Rencontre : Myriam Greff, la fée du kintsugi

Le kintsugi, c’est l’art de réparer des céramiques en magnifiant les cassures avec de la poudre d’or. Une technique ancestrale née au Japon au 15e siècle.

Myriam Greff est une artiste française spécialiste du kintsugi. Elle répare des objets cassés venant des quatre coins de la planète. Direction le centre ville de Meaux en région parisienne, une grande maison d’artiste au charme patiné. Un accueil tout en sourire, un café partagé, puis Myriam se met au travail. Le temps pour nous d’admirer ses créations et d’évaluer la technicité du geste. Une artiste curieuse, perfectionniste, qui en connaît bien plus sur le Japon que ce qu’elle veut bien prétendre. Du grand art.

Portrait de Myriam Greff

Myriam Greff – Crédits : Sophie Lavaur

Journal du Japon : Myriam, qu’aurais-tu envie de nous dire sur toi ?

Myriam Greff : J’ai découvert le Japon par la matière. Elle me fascine et m’inspire énormément. Je ne suis pas une « geek » du Japon, je ne parle pas japonais, j’en sais peu sur la culture japonaise en général, mais cela m’intéresse.

J’ai fait un Mastère de restauration du patrimoine à l’École de Condé à Paris, je me suis spécialisée sur les céramiques. Au début je travaillais sur les céramiques archéologiques, c’est l’approche la plus scientifique en restauration de céramiques, c’est ce qui me plaisait. J’ai commencé par un parcours classique, avec la restauration illusionniste, une technique qui masque complètement les cassures.

J’ai vite été mal à l’aise avec ça, au point où je n’aimais plus mon métier. J’avais l’impression de vendre un mensonge, car je rendais à mes clients une céramique maquillée. Bien maquillée certes, mais je vendais de la peinture, car en restauration illusionniste, on applique de la peinture sur la cassure en débordant beaucoup, le toucher de la matière n’est plus le même.

En plus, je trouvais délirant de restaurer un objet et de ne pas pouvoir s’en resservir. La céramique, c’est avant tout des objets utilitaires, donc c’était pour moi un non sens.

Ce sont des collectionneurs de céramiques contemporaines qui m’ont amenée au kintsugi. Régulièrement, ils me sollicitaient pour du kintsugi car ils ne voulaient pas de restauration classique. Le kintsugi, je l’avais vaguement découvert au musée Guimet pendant mes études. J’avais trouvé cela moche. J’étais tellement formatée par le fait qu’une restauration ne devait pas se voir, je ne comprenais pas. Le coup de foudre est arrivé plus tard, quand ce que je faisais avait perdu du sens.

Donc, à force de sollicitations, j’ai creusé le kintsugi, j’ai appris, expérimenté, cela m’a passionné et depuis je ne fais plus que ça.

Myriam Greff

Dans l’atelier de Myriam Greff – Crédits : Sophie Lavaur

Tu es donc une spécialiste du kintsugi ?

Oui c’est le cœur de mon travail depuis huit ans. Pour embrasser cette technique qui est vraiment complexe, il ne faut faire que ça si on veut arriver à produire quelque chose de parfait, de beau et de solide. C’est si facile de mal faire !

Je fais des créations personnelles et du travail de commande pour des clients qui viennent du monde entier. Ils me confient des objets qui leur sont chers, c’est rare d’avoir des pièces à forte valeur pécuniaire. Avec le kintsugi, c’est le cœur qui passe la commande. Le devis peut faire jusqu’à vingt fois le prix de la pièce, mais pour eux, cela ne compte pas.

Pour mes créations, je récupère des pièces brisées, dans les « recycleries » par exemple. Je reçois des dons et je travaille avec deux brocanteurs japonais qui m’envoient des objets abimés en direct du Japon. Il m’arrive d’en casser volontairement mais c’est rare.

Tu as parlé de coup de foudre, qu’est ce qui t’a plu dans le kintsugi ?

Avec le kintsugi, on ne travaille que sur la cassure, c’est très précis, on ne déborde jamais quand on applique les couches successives de laque puis de poudre d’or. Ainsi on respecte la matière et le travail de celui qui a fabriqué la pièce.

C’est crucial pour moi de pouvoir réutiliser les objets, leur donner une seconde vie, seul le kintsugi le permet. Tout cela fait sens. L’esthétique est venue après.

Myriam Greff

Dans l’atelier de Myriam Greff – Crédits : Sophie Lavaur

Comment as-tu appris la technique ?

Toute seule. Quand j’ai voulu apprendre, ce n’était pas encore la mode du kintsugi, on ne trouvait absolument rien sur le sujet. J’ai beaucoup lu pour comprendre la technologie de la laque, en faisant le parallèle avec les étapes de restauration que je connaissais. J’ai avancé pas à pas, en faisant des ponts, des tests, et en m’arrachant beaucoup les cheveux. Mes études m’ont beaucoup servi, car il y avait beaucoup de cours de chimie.

