Interview : Tetsuo UTSUGI, le mangaka alpin

A l’occasion de la sortie de la nouvelle série chez Soleil Manga, L’appel des montagnes, Journal du Japon poursuit son weekend spécial sport de montagne et a pu s’entretenir avec son mangaka : Tetsuo UTSUGI. Au delà des nouvelles recrues du club d’alpinisme qui ont encore, comme le lecteur, tout à découvrir de ce sport, nous avons voulu revenir avec l’artiste sur son parcours, ses influences, son intérêt pour l’alpinisme… et le manga, bien entendu !

©2021 Edition Soleil, GROUPE DELCOURT

Résumé : Kanada, Kusaba et Kuroki sont trois étudiants férus de montagne, mais surtout, les seuls membres du club d’alpinisme de leur université. Il va donc falloir trouver de nouveaux membres, même novices, sinon le club fermera. Heureusement, trois nouvelles recrues se présentent à eux pour découvrir ce sport en pleine nature. Il faut sauver le club d’alpinisme de l’université de Santama ! Alors inscrivez-vous et venez découvrir avec les personnages les plus beaux spots de Montagne du Japon !

Retrouvez la présentation de ce manga dans notre article dédié à l’alpinisme et aux mangas qui en parlent, ici : L’alpinisme au Japon : la quête des sommets

Promenade dans les souvenirs de l’auteur

Journal du Japon : Bonjour, encore merci d’avoir pris le temps de répondre à nos questions. Tout d’abord, pouvez-vous vous présenter pour nos lecteurs ?

Tetsuo UTSUGI : Merci à vous également pour cette interview. Je m’appelle Tetsuo UTSUGI et je suis mangaka. L’appel des montagnes est ma deuxième série. Je suis heureux que les lecteurs français puissent découvrir l’alpinisme tel que le pratiquent les étudiants japonais.

Comment vous est venue l’idée de devenir mangaka ?

J’ai fait mes débuts assez tardivement, aux alentours de trente ans. Avant cela, je gagnais ma vie en dessinant des illustrations assez simples. C’était un boulot anonyme à la charge de travail élevée. À cette époque, j’admirais beaucoup le talent des mangaka, et j’ai commencé à faires des bandes dessinées. J’ai toujours adoré lire des mangas, mais je n’avais jusque-là jamais essayé d’en dessiner un moi-même.

Quels mangas lisiez-vous étant petit ?

La première fois que j’ai acheté un manga avec mon argent de poche, c’était durant ma première année d’école primaire (j’avais environ 6 ans). Je me souviens d’avoir acheté Le collège fou, fou, fou de Motoei SHINZAWA. Il coûtait 360 yens, je crois.

On ne faisait pas encore de différence entre ceux qui préféraient lire une série en volumes reliés ou directement dans le magazine, à l’époque… Il m’arrivait parfois de ne pas avoir assez d’argent, alors je lisais les magazines de prépublication sans les acheter. À cette époque, Paul le pêcheur, de Takao YAGUCHI, était également très populaire. J’aimais beaucoup cette série. Malheureusement son auteur est décédé l’année dernière. Sur les conseils de mon frère de quatre ans mon aîné, j’ai acheté tous les tomes de deux séries de Masami KURUMADA (NDLR : l’auteur de Saint Seiya) , Ringu ni kakero et Fûma no kojirô.

©2008-2021 Kodansha Ltd. ©SHUEISHA Inc.

En dehors de ça, je lisais généralement des mangas en librairie, sans les acheter. Je garde aussi un souvenir ému de ma rencontre avec Nausicaä de la Vallée du vent, d’Hayao MIYAZAKI. Beaucoup de séries touchaient à leurs fins, quand j’étais enfant, et ça a été une très bonne expérience de pouvoir les lire jusqu’au dernier chapitre.

Quelles sont vos influences en terme de dessin ? Avez-vous un auteur préféré ?

© 1984 Studio Ghibli・H

Je n’ai lu que des mangas pendant trente ans sans pour autant en dessiner, alors je ne saurais pas trop dire qui m’a influencé… Quand j’avais la vingtaine je lisais beaucoup les œuvres de Rumiko TAKAHASHI, Yû KOYAMA, Hideki ARAI, Hitoshi IWAAKI, Daijiro MOROHOSHI, Yoshihiro YAMADA ou encore Yoshiharu TSUGE dans des magazines de seinen. Je pense que mes lectures ont influencé mon sens du tempo et du rythme, la façon dont j’écris mes histoires ainsi que celles dont je construit la personnalité de mes personnages.

Mais l’œuvre qui m’a le plus marqué, c’est Nausicaä de la Vallée du Vent d’Hayao MIYAZAKI avec son extinction progressive de l’humanité, ses nouvelles formes de machines que je n’avais jamais vu auparavant et sa situation politique complexe… Je me souviens que ce design tellement original, inédit par sa structure pour un manga, avait hypnotisé mon cœur d’enfant. Hayao MIYAZAKI est d’ailleurs mon auteur préféré. Il bénéficie d’une grande exposition, au Japon, et je pense que c’est quelqu’un de très intéressant.

