Les Gouttes de Dieu : In vino veritas

Les Gouttes de Dieu Tome 13 © 2005 TADASHI AGI AND SHU OKIMOTO / KODANSHA LTD.

Un manga qui parle de vin ? Et bien en plus ? Ça semble aussi absurde qu’un film de Fabien Onteniente primé à Cannes. C’est pourtant le défi que relève Tadashi Agi avec Les Gouttes de Dieu, dont le volume 13 est sorti le 19 mai dernier, chez Glénat.

En ces temps de crise économique généralisée, et malgré les efforts faits par les gouvernements pour enrayer ce mouvement, le moral global est morose. Dans ces circonstances, on préfère alors se tourner vers des choses plus terre à terre. L’opulence permet ce que les Latins appelaient l’otium, l’oisiveté (par opposition au negotium, l’absence d’oisiveté = le travail), et donc l’activité intellectuelle ou artistique, non vitale à l’être humain a priori. A contrario, en temps de crise donc, on revient aux fondamentaux : dormir au chaud, et manger. Ça explique le succès des émissions de téléréalité D&CO, Les Maçons du Cœur (Extreme Makeover), les machins avec Gordon Ramsay, et bien évidemment Top Chef.

Le manger, donc. Le réconfort de la nourriture, une des seules choses qui permette d’allier très utile (vital, en fait) et agréable (pour peu qu’on se donne un peu de mal ou d’argent). Le bien manger et le bien boire sont donc art de vivre à part entière, jouissance et nécessité. Or, au même titre que la lingerie fine, les mains de Thierry Henry ou les playbacks de Mireille Mathieu, l’art culinaire fait partie des marques de fabrique de la France à l’étranger, ce qui en fait son rayonnement. Et paradoxalement, c’est par le biais d’un manga qu’est sublimé le vin. Ou peut-être pas : ce sont les étrangers qui écrivent le mieux sur une culture ou un pays qui n’est pas le leur : Tocqueville pour l’Amérique, Paxton pour la France de Vichy…

Nunc est bibendum

Nous sommes dans le Japon contemporain. Là, Shizuku Kanzaki, jeune employé commercial dans une entreprise de bière se trouve confronté à de multiples problèmes : alors qu’il souhaitait être intégré au service commercial de son entreprise, il est muté au récent département Vins ; problème lié au précédent, il n’aime pas le vin (alors même qu’il n’y a jamais goûté) ; enfin, son père, Yutaka Kanzaki, œnologue mondialement réputé, vient de décéder.

C’est à partir de là que commence l’histoire : pour pouvoir toucher l’héritage que laisse son géniteur, Shizuku va devoir entrer en compétition contre son frère adoptif, Issei Tomine, œnologue reconnu pour sa part. L’objectif de cette compétition : retrouver en moins d’un an 13 vins, considérés comme les 12 apôtres et Les Gouttes de Dieu, que le père mort a décrit dans son testament. Le premier des deux qui aura retrouvé et décrit au mieux le plus de ces vins remportera la fabuleuse cave que Yutaka laisse derrière lui.

Ce pitch surprenant de premier abord (transposer une trame scénaristique type « quête initiatique », très shônen, à un univers plus adulte – le monde du vin en l’occurrence) devient rapidement très prenant, du fait du talent de Tadashi Agi, le scénariste à personnalités multiples. « Tadashi Agi » n’est en effet qu’un des nombreux alias qu’utilise le très prolixe auteur Shin Kibayashi. Sous le nom de Seimaru Amagi, on lui doit Les Enquêtes de Kindaichi ; sous le pseudo de Yûya Aoki, il est connu pour Get Backers ; et c’est sous l’identité de Yuma Ando qu’il signe Psychometer Eiji. Il a ainsi plus d’une demi-douzaine d’identités différentes, qu’il utilise en fonction du public visé par ce qu’il écrit. Mais aussi de Shu Okimoto, dessinatrice dont on sait peu de chose sinon que son trait, résolument « manga », a tout de même un petit quelque chose de la ligne claire franco-belge, marque de fabrique de cette nouvelle génération de mangaka qui ont pour modèle Jirô Taniguchi, maître du syncrétisme Orient/Occident au pays du soleil levant.

Les Gouttes de Dieu est une aventure à part entière et pas une simple énumération de vins : un personnage principal en proie à des défis a priori insurmontables, un profil de antihéros, des capacités hors du commun, une nemesis, une figure paternelle/vieux maître, effets de style dramatiques, un personnage féminin aux sentiments ambigus, rebondissements improbables un peu tirés par les cheveux… Tous les codes du manga pour adolescent sont présents. À ceci près que leur usage se fait tout en finesse, la lecture étant alors aussi agréable pour l’otaku moyen fan de NARUTO qui commence à vieillir et cherche des lectures plus « adultes », que pour le passionné de vin suffisamment curieux pour se plonger dans un manga sur son sujet de prédilection.

