Le shôjo : ce miroir que la BD franco-belge n’osait pas nous tendre
Pendant de longues années, et surtout dans les années 2000, les héroïnes ont été les grandes oubliées de la BD franco-belge. Quand elles existaient, c’était souvent pour servir de faire-valoir aux hommes ou pour répondre à des fantasmes : nous voilà loin de la réalité des lectrices. C’est précisément dans ce vide narratif que le shôjo a trouvé sa place. Là où la BD européenne restait bloquée, le manga a su répondre à un vrai besoin de vulnérabilité et d’introspection.
Journal du Japon vous propose de revenir sur cette période où le shôjo, fort de son histoire japonaise mais encore largement méconnu en France, s’est petit à petit imposé comme un véritable renouveau.
Pour mieux comprendre le shôjo
Avant les années 60, au Japon, le shôjo, comme tous les autres mangas, est également dessiné par les hommes. Ils dessinent souvent des petites filles orphelines et malheureuses, souvent métaphores de problématiques sociétales.
Puis, après les années 60, plusieurs pionnières vont modifier la place de la jeune fille dans le manga. L’une d’elles est Hideko Mizuno, découverte notamment par Osamu Tezuka alors qu’elle n’a que dix-huit ans. Avec son titre Hoshi no tategoto (La Harpe des Etoiles), Mizuno raconte une histoire d’amour audacieuse s’inspirant du mythe des Walkyries de l’opéra de Wagner. Dans ses titres les plus connus, Honey Honey’s Wonderful Adventures et Fire !, ses personnages sont occidentalisés (cheveux longs, doubles paupières, vivant dans un château…). La vie qu’ils mènent dans ses mangas diffère de celle que vivent les Japonaises de cette époque et les titres de Mizuno leur permettent de s’envoler vers un autre univers.
Après le succès de Hideko Mizuno, plusieurs autres autrices commencent à la rejoindre et ont toutes la même problématique : “Comment être aimé dans une relation hétérosexuelle ?”. Une question qui est parallèlement au cœur des préoccupations des lectrices. Les mangakas, en plus d’être des femmes, ont à ce moment le même âge que leurs lectrices et peuvent plus facilement comprendre les Japonaises et exprimer leurs sentiments à travers le manga.
Durant les années 70, un groupe de femmes se forme, “Le groupe des 24” — les auteures sont nées en l’an 24 de l’ère Showa, soit 1949 du calendrier grégorien. Certaines de leurs œuvres sont arrivées jusqu’à la France. Pour ne citer que quelques autrices du groupe, ce dernier est composé de :
Moto Hagio, créatrice du “Groupe de l’an 24”, est une mangaka connue pour ses œuvres matures et profondes. Deux ans après ses débuts, elle publie le manga 11 Gatsu no Gymnasium (The November Gymnasium) qui est le premier titre traitant d’un sujet sensible : l’homosexualité entre deux jeunes garçons.
Keiko Takemiya sort également du lot pour avoir écrit Kaze to ki no uta (Le Poème du Vent et des Arbres), un shônen-aï qui traite de thèmes assez lourds comme le racisme, l’homophobie ou encore la drogue.
Riyoko Ikeda devient célèbre en publiant La Rose de Versailles.
La dernière, Yumiko Igarashi est connue pour avoir écrit Candy Candy.

