À nous deux, Paris ! : L’anti-Rastignac japonais
L’autobiographie est un genre encore peu répandu dans les rayonnages des librairies de manga françaises. Alors quand on a la possibilité de mettre la main sur un récit à la première personne d’un Japonais, sur sa vie en France qui plus est, on est intrigué. C’est ce que nous propose À nous deux, Paris !, de J.P. NISHI, traduit du japonais au français par Corinne Quentin, et disponible aux éditions Philippe Picquier à partir du 3 mai.

© 2012 J.P. Nishi / Ed. Philippe Picquier
La France, par son histoire et sa culture, a fait l’objet de nombreux fantasmes dans la fiction japonaise. Ne citons que La Rose de Versailles, adapté en animation sous le titre de Lady Oscar dans nos contrées qui puise abondamment dans l’imaginaire d’une France faite d’ors royaux. Car la France vue du Japon est une France du passé, qu’elle soit médiévale, renaissance ou absolutiste. Au mieux, on remontera jusqu’à la Belle Epoque, soit avant la Première Guerre mondiale. La France contemporaine intéresse moins.

Ça explique le succès de la carte postale sépia que fut Le fabuleux Destin d’Amélie Poulain, empreint d’une nostalgie de France Ripolin et Dubonnet, qui a beaucoup plu aux Japonais (plus d’un million d’entrées dans l’archipel). Et, douloureux revers pour les innocents spectateurs nippons qui entreprennent alors de mettre leurs pas dans ceux d’Audrey Tautou, ça explique aussi le syndrome de Paris, comme décrit dans Mimi no Nikki (cf. notre chronique).
C’est là qu’arrive A nous deux, Paris ! Dans ce manga publié en 2011 au Japon, Jean-Paul NISHI, ou J.P. NISHI (de son vrai nom Taku NISHIMURA) revient sur son année passée à Paris, en 2005, alors qu’il bénéficiait d’un visa Working Holiday.
Un Japonais à Paris
NISHI est donc un Japonais qui, sans rêver d’une France qu’il ne connaît que par quelques images d’Epinal, souhaite tout de même vivre une expérience à l’étranger, et si possible à Paris. L’idée de départ de son voyage était d’apprendre la bande dessinée française auprès d’un auteur en devenant son assistant, comme il existe des assistants mangaka. Cependant, comme le métier n’existe pas dans notre contrée, il a dû rebondir, ne pouvant seulement vivre d’amour et d’eau fraîche. Il trouve donc un petit travail dans une épicerie japonaise bien connue du quartier de l’Opéra. La découverte de la vie parisienne et de la culture française se fait alors au fur et à mesure, pour le meilleur comme pour le pire.

On ne peut pas résumer A nous deux, Paris ! La narration est éclatée en saynètes de quelques planches chacune, et le seul véritable fil rouge à l’ensemble de l’ouvrage est l’auteur lui-même. On retrouve bien quelques personnages récurrents, mais ils vont et viennent dans l’histoire de la même manière qu’ils sont arrivés et partis de la vie quotidienne du narrateur.
パリ, mode d’emploi

On rit beaucoup en lisant A nous deux, Paris ! On rit gentiment des situations dans lesquelles se met NISHI et de ses angoisses (tout un chapitre est consacré aux bises et bisous). On rit beaucoup de ses observations souvent justes sur les Parisiens et les Français. On rit dès la couverture, bon sang ! J.P. NISHI y pose très solennellement, trench-coat sur le dos et feutre à la main, à la manière d’un Humphrey Bogart tout à fait hors sujet. Cet humour est servi par un dessin volontairement simple – l’auteur maîtrise des styles que l’on pourra dire « plus sérieux » – renforçant de fait le comique des scènes.
Mais cette légèreté souligne un propos un peu plus sérieux. Outre l’aspect journal de bord du manga, J.P. NISHI se permet des analyses ethno-socio-politiques qui, si elles sont personnelles et donc pas très pro (J.P. NISHI est mangaka, pas sociologue), n’en restent pas moins pertinentes. Par ailleurs, ce n’est pas que la société française qui est scrutée ici, mais aussi celle du Japon, l’auteur ne pouvant s’empêcher, à raison, de comparer ce qu’il voit à Paris à ce qu’il a pu voir au Japon. Sa virginité de départ fait de lui un apprenti de la vie parisienne constant, lui permettant d’avoir le recul nécessaire sur des pratiques qui peuvent sembler quotidiennes, et dont les particularités ou l’absurdité pour autrui nous échappent à force d’habitude. Ce sentiment est renforcé lorsque l’auteur recoupe son vécu avec les attentes d’autres Japonais expatriés, cherchant à vivre un rêve parisien tout fantasmé.
Avec son ton très personnel – ça reste une autobiographie – J.P. NISHI parvient à faire rire le lecteur par son point de vue sur la vie parisienne. On pourra regretter le choix de Philippe Picquier d’éditer l’ouvrage en sens de lecture occidental, ce qui ôte un peu « d’authenticité » au manga. Cependant, A nous deux, Paris ! reste un témoignage sensible et vrai de ce que peut être la vie en France d’un Japonais moyen expatrié.

