Toshiko Yuasa, la « Marie Curie japonaise », au sommet de la tour Eiffel

En 2026, les noms de 72 femmes de science seront inscrits en lettres d’or sur le premier étage de la tour Eiffel, rejoignant ceux de leurs homologues masculins qui y avaient été apposés dès la création du monument en 1889. Parmi ces chercheuses, la physicienne Toshiko Yuasa, qui a travaillé une grande partie de sa vie en France. Retour sur le parcours et la postérité de celle qui est parfois appelée la « Marie Curie japonaise ».

Née en 1909 à Tokyo, Toshiko Yuasa tombe très jeune dans la marmite de la science : si sa mère est issue d’une famille littéraire, son père est inventeur et ingénieur à l’office des brevets. En 1927, elle entre à l’École normale supérieure pour femmes de Tokyo, qui deviendra plus tard l’Université pour femmes d’Ochanomizu. Fait rare pour l’époque, elle suit des cours de mathématiques, de physique et de biologie. La physique, en particulier, la fascine : elle décide d’en faire sa vocation.

Toshiko Yuasa à l’Université de littérature et des sciences de Tokyo, 1933 ©Université Ochanomizu
Toshiko Yuasa à l’Université de littérature et des sciences de Tokyo, 1933 ©Université Ochanomizu

Première étudiante à s’inscrire à la faculté de physique de l’Université de littérature et des sciences de Tokyo, Toshiko Yuasa se spécialise en physique nucléaire, la branche de la physique qui étudie le noyau des atomes. Une fois diplômée, elle commence à enseigner à l’Université chrétienne pour femmes de Tokyo. En parallèle, elle poursuit ses travaux en spectroscopie nucléaire, technique permettant d’analyser la structure des noyaux. Toutefois, la place des femmes dans la science est encore balbutiante et la jeune physicienne peine à obtenir un poste de chercheuse.

Une collaboration fructueuse avec Frédéric Joliot-Curie

Au même moment, elle entre en contact avec la France pour la première fois. En effet, les physiciennes et physiciens de l’Hexagone sont, à cette période, sur le devant de la scène. Pierre et Marie Curie ont reçu le prix Nobel de physique en 1903. La fille et le gendre de cette dernière, Irène et Frédéric Joliot-Curie, sont quant à eux auréolés du prix Nobel de chimie en 1935. Captivée par leurs travaux sur la radioactivité artificielle, Toshiko Yuasa décide de se rendre en France en janvier 1940. Elle a alors 30 ans.

Toshiko Yuasa en tenue de tennis avec Irène Joliot-Curie, 1941 ©Université Ochanomizu
Toshiko Yuasa avec Irène Joliot-Curie en tenue de tennis, 1941 ©Université Ochanomizu

Malgré l’occupation allemande, la physicienne japonaise rejoint le laboratoire de Frédéric Joliot-Curie à l’Institut de chimie nucléaire du Collège de France, à Paris. Au cœur de ses recherches : le rayonnement bêta émis par certains noyaux radioactifs, donc instables, quand ils se désintègrent. Contrairement aux électrons en orbite autour du noyau, appelés « cortège électronique », dont l’énergie est bien quantifiée, ceux émis à partir du noyau au moment de la désintégration radioactive présentent une distribution en énergie aléatoire. C’est ce « spectre continu » que Toshiko Yuasa a cherché à mesurer. Sous la direction de Frédéric Joliot-Curie, elle soutient sa thèse d’État en 1943.

Bientôt, la guerre la rattrape. À l’été 1944, alors que les forces alliées se rapprochent de Paris, la chercheuse est contrainte de déménager à Berlin. Sous les bombardements, elle conçoit et construit, au sein de l’Université Humboldt, son propre spectromètre bêta, un appareil permettant de mesurer avec précision l’énergie des électrons émis lors de la désintégration radioactive. En 1945, l’armée soviétique entrée dans la capitale allemande lui ordonne finalement de rentrer au Japon.

Trente ans à Orsay

Le retour dans l’Archipel s’avère difficile. Suite à la reddition japonaise, les occupants américains interdisent toute recherche sur le nucléaire. Toshiko Yuasa reprend ses fonctions d’enseignement à l’École normale supérieure pour femmes de Tokyo, mais avec l’impossibilité de poursuivre ses expériences. Elle exerce également au laboratoire Nishina du RIKEN, un organisme de recherche, ainsi qu’à l’Institut de recherche chimique de l’Université de Kyoto en tant que chercheuse associée.

