Rencontre avec Etsuko Chida, une voix du koto aujourd’hui

Instrument emblématique de la musique japonaise, le koto reste pourtant méconnu du grand public. Pour comprendre ce qui le rend unique et comment il continue de vivre sur les scènes contemporaines, Journal du Japon est parti à la rencontre de la musicienne Etsuko Chida, interprète et professeure, qui consacre sa carrière à cet art exigeant.

Koto – Crédit photo : Floriane Patron pour © journaldujapon.com

Une brève histoire du koto

Importé de Chine au VIIIᵉ siècle sous le nom de zheng, le koto s’est progressivement imposé comme l’un des instruments emblématiques du Japon. Cette grande cithare à treize cordes, reconnaissable à son long corps en bois, appartient à la famille des cithares d’Asie de l’Est. Joué à l’origine à la cour impériale chinoise puis dans les temples bouddhistes par les moines-musiciens, l’instrument s’est adapté au fil du temps aux pratiques japonaises jusqu’à devenir un pilier de la musique traditionnelle.

Le koto se joue posé à plat, les cordes pincées à l’aide de trois onglets fixés sur les doigts de la main droite, tandis que la main gauche vient modifier la tension pour créer les glissandi, vibratos et inflexions caractéristiques de son timbre. Ses ponts mobiles, les ji, déplacés avant l’exécution d’une pièce, permettent de transformer complètement l’accord et d’ajuster l’instrument à une grande diversité de répertoires, des modes anciens aux compositions contemporaines.

Bien qu’il existait avant l’époque d’Edo, c’est au musicien Kengo Yatsuhashi (1614–1698) que l’on attribue la première pièce écrite pour koto. Jusqu’alors, les œuvres se transmettaient oralement. Cette tradition est étroitement liée au rôle déterminant des maîtres aveugles, auxquels le gouvernement avait réservé la profession de musicien-instrumentiste. Regroupés au sein de guildes comme le Tōdōza, ces musiciens non-voyants ont codifié l’enseignement, enrichi le répertoire et façonné les techniques encore pratiquées aujourd’hui. Leur influence a profondément marqué la manière d’étudier, de jouer et de transmettre le koto.

Aujourd’hui, cet instrument continue d’occuper une place à part dans la musique japonaise. Bien qu’il soit solidement ancré dans une tradition vieille de plusieurs siècles, il s’adapte sans cesse aux nouvelles pratiques musicales. On le retrouve désormais dans des projets mêlant influences classiques, jazz, improvisations ou créations contemporaines, mais aussi dans des formations plus modernes utilisant des kotos à 17 ou 20 cordes. Cette capacité à évoluer sans renier son identité lui permet de rester un instrument vivant, réinventé par une génération d’artistes qui explore d’autres sonorités et élargit son répertoire.

Pour mieux comprendre ce lien entre héritage et création, nous avons échangé avec Etsuko Chida, afin qu’elle nous raconte son parcours, sa pratique et la manière dont elle fait vivre le koto au quotidien.

Représentation de koto avec Madame Etsuko Chida à la Philharmonie de Paris – Crédit photo : Floriane Patron pour © journaldujapon.com

Née à Sapporo, sur l’île d’Hokkaidō, Etsuko Chida est une musicienne reconnue pour sa pratique de la cithare japonaise. Elle appartient à l’école Yamada, fondée au XVIIIᵉ siècle et considérée comme l’une des plus fidèles à l’art classique du koto. Elle commence le chant et le koto dès l’enfance, développant au fil des années une approche personnelle et sensible de cet instrument traditionnel du Japon.

Aujourd’hui, Etsuko Chida sillonne l’Europe pour faire découvrir au public cet art délicat, entre virtuosité technique et profondeur émotionnelle. À l’occasion de son passage à la Philharmonie de Paris, Journal du Japon est allé à la rencontre de cette artiste lumineuse pour une interview au cœur de son univers musical et de sa mission : faire résonner le koto bien au-delà des frontières du Japon.

Journal du Japon : Bonjour Madame Chida, merci de nous recevoir. Racontez-nous votre rencontre avec le koto, comment tout a commencé ?

Etsuko Chida : C’est grâce à ma mère. Elle avait toujours rêvé d’en jouer, mais n’en avait pas eu l’occasion quand elle était jeune. Elle a grandi à la campagne et un jour, elle a entendu le son d’un koto. Elle a trouvé cela magnifique et en est tombée amoureuse.
À 40 ans, elle a enfin pu réaliser son rêve en apprenant à jouer de cet instrument, et elle m’a ensuite inscrite aux cours. Le professeur vivait dans notre quartier, donc tout s’est fait naturellement.

Madame Etsuko Chida – Crédit photo : Floriane Patron pour © journaldujapon.com

Qu’est-ce qui vous a personnellement attirée vers cet instrument ?

Au départ, cela n’avait rien à voir avec la volonté de ma mère. J’ai intégré un groupe de koto, il y en a beaucoup à Sapporo et dans tout le Japon, par l’intermédiaire de mon professeur. C’est surtout l’esprit de ce groupe qui m’a séduite et donné envie de rester, mais surtout de continuer.

Y a-t-il eu un moment décisif où vous avez compris que vous vouliez en faire votre métier ?

