesses au ras-du-sol. (Rires) À Tôkyô, il y a peu de banc publics, il y a juste des rebords… C’est la première chose que j’ai cherchée pour dessiner, et j’ai dû acheter une chaise pliante.

Auto-portrait Florent Chavouet

Au début du voyage, vous vous êtes retrouvés sans logement, quels sont les conseils de préparation que vous donneriez avant de partir au Japon ?

Comme je ne parlais pas japonais, c’est surtout ma copine qui a tout géré. On avait bien préparé notre départ, mais ça ne s’est pas passé comme prévu. Sur Internet on peut trouver pas mal d’agences immobilières, de guesthouse, de maisons pour les étrangers, des locations d’appartements, des colocations. Il faut faire attention aux prix, surtout qu’il y a souvent plein de frais qui s’ajoutent et dont on a pas connaissance au début. Il y a bien sûr une caution, les charges, mais il y a aussi le mois qu’on donne en cadeau. On peut trouver un appartement qui ne semble pas tellement cher au départ, mais dont le prix va vite grimper. Même en préparant bien son voyage, on va de surprise en surprise, et l’immobilier au Japon est un peu un monde d’escrocs.

Avez-vous eu le mal du pays pendant votre séjour ?

La gastronomie française m’a beaucoup manqué, tout comme la gastronomie japonaise me manque aujourd’hui. Durant notre séjour, nos parents nous envoyaient des colis avec du saucisson et du fromage. (Rires) Il y a pas mal de boulangeries au Japon mais c’est plus de la viennoiserie trop sucrée allemande ou américaine, et la viande est très chère.

En quoi votre voyage vous a-t-il changé ?

Je me suis aperçu que j’y avais trouvé un style graphique. Je n’avais jamais autant dessiné qu’au Japon. D’un point de vue professionnel, ce séjour a été une révélation. J’ai aussi très envie d’y retourner, pour continuer à faire des découvertes sur le train de vie des Japonais. La première fois que je suis parti au Japon avec un ami, c’était pour traverser le pays à vélo. On avait bien une vision sur le quotidien des Japonais mais on n’a pas eu le temps de prendre un rythme de vie à peu près normal, on dormait dehors, etc. Pendant notre séjour de 6 mois avec ma copine, on a eu une maison, une petite vie de quartier, on connaissait nos voisins, c’était différent.

Au Japon, le cochon peut aussi être un animal domestique © Photo Julien Tartarin

Avec ce carnet de voyage, vous donnez l’image d’un pays excentrique (cf. le cochon domestique ci-dessus), mais aussi un peu ringard ?

Je n’ai pas particulièrement cherché à faire un livre drôle mais j’aime bien relever les situations de la vie quotidienne un peu comiques. Je me suis fait plaisir à raconter des anecdotes aussi marrantes que celle du cochon ou du français-translation. Je ne me moque pas non plus des Japonais, j’ai simplement une attirance pour tout ce qui est un peu bricolé, un peu bidon, comme les petites mamies, les baraques mal foutues, tout ce qui n’est ni grandiose, ni typique, mais entre les deux. C’est également une partie importante du folklore japonais, dont on parle peu. Le défi est de savoir prendre du recul par rapport à ce qu’on observe.

On rencontre peu de monde dans votre livre, pourquoi ?

Ma copine parlait japonais, contrairement à moi, elle n’a donc pas eu de mal à s’intégrer. J’étais aussi plus facilement isolé étant donné qu’elle travaillait beaucoup, nos colocs étaient également très occupés, la rencontre était donc moins évidente. J’ai rencontré un Français qui vendait du vin – ce qui n’aidait pas à surmonter le mal du pays – mais là encore son travail lui prenait tout son temps… Je réalise que je ne les ai même pas dessinés ! J’aurais tellement aimé ajouter d’autres anecdotes dans ce livre, mais au moment où j’ai fait mes dessins, je n’avais pas encore conscience de ce que je pouvais en faire. Je n’ai par exemple pas pensé à parler des personnes à qui j’ai donné des cours de langue, ou encore du gars qui m’a payé le repas. Je l’ai vu plein de fois, j’aurais eu mille choses à raconter sur lui. Il avait des maîtresses et quand il m’a présenté à sa famille, il n’a pas oublié de me rappeler de me taire ! (Rires) Si j’avais la possibilité de repartir maintenant, je ferais quelque chose de plus complet, plus diversifié. Finalement, on pourrait croire que c’est un handicap de ne pas parler japonais, dans mon cas ça m’a permis de me retrouver face à des situations cocasses. En revanche, si j’avais parlé la langue, j’aurais certainement pu approfondir mes relations avec les Japonais.