Je travaille avec du matériel importé du Japon : des pinceaux en poil de chat, différents types de charbon de bois pour le ponçage, et de la laque japonaise (urushi en japonais) que je fais fabriquer sur mesure.

Finalement, j’ai du refaire le cheminement qu’ont fait les laqueurs quand ils ont inventé le kintsugi il y a cinq cent ans. Leur métier c’était le travail du bois, pas la céramique, ils ont du adapter.

Aujourd’hui encore, il n’existe pas de « maîtres » de kintsugi, même au Japon. Ce sont toujours les laqueurs qui font du kintsugi, sans en faire leur cœur de métier. Certains céramistes ont appris la technique pour réparer leurs propres créations, ils travaillent toujours sur la même matière.

Pour ma part, je ne fais que du kintsugi et sur plein de matériaux et de pièces de toutes tailles, ce n’est pas la voie classique. Il y a même des laqueurs japonais qui me demandent des conseils, c’est toujours sidérant pour moi.

J’ai fait plus de cinq mille restaurations, donc je commence à peu près à savoir où je vais, et encore… J’ai acquis des automatisme, j’arrive à anticiper comment va réagir la laque, même si j’ai encore des surprises.

Dans l’atelier deMyriam Greff – Crédits photo : Sophie Lavaur

Le kintsugi pour toi, c’est une technique, un art, une voie comme on dit au Japon ?

C’est à la fois une technique artisanale et un art, c’est à la frontière, c’est ce que je trouve intéressant. Je l’envisage aujourd’hui comme un art plastique, un moyen d’expression, ce qui n’est pas du tout l’idée de départ du kintsugi.

Je suis artiste quand je créé mes propres pièces. Cela commence avec un objet qui me plaît, je choisis d’enlever des morceaux, de recréer ou pas des parties, de l’embellir avec un motif, il y a un geste artistique.

Le kintsugi, c’est un chemin de vie, surtout de par toutes les histoires qu’on m’apporte avec les objets, cela prend beaucoup de place.

Myriam Greff

Dans l’atelier de Myriam Greff – Crédits : Sophie Lavaur

Justement, tu fais souvent le parallèle entre le kintsugi et la résilience. Peux-tu nous en dire plus ?

Il y a un changement de paradigme par rapport à la restauration illusionniste, où les clients souhaitent juste masquer la cassure. Là c’est le contraire. Avec le kintsugi, les gens m’apportent une pièce sentimentale, ils me racontent son histoire, leur propre histoire même, ils m’expliquent pourquoi ils veulent la faire restaurer, et pourquoi le kintsugi.

Le fait d’avoir mon atelier loin de Paris fait partie du voyage. C’est important je crois qu’ils se déplacent jusqu’ici, qu’ils prennent le temps de me rencontrer. Je reçois aussi beaucoup d’objets par La Poste, la plupart de mes clients sont étrangers.  Du coup on se parle à distance.

Ce n’est pas rien de me confier une pièce, le kintsugi, c’est irréversible, si c’est raté, c’est raté. C’est le revers de la laque, c’est ultra solide mais si c’est mal fait, elle rentre dans la matière, ça tâche, on ne peut pas rattraper.

Le kintsugi est un art basé sur la patience. Pour que la réparation soit résistante, il faut que ce soit long, cette lenteur fait sens. C’est comme un os cassé, il faut du temps pour que cela se ressoude, si on va trop vite, c’est pire.

C’est important pour moi que mes clients acceptent ce temps de restauration, cela prend au moins trois mois. Si ils sont trop pressés, je crois qu’ils ne sont pas dans la bonne démarche.

Myriam Greff

Dans l’atelier de Myriam Greff – Crédits : Sophie Lavaur

Existe t’il des artistes du kintsugi qui t’inspirent ?

Il y en a peu. Je suis sur Instagram des maîtres laqueurs japonais, j’essaie de comprendre comment ils font.

Pour mes créations, je m’inspire beaucoup de l’art japonais ancien, des estampes, des laques sur les meubles, des tatouages même. Je passe beaucoup de temps à explorer. J’aime bien comprendre l’origine des pièces cassées que je reçois du Japon, à quoi elles servaient. Là par exemple, c’est un hiire, un pot à braises utilisé notamment pendant la cérémonie du thé.

En Décembre, je vais exposer à la Galerie le 5, un pop-up store à Paris. Sinon je vends principalement via mon site internet  et les réseaux sociaux. Le bouche à oreille fonctionne bien.

Je devais aller au Japon cet été, passer du temps auprès d’un maître laqueur pour progresser en laque sèche et continuer à apprendre. Ce sera pour plus tard.

Et ton rêve ?

C’est d’être un jour reconnue en tant qu’artiste, que les gens achètent un Myriam Greff plutôt qu’un kintsugi. Cela paraît prétentieux, mais j’aimerais vraiment.

Et exposer au Japon, évidemment.

Merci Myriam pour ton temps et pour ton accueil, continue à nous faire rêver avec tes beaux kintsugi.

Myriam Greff

Dans l’atelier de Myriam Greff – Crédits : Sophie Lavaur

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