Enfin j’ai brièvement travaillé en tant qu’assistant, notamment de Kaoru MORI, Aki IRIE et Koji MIYATA, qui étaient publiés dans le même magazine. Cela m’a permis de me familiariser avec les outils du mangaka et la rédaction d’un manuscrit.

Quelle a été votre réaction quand vous avez appris que votre manga allait être publié en France ?

J’étais fou de joie ! J’aime énormément regarder les films de Louis Malle et Leos Carax. D’ailleurs avant de commencer à être sérialisé j’ai même revu le film de Robert Enrico Les Aventuriers. Je me réjouis de savoir que les lecteurs français puissent  s’intéresser aux montagnes japonaises.

L’appel des montagnes : retranscrire des panoramas majestueux

©2021 Edition Soleil, GROUPE DELCOURT

D’où vous est venue l’idée de dessiner un manga sur l’alpinisme ?

 

Je pratique l’alpinisme en amateur, et c’est ce qui m’a donné l’idée de dessiner ce manga. Par le passé, j’avais déjà dessiné plusieurs petites histoires sur ce thème, pour m’amuser, et  je me suis dit que ce serait chouette si j’arrivais à faire publier un manga se passant à la montagne, un jour. Au fond de moi, je me disais que ça me permettrait peut-être d’aller faire du repérage en montagne. Mais dans les faits, je suis tellement occupé que j’ai rarement le temps d’en faire…

Quelle importance revêt l’alpinisme, pour vous ? Que voulez-vous transmettre avec ce manga ?

Je cherche juste à faire comprendre à mes lecteurs que « la montagne, c’est cool !« . Je serais ravi si quelqu’un se découvrait une passion pour la montagne ou pour la nature  en lisant mon manga.

La ville offre un cadre de vie très confortable, mais si on accepte de s’en séparer momentanément et de gravir une montagne, on ressent alors une excitation sans précédent.

En dehors de son aspect sportif et déstressant, l’alpinisme nous permet aussi d’admirer des paysages incroyables, d’observer la faune et la flore, mais aussi de ressentir le plaisir d’avoir su triompher des chemins les plus escarpés ! Ou alors de vivre comme un ermite, loin de l’agitation de la ville.

Il y a mille façons d’apprécier l’alpinisme. C’est pour ça que ces paysages sont devenus la scène de nombreuses œuvres littéraires et carnets de voyages. À travers mon manga, je souhaite montrer l’émerveillement de ces jeunes qui s’y essaient par pure curiosité. Grâce à votre interview, je me suis  souvenu que quand j’étais enfant, je m’étais mis à la pêche après avoir lu Paul le pêcheur. C’est peut être ce même phénomène que je tente de reproduire en essayant d’inciter mes lecteurs à aimer la nature.

Quelle a été votre plus belle expérience d’alpinisme, jusqu’à maintenant ?

J’ai fait ma première « vraie » ascension en 2000. J’ai commencé parce que je m’étais gravement blessé au dos et que j’avais besoin de faire du sport pour ma rééducation. Je trouvais ça plutôt chouette, de viser le sommet. Ma plus belle expérience remonte à mes débuts dans l’alpinisme, quand  j’ai grimpé les alpes du sud pendant cinq jours pour voir le mont Shiomidake. Mon père, qui pratiquait aussi l’alpinisme, m’avait un jour dit : « Autrefois les moyens de transports étaient trop peu développés, alors je n’ai  jamais pu aller là-bas « . Le temps était magnifique, et j’ai pu lui montrer la belle photo que j’y avais prise.

Copyright © Bureau de la Convention de Tokyo et des Visiteurs.

Quel est le plus beau paysage que vous avez dessiné ? Pourquoi ?

Pas facile de choisir…Le lever de soleil du mont Kumotori, dans le troisième tome, peut-être ? J’y suis allé en hiver pour des repérages et j’ai gravé cette image dans ma mémoire. Dans le manga, la scène se déroule en mai, alors le soleil était un peu plus à gauche, mais en dehors de cela, j’ai dessiné ce paysage tel que je l’ai perçu.

Qu’est-ce qui est le plus important, pour dessiner de beaux panoramas ? Le plus difficile ?

Le plus embêtant, c’est sûrement  quand on se déplace pour prendre un paysage en photo et que le temps est mauvais. Il est difficile d’y aller pile au moment où il fait beau. Les photos de référence sont essentielles, mais je pense qu’il est important de mettre en emphase ce qu’on a perçu et vu de façon subjective, dans le bon sens du terme. Par exemple, une montagne effilée paraît généralement plus pointue dans les souvenirs qu’en photo.

Qu’utilisez-vous pour vous documenter ?

Au Japon il y a trois gros magazines d’alpinisme : Yama to Keikoku, ROCK & SNOW et Gakujin. Ils m’apportent différentes informations sur le milieu de la montagne et son évolution. En dehors de ça, j’utilise aussi de vieux ouvrages sur l’escalade ainsi que des vidéos afin de mieux appréhender la texture de la roche et les mouvements des alpinistes.