Pour vous, les petits vieux semblent très comiques. On leur donne d’ailleurs souvent le rôle du petit rigolo dans le manga et l’animation…

Ils sont très curieux, les mamies posent des questions et vont faire tous les efforts du monde pour se faire comprendre. Il y a aussi les papys qui vont vers toi, qui te payent à boire même si tu ne les comprend pas. Ils m’ont donné l’impression d’être hors époque, par contre ils continuent de faire un boulot très dur. Pendant mon premier séjour, on les voyait arracher les herbes mortes sur les petites départementales sous un soleil de plomb. On se demandait ce qu’ils faisaient là, pourquoi ils n’étaient pas plutôt chez eux devant la télévision. (Rires)

« J’ai proposé un projet de suite à mon éditeur, où je m’intéresserais cette fois-ci à la campagne japonaise. »

Florent Chavouet dédicace son livre au Festival Mang’Azur à Toulon © Photo Julien Tartarin

Est-ce que vous prévoyez de donner une suite à cet ouvrage ?

J’ai justement proposé un projet de suite à mon éditeur, où je m’intéresserais à la campagne japonaise, mais pour l’instant c’est lettre morte. J’adore la vie de village, les petits vieux, la nature, les paysages, les petites bêtes, le rythme de vie autour de métiers un peu rude, etc. Il y a vraiment matière à raconter. J’aimerais bien partir cet été, camper sur une petite île que je pourrais entièrement décrire, maison par maison avec un plan des rues. En parcourant l’île à pied, je pourrais faire une cartographie à hauteur d’homme. Je rechercherais aussi les petites bêtes, les plantes, je ramasserais tout ce que je pourrais trouver sur la plage etc. Le chapitrage du livre serait différent de celui de Tokyo Sanpo, je ne peux pas ordonner mes observations par quartier mais plutôt par thème comme la vie de village, mes rencontres, les pêcheurs, etc.

Vous y avez bien réfléchi…

Il me reste à trouver des financements, je suis en train d’élaborer un budget qui ne dépasserait pas 2 000 euros pour 3 mois. Ça pourrait être l’objet d’un autre thème : comment vivre au Japon, un peu comme un clochard, avec le moins d’argent possible. (Rires) Tout le monde n’a pas envie de faire de concession sur le confort mais c’est quelque chose que je serais tenté de faire pendant les beaux jours…

Comment avez-vous vécu votre retour en France ?

Au début j’étais content de revoir ma famille et mes amis, de leur raconter tout ce que j’avais vu, de leur présenter tous mes dessins… Plus tard je me suis senti nostalgique, je me demandais ce que pouvaient bien faire mes colocs à ce moment là. J’ai aussi regretté de ne pas avoir plus dessiné. Le cours de la vie a fini par reprendre le dessus.

Qu’avez-vous rapporté comme souvenir de votre voyage ?

J’ai rapporté un puzzle vierge, du même format que mes carnets. Je voulais dessiner un personnage par pièce pour que le résultat final soit une foule mais je ne l’ai jamais rempli. Je n’ai pas rapporté grand chose sinon, tout est dans mes dessins, ou alors que du matériel graphique que je savais ne pas retrouver en France. Ça pouvait aller du crayon au stylo en passant par des trames pour le manga. Je suis aussi reparti avec des figurines qui m’amusaient comme le petit robot en carré bleu que j’ai dessiné dans le livre et des gadgets pour ma famille, mes amis etc.

Est-ce que vous avez rencontré des difficultés pour éditer Tokyo Sanpo, un projet un peu alternatif ?