Ces femmes ne se contentent pas de dessiner, elles révolutionnent la mise en page. Elles cassent les cases, font déborder les fleurs et les émotions sur toute la page.
Quelques années plus tard, à la fin des années 80, un autre groupe de femmes révolutionne le genre du shôjo : CLAMP. Ce dernier est composé de quatre femmes, amies, inscrites dans le même cours de dessin au lycée :
Nanase Ôkawa, Mokona, dessinatrice principale du groupe, mais aussi Tsubaki Nekoi et Satsuki Igarashi. La particularité de ce groupe est qu’il s’adresse autant aux jeunes filles, aux enfants, aux adolescentes ou encore aux jeunes femmes. En plus de ces cibles variées, leurs styles visuels le sont tout autant, en passant d’une inspiration de gravure sur bois à l’Art nouveau et Mucha. CLAMP est principalement connu pour xxxHOLIC, Cardcaptor Sakura, Tokyo Babylon ou encore X.
Le shôjo arrive en France, comme pour le manga en général, dans un premier temps sous forme d’animation avec Princesse Saphir d’Osamu Tezuka dès les années 70. Il est suivi très rapidement par Candy Candy. Première série feuilletonnante au féminin, il fut une première révolution, suivi deux décennies plus tard de Sailor Moon, dont l’héroïne guerrière est emblématique du genre Magical girl (avec Creamy, évidemment). Bien d’autres les accompagneront.
Entre France et Japon, un décalage au féminin
Cette effervescence venue du Japon souligne par contraste le retard de la bande dessinée franco-belge des années 2000.
Les héroïnes dans la bande dessinée sont quasi inexistantes pendant quelques années. Et quand on peut les voir, elles sont au milieu de garçons comme la Schtroumpfette, ou sont une représentation du fantasme masculin comme Druuna ou Natacha l’hôtesse de l’air. Pour ces dernières, leur personnage est central mais leur corps est le sujet principal et non leurs sentiments ou leur état d’esprit. Parfois, elles peuvent également être représentées comme aventureuses, mais plus simplement comme des hommes avec le corps d’une femme, calquées sur un modèle de force très masculin. Yoko Tsuno pourrait être un des rares contre-exemple bien qu’un reproche puisse être soulevé : celui de n’avoir jamais laissé de place à la romance dans son œuvre.
Quoi qu’il en soit, cette faille dans la littérature et dans la bande dessinée franco-belge a permis au manga, et plus particulièrement au shôjo, de se faire un nid qui deviendra avec le temps une place prépondérante. Des titres comme Lovely Complex ou encore Fruits Basket font une entrée fracassante dans les rayonnages.

Par exemple, Fruits Basket : malgré ses airs légers de comédie fantastique, le titre traite en profondeur du deuil, de l’exclusion et de la guérison émotionnelle. C’est aussi le cas de Lovely Complex : derrière la blague sur la différence de taille, le manga raconte surtout la difficulté de sortir de la « norme », le manque de confiance en soi et la pression constante du regard des autres. Là où la BD européenne reste en surface, le manga plonge dans les failles.
Bien sûr il existe d’autres titres majeurs, comme Nana, mais la liste est trop longue pour tous les citer. De plus, pour certains, les sujets qu’ils traitent — plus sombres et ancrés dans une réalité adulte — les placent déjà à la frontière d’un autre lectorat. Rassurez-vous, nous leur réserverons une place de choix dans le prochain épisode de ce dossier. Revenons-en, donc, à notre sujet entre les BD de France et du Japon.
Le format classique de la bande dessinée, imposant souvent quarante-huit pages, oblige les auteurs à passer directement à l’action. Dans ce cadre rigide, les héroïnes n’ont pas le temps de « ne rien faire ». Elles doivent faire avancer l’intrigue, courir, se battre ou résoudre des mystères. À l’inverse, le manga, avec ses centaines de pages et ses nombreux volumes, permet à l’héroïne de ralentir, et de ralentir le temps avec elle. Le lecteur peut passer plusieurs chapitres à simplement essayer de comprendre pourquoi elle est triste ou ce qu’elle ressent après une rupture.
C’est notamment cette lenteur psychologique, ce droit à l’introspection, qui a séduit le public féminin. Enfin, les lectrices ne veulent plus admirer une hôtesse de l’air parfaite ou une guerrière invincible ; elles veulent voir une héroïne qui leur ressemble. Une fille qui doute, qui rate ses examens ou qui a le cœur brisé. En acceptant de montrer la fragilité plutôt que la performance, le shôjo transforme l’héroïne d’une « idole lointaine » en une « amie proche », créant un lien d’identification que la bande dessinée franco-belge avait totalement ignoré.
L’héritage du shôjo : L’adaptation de la BD franco-belge aux codes manga
Il faudra attendre l’arrivée d’une nouvelle génération d’auteurs, pour la plupart nourris à la culture japonaise, pour que ce vide narratif soit enfin comblé.
Ayant eux-mêmes grandi avec le Club Dorothée, ils ont compris qu’il fallait briser les codes rigides de la BD classique pour reconquérir le public féminin. On a alors vu apparaître des œuvres « ponts », qui mélangeaient pour la première fois le format européen (grand album, couleur, papier épais) avec l’énergie et la sensibilité venue du Japon.