La première montagne que vous avez dessinée est le mont Yokodake, pourquoi celle-ci en particulier ?

Le mont Yokodake est la plus populaire des montagnes du massif Yatsugatake. Comme il est d’une difficulté plutôt standard, je me suis dit que c’était l’idéal pour montrer le niveau de Kuroki et de ses amis, dans ce premier chapitre. Je l’ai choisi parce que l’arrivée des nouveaux élèves se fait en avril, dans les université japonaises, et qu’à cette époque de l’année, il reste encore pas mal de neige sur le sommet. Il fallait aussi que ce soit un lieu depuis lequel Kuroki et sa bande puissent retourner au campus avant le crépuscule.

Quelle est votre devise ?

Je n’en ai pas vraiment, à vrai dire (rires).

Mais pour les mangas comme pour l’alpinisme, je me dis souvent qu’il ne faut pas confondre vitesse et précipitation. En montagne, on peut toujours revenir sur ses pas jusqu’à un endroit où on sera en sécurité, quand on est perdu. Dans le manga aussi, on obtiendra souvent un meilleur résultat en revenant un peu en arrière, quand on bute longtemps sur une scène. Il y aura cependant des fois où la situation se débloquera d’elle-même en persévérant, alors on ne peut pas dire non plus que cette méthode est la solution à tous les problèmes. C’est là tout le piment du manga et de l’alpinisme.

J’aime bien l’expression « les enfants qui dorment grandissent bien ». Je la trouve mignonne. Elle me fascine d’autant plus les nuits où je dessine mes planches.

©2021 Edition Soleil, GROUPE DELCOURT

Une ode à la découverte !

Pouvez-vous nous expliquer comment vous travaillez ? 

En général, je dessine en journée, mais quand je suis très occupé, je travaille plutôt la nuit. Je suis un peu du genre à continuer à dessiner tant que je me sens en forme.

Je fais des promenades et de la course à pied quand j’ai besoin de me changer les idées… même maintenant en période de pandémie, mais je fais très attention quand je sors.

Pour ce qui est du dessin, je réalise le crayonné puis l’encrage sur des planches, puis je rajoute les trames et les autres finitions avec le logiciel Clip Studio Paint. Le numérique rend le travail plus simple. Actuellement, je travaille seul, alors il me faut un mois pour faire quarante pages.

Dans le premier tome, vous nous faites découvrir le monde de l’alpinisme à travers les yeux d’un groupe d’amateurs, est-ce pour pousser les gens à pratiquer ce sport ?

Oui ! Kuroki et ses amis viennent d’arriver dans le club d’alpinisme et n’ont aucune expérience de la montagne, tout comme les lecteurs que j’espère toucher. Je cherchais à présenter l’alpinisme sous un aspect un peu comique en leur faisant poser des questions qu’un habitué ne poserait normalement pas. Quand on commence l’alpinisme, il y a plein de choses qu’on ne sait pas.

C’était aussi le cas pour moi. Mais je me dis que même si des débutants comme Kuroki et ses amis, qui n’ont pas l’habitude de la montagne, arrivent à en escalader une, alors peut-être que même ceux qui pensent que l’alpinisme est dur pourraient y prendre goût !

Quel personnage vous ressemble le plus ?

Difficile de choisir… Je dirais que je me sens assez proche de Kaga. Comme elle, j’ai commencé ce sport un peu par dépit et j’y ai finalement pris goût.

L’idéal serait de toujours avancer dans la vie en faisant ses propres choix, mais je pense qu’on peut tout aussi bien trouver le bonheur en commençant à faire quelque chose sous l’influence de quelqu’un d’autre. Je pense mettre un peu de mon caractère dans chaque personnage… Mais Kuroki, l’héroïne, reste une énigme pour moi.

Pensez-vous que votre manga cela encouragera les gens à visiter des montagnes japonaises un peu moins connues ?

Je serais vraiment très heureux si les lecteurs français s’intéresseraient aux montagnes japonaises grâce à L’appel des montagnes.

Grâce à son humidité élevée, la montagne japonaise abrite encore de nombreuses forêts vierges, ainsi qu’une faune et une flore uniques et diversifiées ! En réalité, nombreux sont ceux qui ne connaissent pas les montagnes de notre beau pays, même parmi mes concitoyens. En dessinant, j’espère pouvoir les leur faire découvrir ne serait-ce qu’un tout petit peu !

Cela me comblerait de joie si, après avoir lu L’appel des montagnes, de jeunes français novice en alpinisme s’essayaient à gravir une petite montagne.

©2021 Edition Soleil, GROUPE DELCOURT

 

Traduit par Julie Gerriet le premier tome aux éditions Soleil Manga est disponible depuis le 14 avril dans toutes les bonnes librairies. Au Japon le manga en est déjà à son troisième volume ! Pour les plus impatients vous pouvez découvrir un extrait ici

 

Remerciements à Tetsuo UTSUGI pour son temps et aux éditions Soleil Manga pour la mise en place de cette interview. Merci à Jean-Baptiste Bondis et Robin Châtellier pour la traduction.

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