Quand j’ai présenté mes dessins aux éditeurs, j’ai eu des bons retours mais ça ne leur suffisait pas. Pour eux, c’était joli mais ils ne savaient pas quoi en faire, ça ne racontait pas d’histoire.
Je pensais que la prise de contact serait plus facile après Tokyo Sanpo mais il n’y a rien de signé pour une suite. J’ai prospecté au Salon du Livre de Montreuil, là où j’avais rencontré les éditions Picquier. Un salon n’est pas idéal pour rencontrer des professionnels, ils sont là mais n’ont pas le temps, et les envois de projets restent souvent sans réponse.

Qu’est ce qui a fait la différence avec Picquier ?

J’ai rencontré un représentant de l’éditeur sur le salon du livre de Montreuil, qui a été séduit par mon projet. Plus tard, j’ai rencontré Philippe Picquier au salon du livre de Paris, avec qui j’ai pu discuter. Il n’était pas sûr de savoir sous quelle forme publier mon projet mais il a quand même franchi le pas. Il m’a proposé d’éditer un guide avec des chapitres, quartier par quartier, avec des plans, des koban à chaque début de chapitre. Il a vu que j’étais sérieux dès l’envoi des premières planches, on a donc signé. Pendant l’été 2008, j’ai dessiné les koban et les cartes. J’ai aussi fait quelques retouches photoshop pour faire disparaître les ratures, les taches, enlever le grain du papier quand il était trop fort, parce que mes carnets ont vraiment souffert pendant mon séjour. Il y a eu un gros travail d’ajustement, de mise en page. En novembre on l’a envoyé à l’imprimeur.

La trousse de Florent Chavouet, bien équipé ! © Photo Julien Tartarin

Quels procédés techniques avez-vous utilisé pour faire les illustrations de votre ouvrage ?

J’ai commencé par dessiner au crayon de couleur, le plus pratique et le moins cher. Il y a aussi du stylo pour le noir et les textes, du feutre et des collages. J’ai essayé de me limiter pour les collages, parce qu’on se prend vite au jeu, ça peut facilement devenir une excuse pour ne pas dessiner. J’avais parfois envie de découper des cases de manga, mais j’avais peur que ça pose des problèmes de droits si j’arrivais un jour à publier mes dessins. J’ai surtout improvisé et on voit que j’ai affiné mon style au fur et à mesure.

C’est vrai que certains dessins vont être plus réalistes que d’autres par exemple…

Ça dépendait de mes humeurs et des conditions météorologiques. C’était la première fois que je dessinais autant d’une manière générale, et la première fois que je dessinais dehors en permanence. Ça ne se voit pas à travers le livre mais en hiver je dessinais avec les mitaines, j’avais les doigts gelés. En été c’était l’inverse, la page blanche me fusillait les yeux, je ne me rendais plus compte de ce que je dessinais, le crayon gras devenait encore plus gras, etc. J’ai aussi essayé de dessiner la nuit mais c’était trop difficile. Bien sûr je ne m’en plains pas, j’ai choisi de le faire. (Rires)

Quel était votre rythme de vie au Japon ?

J’avais l’impression de faire un métier comme les autres, avec des horaires de bureau. Je me levais le matin pour aller dessiner, je revenais manger le midi et je repartais l’après-midi, sans me stresser. J’ai pris un bon rythme que je n’ai pas retrouvé depuis, je suis rentré depuis presque 3 ans et je n’ai toujours rien fait. Je me dis que si j’étais resté, j’aurais réalisé le triple de ce que j’ai pu dessiner en 6 mois… Ce voyage m’a permis de me faire connaître mais m’a surtout donné envie de continuer, d’y retourner…

On espère que votre projet se concrétisera !

Céline Maxant

En créant le magazine Journal du Japon en 2008, je cherchais à valoriser la culture populaire japonaise auprès du grand public. Je souhaitais aussi mettre en avant les pratiques artistiques amateurs autour du manga et de l'animation comme le cosplay, et à faire vivre les événements aux passionné.es via des articles de presse et des reportages photos.

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