Bonne nuit Punpun : Asano au sommet de son art

Bonne nuit Punpun, tome 1 © 2007 Inio ASANO / Shogakukan Inc.

Dans Bonne nuit Punpun, paru en France ce mois-ci avec la sortie des deux premiers tomes chez Kana, Inio Asano, le célèbre auteur de Solanin, passé maître dans la narration de récits tranche-de-vie, s’est attelé pour la première fois à la création d’une histoire longue. L’essai est plus que concluant : Asano pourrait bien avoir signé son chef-d’œuvre.

Une idée de génie

En 2007, lorsqu’il entame son travail sur Bonne nuit Punpun pour le Young Sunday, Asano fait preuve d’originalité à plusieurs titres. D’abord pour le format narratif du manga (une parution sur la durée), après avoir toujours réalisé des œuvres courtes jusqu’ici. Mais aussi et surtout parce qu’il met en scène un héros à l’apparence pour le moins étonnante : Punpun, un petit garçon de primaire, qui est représenté sous la forme d’une sorte d’oiseau jaune. Asano choisit de le dessiner de profil la plupart du temps, et lui confère une apparence volontairement simpliste : un bec et un corps dessinés d’un seul trait, des pattes filiformes, et un point noir en guise d’œil. Rien de plus ! Le même traitement graphique est réservé au reste de la famille Punyama, dont on différencie les membres grâce à de petits détails vestimentaires ou physiques : Yūichi, l’oncle de Punpun, arbore toujours une paire de lunettes et un bonnet, sa mère a les cheveux bouclés et son père entretient une banane résolument kitsch.

© 2007 Inio ASANO / Shogakukan Inc.

Le manga repose essentiellement sur ce parti pris graphique. Asano s’amuse ainsi de l’absurdité qu’il confère aux situations de la vie courante vécues par Punpun. Lorsque Aïko, la fille dont il est fou amoureux, lui tend la main, il la saisit avec ses pattes d’oiseau. Et quand ses camarades de classe mangent des cornets de glace comme n’importe quel être humain normalement constitué, Punpun, lui, se colle le cornet sur le bec pour l’ingurgiter. Ces scènes de la vie quotidienne sont donc empreintes d’un caractère fortement surréaliste, tendant à l’absurde. Et c’est là que réside le génie d’Asano : en choisissant de mettre en scène un héros à l’apparence cartoonesque, et aux traits plus que simplistes, il parvient à rendre ses émotions encore plus palpables, et donc plus touchantes. Lorsque Punpun rougit, il le fait avec beaucoup plus de force que n’importe quel visage humain normal, justement parce que son apparence est réduite à sa forme la plus basique, la plus naturelle. Asano réutilise ainsi tous les codes graphiques des manga (les gouttes de sueur, les yeux en spirale…) pour en tirer l’essence : « Je pense que cela me permet d’exprimer plus facilement et plus précisément ce que je ressens au fond de moi ».

En seulement quelques pages, on adopte littéralement le personnage de Punpun, et on s’émerveille par la suite sans discontinuer du contraste entre les situations bien réelles qu’il est amené à vivre et son apparence « kawaï ».

Punpun, raconte-moi une histoire

Mais la vie de Punpun n’est pas toujours rose, et Inio Asano ne se contente pas d’amuser ses lecteurs via son parti pris visuel. Ce décalage graphique lui sert aussi à créer un malaise. Ainsi, les scènes souvent choquantes du quotidien de Punpun se révèlent d’autant plus marquantes qu’elles nous sont racontées par un double prisme, graphique et narratif. Lorsque Punpun découvre sa mère étendue sur le parquet du salon, inconsciente, et que son père, qui vient de la battre, se justifie en essayant de lui faire croire qu’un cambrioleur l’a agressée, le lecteur se trouve face à une scène d’une grande ambivalence : il est tenté de rire de sa dimension comique (il a sous les yeux une sorte de « poule » allongée par terre, avec une grosse bosse sur la tête) mais il est en même temps choqué par cette scène de violence domestique on ne peut plus dramatique. Asano s’attache ainsi, au fil des chapitres, à dépeindre des situations graves de la vie réelle dépourvues de tout réalisme graphique. Une originalité stylistique qui étonne, et bouleverse plus que de raison.

© 2007 Inio ASANO / Shogakukan Inc.

