Interview avec la musicienne et chanteuse Yuyutopia

En concert tous les mercredis jusqu’au 20 juin 2012 au théâtre Les Déchargeurs à Paris, Yuyutopia se livre le lendemain de son premier spectacle. Nous avons rencontré l’auteure-compositrice et musicienne japonaise trilingue, dont le premier album, Aqua Shift, est disponible à l’international. Elle nous explique son contenu : des mélodies éthérées, un savant mélange entre free-jazz, électro et harmonies minimalistes. Entretien.

Yuyutopia en interview © Photo Marie Protet

Journal du Japon : Pouvez-vous vous présenter ?

Yuyutopia : Je suis Yuyutopia, auteure-compositrice, chanteuse, pianiste… mais je suis avant tout compositrice.

D’où vient votre goût pour la musique et la création ?

Yuyutopia : J’ai commencé par prendre des cours particuliers de piano jusqu’à mes onze ans. Pas longtemps à vrai dire, je ne travaillais pas régulièrement. J’ai préféré composer dès le départ. J’ai beaucoup écouté de musique classique, puis je me suis tournée vers la pop américaine, ce qui a constitué une influence pour ma musique parmi d’autres. À 18 ans, j’ai eu une véritable révélation musicale avec Kate Bush, qui avait elle-même commencé bien plus tôt à se construire une identité et un persona. J’ai travaillé en autodidacte en entrant à l’université au Japon où j’ai étudié la littérature française jusqu’à une Licence. Puis en venant en France, à La Sorbonne, j’ai commencé à regarder à droite à gauche pour découvrir les possibilités autour de la musique. C’est là que je suis entrée au conservatoire municipal, régional, puis nationale supérieure, mais c’est au Japon que mes goûts et mon esprit de recherche pour l’originalité se sont formés.

Votre nom de scène est « Yuyutopia ». Pourquoi ce pseudo ?

En fait, « Yuyu » est mon surnom donné par mes amis français. Yumiko est mon vrai prénom. « Utopia » vient de l’utopie. On peut y trouver après coup un sens caché qui serait lié à la propre image que j’ai de mon univers. Ce n’est pas venu d’abord… mais ça marche bien avec ce que je voulais faire.

Vous êtes trilingue ! Avez-vous un goût particulier pour les langues ?

Oui, j’aime apprendre les langues et vivre dans des pays étrangers. J’ai pris ce goût grâce à un séjour de deux ans aux États-Unis durant mon enfance. C’est cette expérience qui m’a appris que le Japon était un tout petit pays très particulier, doté de plein de contraintes sociales. Depuis lors, je rêvais toujours de vivre dans un pays bien plus libre. C’est la langue qui me le permet.

Comment pourriez-vous décrire votre musique ? Quelles émotions essayez-vous de faire passer ?

Je voudrais créer une ambiance portant la force d’évoquer des images ou des univers comparable à des bandes originales de films et libérer les gens avec des surprises. Pour cela, je voudrais que mon voyage musical soit le plus libre et aventureux possible. C’est pourquoi je cherche constamment des enchaînements harmoniques, rythmiques et une orchestration originale qui me libérerait de tout schéma préétabli. Obtenir une liberté au cours de ma composition est une chose primordiale pour moi, mais j’espère en même temps qu’elle se transmet aux auditeurs et les libère aussi.

Aqua Shift, album de Yuyutopia

Dans votre concert, vous mettez l’emphase sur le fait de raconter une histoire. Comment vous est venu cette idée ? Pourquoi avoir choisi une thématique aquatique ?

Yuyutopia : Avant d’écrire cet album, j’ai été accablée par une crise émotionnelle intense, et je ne pouvais pas faire autrement que d’écrire la musique pour me sauver. Durant cinq années d’écriture, cet état psychique s’est progressivement transformé grâce à l’écriture. C’est pourquoi j’ai nommé mon album Aqua Shift (le déplacement d’eau, ndlr) qui symbolise la transformation de mon état à travers le temps, comme un fleuve qui nous amène ailleurs. C’est ce processus que je voulais présenter comme un voyage initiatique sous forme de récit. Quelque part, j’ai pris une nouvelle vie grâce à l’écriture, car au fil du temps, mon langage musical a beaucoup évolué.

Avez-vous des influences occidentales, puis orientales ?

Musicalement, mes influences ne sont qu’occidentales, des styles tels que le jazz, pop, musique classique et contemporaine… mais ce qui m’a insufflé ce goût de l’univers onirique, c’est la poésie surnaturelle japonaise, notamment celle de Kenji Miyazawa… et un peu d’univers venant de science-fiction japonaise.

Yuyutopia en concert intimiste © Photo Sandra Després

Pourriez-vous vous qualifier de « chanteuse à voix » ?

Comme le chant est lié à la danse que j’aurais voulu m’initier depuis toute petite et qui m’était interdite par ma mère, c’est quelque part la substitution de mon désir de danser et incarner l’énergie physique profondément ancrée en moi depuis longtemps. Je me sens épanouie de chanter en intégrant ces gestes chorégraphiques. Créer une ligne mélodique acrobatique et l’interpréter moi-même m’a toujours été un rêve depuis que j’ai écouté Kate Bush. Pour réaliser cela au niveau satisfaisant, il me fallait au moins 5 ans de cours de chant lyrique. Je continue à le prendre d’ailleurs. Mon prochain but est de créer un album très « physique » avec des onomatopées, par exemple.

Vous avez composé votre album à l’aide de plusieurs musiciens mais êtes en duo pour votre concert. Préférez-vous travailler dans une mécanique de groupe ou en duo ?

Je préfère largement travailler en groupe. J’ai commencé mon concert par un quatuor : basse, batterie, piano, voix. C’était bien plus dynamique qu’en duo, encore que ça m’ait fait la peine de réduire en quatuor par rapport à la version enregistrée où j’ai travaillé avec 20 musiciens au total, dont 7 ou 8 musiciens avaient travaillé pour chaque morceau. Cette fois, j’ai été obligée de réduire en duo pour la question financière, mais malgré tout, j’ai essayé de le rendre le plus créatif possible, à l’aide de diverses technologies.

Que pensez-vous de l’image que la France peut avoir de la musique japonaise ? Pensez-vous vous inscrire dans cette logique ?

Je ne sais pas trop mais d’après ce que je vois dans des forums japonais, je sens qu’ils projettent pas mal les images qu’ils ont de la culture manga avec ces cotés un peu excessifs et extravagants. Je trouve qu’il y a pas mal de clichés dedans et je ne me sens pas inscrite dans cette logique.

Un dernier mot pour nos lecteurs ?

Soyez curieux !

Merci beaucoup !

La playlist de Yuyutopia

  • 1. L’album Lionheart de Kate Bush (notamment Fullhouse, Symphony in Blue et In the warm room)
  • 2. All the love de Kate Bush (album The Dreaming)
  • L’amour looks something like you (album The Kick Inside)
  • 4. 5e et 9e symphonies de Mahler
  • 5. Morceaux pour piano, Op.43 de Scriabine
  • 6. Blood on the floor de Mark-Anthony Turnage
    (croisement entre jazz et musique contemporaine)
  • 7. Hidden Place de Björk (album Vespertine)
  • 8. Buleria de Michele Tadini
  • 9. Balloon Mood du groupe Anja Garbarek
  • 10. Le Sacre du Printemps et Agon de Stravinsky

Pour aller plus loin :
www.yuyutopia.com

Propos recueillis par Benjamin Benoit

Photos Sandra Després © journaldujapon.com – Tous droits réservés.

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