Toshiko Yuasa à côté de la chambre à brouillard qu’elle a elle-même conçue, 1960 ©Université Ochanomizu
Toshiko Yuasa à côté de la chambre à brouillard qu’elle a elle-même conçue, 1960 ©Université Ochanomizu

Puis, à partir de février 1949, Toshiko Yuasa se rend à nouveau en France. Invitée par Frédéric Joliot-Curie, la physicienne est embauchée comme chercheuse au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Au sein de l’Institut de physique nucléaire d’Orsay (aujourd’hui le Laboratoire de physique des deux infinis Irène Joliot-Curie), dans l’Essonne, Toshiko Yuasa reprend ses travaux sur la radioactivité bêta. Elle étudie la réaction nucléaire à l’aide du synchrocyclotron, un accélérateur de particules. Ses activités en France ne l’empêchent pas de se rendre régulièrement au Japon où elle participe par exemple à des conférences internationales en physique nucléaire à Tokyo en 1963 et en 1977.

Un pont entre la France et le Japon

Jusqu’à sa disparition d’un cancer, en 1980, Toshiko Yuasa n’a cessé de bâtir des ponts entre la France et le Japon. À partir de 1967, elle développe ainsi un programme d’échange pour encourager les jeunes physiciennes et physiciens japonais à étudier en France. En raison de son propre parcours, semé d’embûches en raison de son genre, elle est aussi particulièrement sensible à la question de la participation des jeunes filles dans les sciences.

Toshiko Yuasa donnant une conférence à l’Université Ochanomizu, 1967 ©Université Ochanomizu
Toshiko Yuasa donnant une conférence à l’Université Ochanomizu, 1967 ©Université Ochanomizu

Encore aujourd’hui, les principaux organismes auxquels elle a appartenu poursuivent son engagement. L’Université pour femmes d’Ochanomizu, l’ancienne École normale supérieure pour femmes de Tokyo, crée ainsi en 2002 des bourses de recherche à destination des étudiantes japonaises pour les encourager à étudier en France. En 2008, le CNRS organise une cérémonie pour lui rendre hommage.

Encourager les jeunes physiciennes

Un symbole de la pérennité des actions de celle qui est parfois appelée la « Marie Curie japonaise » : le Laboratoire franco-japonais en physique des particules. Ce laboratoire international de recherche, sous tutelle conjointe du CNRS et de l’Organisation de recherche avec des accélérateurs de haute énergie japonaise (KEK), a d’ailleurs adopté le nom de Toshiko Yuasa Laboratory (TYL) en 2009. Depuis sa création il y a 20 ans, il multiplie les initiatives.

Colloque du Toshiko Yuasa Laboratory, 2019 ©CNRS Nucléaire et Particules
Colloque du Toshiko Yuasa Laboratory, 2019 ©CNRS Nucléaire et Particules

Le laboratoire TYL soutient les femmes scientifiques, et en particulier les physiciennes, avec l’attribution annuelle du Prix Toshiko Yuasa de la femme scientifique, en partenariat avec l’Université pour femmes d’Ochanomizu. Par ailleurs, il organise une master class à destination des lycéennes, baptisée le Rikejo Camp (Séminaire pour les lycéennes scientifiques), en collaboration avec le KEK. Pendant deux jours, une trentaine de lycéennes triées sur le volet assistent à des cours donnés par des chercheuses françaises et japonaises de renom et réalisent des travaux pratiques. Une façon de motiver les jeunes filles, qui restent encore peu nombreuses à s’orienter dans les sciences.

Au sommet de la tour Eiffel

Dernière consécration : près d’un demi-siècle après son décès, le nom de Toshiko Yuasa sera bientôt inscrit en lettres d’or, avec celui de 71 autres femmes de science, sur le premier étage de la tour Eiffel. Un juste retour des choses, alors que 72 scientifiques, ingénieurs et industriels masculins bénéficiaient déjà d’une telle aura depuis la création du monument parisien, en 1889.

Toshiko Yuasa dans son laboratoire à Orsay, 1975 ©Université Ochanomizu
Toshiko Yuasa dans son laboratoire à Orsay, 1975 ©Université Ochanomizu

Merci à Isabelle Ripp-Baudot, chercheuse au CNRS au sein de l’Institut pluridisciplinaire Hubert Curien et ancienne directrice du Toshiko Yuasa Laboratory, pour sa relecture précieuse, ainsi qu’à l’Université Ochanomizu pour nous avoir fourni les photos d’archives !

Clément Dupuis

Japonophone, j'ai eu l'occasion de partir en échange universitaire à Okinawa, au sud du Japon. Je suis tombé amoureux de cette région, au point de produire le podcast "Fascinant Okinawa" autour de son histoire et de sa culture. J'ai également travaillé 3 ans et demi au bureau du CNRS à Tokyo, une expérience qui m'a donné envie de partager avec le public les "success stories" de la collaboration scientifique franco-japonaise. Enfin, je suis un grand lecteur et vous proposerai à l'occasion des articles sur ce thème!

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