Tout le manga nous est raconté à travers le regard de Punpun, qui fait preuve d’une naïveté enfantine touchante. L’originalité de cette narration tient à sa nature indirecte : les pensées et les paroles de Punpun nous sont toujours rapportées (généralement à la troisième personne), Punpun n’intervient jamais directement. Ses interlocuteurs répondent souvent à des répliques de Punpun que le lecteur ne voit pas mais dont il devine le sens.

Si les enfants, personnages principaux de Bonne nuit Punpun, se démarquent clairement des figures récurrentes d’Inio Asano (les jeunes adultes qui peinent à trouver leur place dans la société japonaise), on retrouve malgré tout dans le manga la touche caractéristique qui a fait le succès de l’auteur, d’Un monde formidable au Quartier de la Lumière. Qu’il s’agisse du cadre de l’intrigue (un Japon citadin bluffant de réalisme et souvent empreint de poésie), des thèmes abordés (les joies et les peines de l’amour, des relations familiales compliquées, le chômage…) ou encore de la justesse avec laquelle nous est dépeinte la société japonaise contemporaine, la recette Asano fonctionne de nouveau à merveille.

Ici, l’auteur met clairement le monde des enfants en opposition avec celui des adultes. Ces derniers sont représentés de façon caricaturale et ridicule : la plupart ne semblent pouvoir s’exprimer qu’en criant et en adoptant des expressions faciales proprement grotesques. Asano nous rappelle donc à intervalles réguliers que les enfants sont les vrais protagonistes de Bonne nuit Punpun, tout en portant un regard critique sur les adultes (auxquels il reproche principalement de ne pas servir de modèle aux enfants).

© 2007 Inio ASANO / Shogakukan Inc.

Punpun, mon héros

La grande force du manga repose finalement sur la volonté flagrante d’Asano à innover : il ne se contente pas de raconter une histoire « sociale » comme il l’a si bien fait par le passé. Il cherche à aller à plus loin, à s’affranchir des codes classiques du manga. Pour ce faire, il expérimente aussi bien graphiquement (via des séquences délirantes et parfois même psychédéliques) que narrativement. Cette dimension expérimentale se cristallise dans la nature atypique de Punpun. Il se pose d’emblée comme le pilier de la série, à la manière de Yotsuba dans le manga éponyme de Kiyohiko Azuma. On rit avec Punpun, on s’amuse de ses découvertes, de ses croyances (en son fameux « Dieu Chinkuruhoi »…) et de ses angoisses perpétuelles (sa peur panique des menaces d’Aïko), on se réjouit de ses premiers émois amoureux comme sexuels (lorsqu’il croit que sa cervelle a « jailli de son zizi », une des scènes les plus mémorables − et emblématiques − du manga), on est bouleversé par ses chagrins et ses déceptions… Punpun nous fascine et on a l’impression de grandir en même temps que lui.

Les mauvaises langues diront qu’Inio Asano se contente d’utiliser Punpun et son entourage pour continuer à dessiner des histoires courtes sous couvert d’œuvrer sur une série longue. Mais il est indéniable que le mangaka se livre en pratique à un vrai travail sur la durée, et que ses personnages évoluent. L’auteur cherche à faire grandir son héros. C’est pour cela qu’on suit son parcours au quotidien mais aussi sur le long terme. Le lecteur voit Punpun mûrir sous ses yeux, devenir moins naïf tout en gardant une part d’espérance propre à son âge. Asano est bien décidé à lui faire traverser de nombreuses périodes pour l’amener à l’âge adulte. Et cette évolution prendra le temps qu’il faudra : la série est en cours de parution depuis cinq ans au Japon et compte déjà neuf tomes. Asano n’est pas pressé, et confie même : « Si je venais à mettre un terme à Bonne nuit Punpun, j’aurais l’impression que cela reviendrait à en finir avec moi-même ».

Avec Bonne nuit Punpun, Inio Asano part d’un principe alambiqué et audacieux pour créer une œuvre résolument personnelle à résonance universelle. Innover, oser, faire preuve d’ambition tout en se reposant sur les bases de ses succès précédents : pour sa première série longue, Asano réalise une performance remarquable, et nous démontre une nouvelle fois toute l’étendue de son talent. On voit mal comment résister au charme et à l’authenticité de Punpun, qui devrait rapidement devenir une icône de la culture manga en France.

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