Oui. Enfant, je jouais toujours en groupe, jamais en solo. Un jour, on m’a proposé de jouer seule sur scène, à Sapporo, dans une salle de musique classique toute neuve, très réputée.
C’était pour un concours. À ce moment-là, je me suis dit : peut-être que j’ai quelque chose à apporter.

Vous souvenez-vous du morceau que vous avez joué ?

Oui, Usu no Koe. Usu signifie « mortier de bois ». C’est un chant de l’école Yamada. En le jouant, j’ai pris conscience du niveau que j’avais atteint, et je me suis dit que ce serait dommage de rester simplement dans mon quartier. Peut-être que je pourrais faire entendre le koto à un public plus large.

Pourquoi avoir choisi l’Europe plutôt que le Japon pour développer votre carrière ?

Lorsque je vivais au Japon, je jouais énormément, mais je me rendais compte qu’il n’y avait pas vraiment de public en dehors du milieu du koto. Ceux qui assistaient aux concerts étaient souvent des personnes déjà initiées, ou des familles d’élèves.
Cet instrument est ancien alors que la société est moderne ; mes amis écoutaient plutôt de la musique actuelle ou de la musique classique occidentale, le koto n’était pas à la mode. Et puis, Sapporo est une ville récente, il y a moins de traditions : il n’y a pas beaucoup d’histoires locales, c’est très moderne. Il y a 150 ans, il n’y avait même pas de Japonais sur l’île. La ville s’est construite sur une base très occidentale. Je me souviens, à l’école primaire, il y avait beaucoup d’accordéons mais aucun koto. Voilà pourquoi j’ai commencé à aller jouer en Europe.

Quel est le plus grand défi pour faire vivre un instrument traditionnel aujourd’hui ?

Le principal défi, c’est que le koto n’est pas très répandu. Je fais des concerts et je voyage beaucoup pour le faire vivre : Norvège, Allemagne… Je suis ensuite venue m’installer à Paris. Pour mon premier travail en France, on m’a envoyée à Monaco. J’ai beaucoup d’emplois, je donne des représentations, des concerts, des festivals. Depuis que je suis en France, ça fait 26 ans, je n’ai jamais arrêté de jouer.

Qu’est-ce que vous aimez le plus dans votre métier ?

Partager la musique avec les autres. J’aime beaucoup la musique que je joue ; je ne joue que des morceaux que j’apprécie. Aujourd’hui, quand j’ai joué à la Philharmonie, il y avait du monde ; ce sont des moments de plaisir. Je joue dans différents lieux : églises, châteaux, etc. Chaque lieu a une ambiance particulière, c’est un véritable plaisir. J’ai même joué à la Villa Médicis, en Italie. Quand le public aime, ça me touche et me rend heureuse, ça me donne envie de continuer à faire vivre cette musique ancienne et peu connue.

Qu’est-ce qui est le plus exigeant dans la pratique du koto ?

Le koto est très profond. La relation entre la voix et l’instrument est particulièrement exigeante. Plus on va profond, plus c’est difficile. Comme je chante en jouant, il faut se concentrer à la fois sur l’instrument et sur la voix : il faut que les deux communiquent parfaitement. C’est plus difficile que de jouer un morceau simple, et chanter en jouant reste assez rare, au Japon comme ailleurs.

Essayez-vous de transmettre des émotions ou des histoires lorsque vous jouez ?

Madame Etsuko Chida – Crédit photo : Floriane Patron pour © journaldujapon.com

Oui. Je raconte des histoires. Pour les interpréter devant un public, il faut d’abord que je comprenne ce que je raconte : il faut se représenter l’image, visualiser. À l’école Yamada, c’est très important. Les textes sont en japonais ancien ; je les traduis pour comprendre et pour que le public comprenne aussi, par exemple il y a eu du sous-titrage au théâtre national à Tokyo. Je transmets des images : le vent, la mer… Le koto a un côté mystérieux et particulier, on a l’impression de changer d’époque. Les retours du public sont nombreux : les gens disent qu’ils voyagent en m’écoutant.

Pour conclure, diriez-vous que votre relation avec le koto a évolué au fil du temps ?

Ma relation avec cet instrument évolue, bien sûr, mais au fond il est toujours là. J’ai grandi avec lui. Il m’accompagne partout, il m’a fait voyager, c’est lui qui me porte. À l’époque, lorsque je devais partir seule, sans internet, sans repères, ce n’était pas facile. Je me souviens d’un moment en Corée : j’étais perdue, je ne savais pas lire le coréen. Mais je n’étais pas seule, j’étais avec mon koto. C’était comme un compagnon, avec cette part de mystère qui l’habite. On compare souvent le koto à un dragon : il mesure environ 1m80 et ses cordes peuvent atteindre quatre mètres.

Si, comme nous, vous souhaitez être transporté au pays du Soleil-Levant par l’harmonie entre la voix d’Etsuko Chida et les sonorités du koto, vous pourrez la découvrir en concert le samedi 11 avril 2026 à la Cité de la Musique de Paris.

Toutes les informations : https://philharmoniedeparis.fr/fr/activite/concert-sur-instruments-du-musee/28710-secrets-dinstrument

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