En lisant ce manga, on se laisse transporter dans le monde du vin, comme légèrement enivré sans s’en rendre compte après absorption de rosé (l’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération) un soir d’été lors un dîner entre amis. Évidemment, l’arc scénaristique principal (la recherche des 12 apôtres) occupe la majeure partie de l’œuvre. Mais c’est sans compter les nombreuses histoires annexes plus ou moins liées à la trame principale, permettant l’introduction de personnages secondaires et tertiaires hauts en couleurs que l’on aime à retrouver plus tard au fil du récit.

Les Gouttes de Dieu page 38-39 du tome 1 © 2005 TADASHI AGI AND SHU OKIMOTO / KODANSHA LTD.

Saké vs Bordeaux : WTF ?

Certains se souviendront de Sommelier (également édité par Glénat) de Araki Joh et Shinobu Kaitani, passé relativement inaperçu sur les étals de nos libraires, qui mettait en scène un héros très similaire à Shizuru mais dont l’intrigue divergeait en cela qu’elle était quelque plus théâtrale, avec un côté policier qui ne collait pas vraiment à l’univers. D’autres, plus nippophiles, auront entendu parler de Bartender, du même Araki Joh et Kenji Nagatomo au dessin, qui suit le quotidien d’un barman spécialiste des cocktails dans un bar de Ginza. Bref, la question de l’alcool, des spiritueux, et même du vin dans le manga n’est pas chose inédite. Cependant, tant du point de vue de la qualité d’écriture que de celui de l’influence dans le monde de l’œnologie, Les Gouttes de Dieu se distingue largement.

Agi fait ici preuve d’une véritable érudition du vin. On lit le manga tant pour le contenu narratif que pour les choses qu’on peut y apprendre. Les grands noms du vin mondial (et surtout français) sont cités, les descriptions des breuvages sont justes et donnent envie de boire, et surtout un nombre incroyable d’anecdotes, de conseils, ou tout simplement de trucs superflus sont distillés tout au long du récit.
Aussi, on est en droit de se demander comment un japonais, qui, dans l’imaginaire français ne boit que saké et beaujolais nouveau, peut aussi bien écrire sur le vin. Ça serait bien mal connaître cette partie du monde que de penser cela. En 1995, c’est un japonais, Shinya Tasaki, qui a remporté le prestigieux titre de meilleur sommelier du monde. Notez qu’à ce jour, c’est le seul non européen a avoir été récompensé, là où les Italiens et les Français se tirent la bourre. En outre, le Japon est le premier pays importateur de vin d’Asie, et produit même un vin local (à base de raisin, si, si) depuis le début du XXe siècle. Enfin, depuis le début des années 2000, le vin s’est démocratisé sur l’archipel nippon, et s’il n’est pas consommé à tous les repas comme en France, il est de plus en plus présent sur les tables.

« Chinon, c’est pas Graves, personne Sancerre… » LOL viticole FAIL

Sortie du tome 14 le 1er juillet © 2005 TADASHI AGI AND SHU OKIMOTO / KODANSHA LTD.

Un succès sur lequel le manga surfe allègrement, en apportant un avis éclairé au consommateur novice perdu. Ainsi, depuis la parution du premier volume au Japon, les vins cités dans le manga se vendent plus que d’habitude. Une tendance qu’ont remarqué les producteurs, qui voient leurs stocks partir comme des petits pains quand un de leurs vins a la chance d’être mentionné. En contrepartie, Agi et son œuvre ont depuis reçu un certain nombre de distinctions, que ce soit des succès d’estime de la part de Reuters ou du magazine Decanter, qui le considère comme une personne d’influence dans le monde de l’œnologie, ou de véritables prix, comme le titre de Meilleur livre du monde sur le vin, remis en 2009 lors du Gourmand World Cookbook Awards.

À la fin du tome 13, nos héros commencent la recherche de leur 4e apôtre après un petit voyage en Corée du Sud. Au Japon, la publication en est à son 24e volume, et 7 apôtres ont déjà été découverts. Par ailleurs, le manga a été adapté en drama (avec Kazuya Kamenashi dans le rôle de Shizuku), signe de son succès là-bas. Un succès que l’éditeur français Glénat espère bien transposer en France, pays du vin. Glénat mise en effet beaucoup sur cette licence, que ce soit les campagnes de communication relativement importantes pour un manga en France, ou par les préfaces rédigées pour chaque tome par un grand nom de la critique culinaire ou œnologique différent à chaque fois.

Les Gouttes de Dieu fait donc un peu office d’OVNI dans le paysage du manga en France. Ni vraiment shônen, ni vraiment seinen, il s’adressera avant tout à un public un peu âgé, peut-être pour ceux qui ont regardé le Club Do’ devant le petit déjeuner à l’époque, et qui ne sont jamais vraiment descendus du monde de la BD asiatique. Quoi qu’il en soit, Les Gouttes de Dieu est un manga à lire sans modération, et c’est avec une impatience non feinte que l’on attend le volume 14, prévu pour le 1er juillet 2010, pile pour Japan Expo.

Visuels : © 2005 TADASHI AGI AND SHU OKIMOTO / KODANSHA LTD.

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