La Rose Écarlate de Patricia Lyfoung, en collaboration avec Philippe Ogaki, Linda Aksoneslip et Fleure D. est sans doute l’un des exemples le plus évident de cette fusion. Ici, l’héroïne n’est plus un simple faire-valoir : elle est le moteur absolu de l’histoire. Si le cadre reste celui d’une BD d’aventure historique classique, le traitement des émotions est purement hérité du shôjo. Patricia Lyfoung n’hésite pas à utiliser des codes graphiques japonais — comme les fleurs en arrière-plan pour souligner un état amoureux ou les visages déformés par l’humour (le « super-deformed ») — pour rendre les sentiments visibles et immédiats.
Dans un autre style, Maliki, de Souillon, a importé cette culture de l’autodérision et du quotidien. En mettant en scène sa propre vie de manière stylisée, l’auteur a créé un lien de proximité inédit, brisant le « quatrième mur » pour s’adresser directement à ses lectrices, une pratique très courante dans les marges des mangas. L’un des volumes, Maliki broie la vie en rose, a d’ailleurs reçu le prix de “Meilleure BD de style manga” décerné en 2008 par les lecteurs d’Animeland.
Pourtant, un paradoxe subsiste dans cette évolution : en France, ce sont souvent des hommes qui se sont emparés de ces thématiques « féminines » pour les proposer en librairie comme on vient de le voir avec Souillon.

Mais c’est aussi le cas de Julien Neel avec Lou !. Bien que l’auteur ne se revendique pas directement de la culture manga, sa série a agi comme une révolution silencieuse dans le paysage franco-belge. En choisissant de faire vieillir son héroïne en temps réel sur quinze ans — un code narratif très japonais qui rompt avec le héros de BD « immortel » — il a pu explorer des sujets d’une maturité rare : la solitude, la construction de soi face à une mère en dépression, ou les premiers émois amoureux… sans jamais tomber dans le cliché de l’aventure gratuite. Lou n’est pas une héroïne parce qu’elle sauve le monde, mais parce qu’elle grandit et qu’elle survit à ses propres doutes.
Toutefois, cette « récupération » par des auteurs masculins pose une question de regard. Le shôjo est porté par des femmes qui racontent leur propre vécu et parfois de manière sombre, la BD franco-belge garde souvent une certaine pudeur ou une douceur plus « grand public ». Malgré ces avancées, la bande dessinée reste parfois timide face à la puissance de frappe du marché japonais.
Le paradoxe : pourquoi le shôjo reste-t-il indispensable ?
Malgré les efforts de la bande dessinée franco-belge pour intégrer ces nouveaux codes, le shôjo conserve une longueur d’avance qui le rend irremplaçable. Le constat reste assez simple : si la BD s’est aujourd’hui améliorée quant à la profondeur et à la complexité de ses personnages féminins, le manga reste plus riche, plus vrai et, surtout, plus profond. Nos albums de bande-dessinées cherchent souvent le consensus ou la « jolie » leçon de vie, quand le shôjo n’hésite pas à plonger dans la brutalité des sentiments, l’obsession amoureuse ou la détresse sociale… même s’il peut aussi, parfois, rester dans une histoire un peu clichée et naïve lorsqu’il se contente de cocher des cases, et d’exploiter des formules qui marchent… production de masse oblige. Heureusement le shôjo reste d’une très grand richesse et d’une diversité incroyable. On trouve donc souvent des autrices qui s’adressent directement à leurs lectrices, sans filtre, partageant une expérience vécue et commune de la féminité.
Même avec la meilleure volonté du monde, un auteur ne pourra jamais insuffler la même urgence ou la même authenticité qu’une autrice parlant de son propre corps ou de sa place dans la société. Le shôjo ne se contente pas de raconter une histoire de fille ; il est l’expression d’une voix féminine qui, dans la bande dessinée franco-belge, a encore trop souvent besoin d’un traducteur masculin pour arriver en librairie. C’est pour cette raison que, malgré la montée en puissance de nouvelles héroïnes européennes, le manga reste le refuge privilégié de celles qui cherchent une vérité sans fard.
La barrière du « genre jeunesse »

Enfin, il serait injuste de ne pas citer les succès récents qui tentent de faire bouger les lignes. Des figures comme Mortelle Adèle ont imposé un nouveau ton, et des séries comme Elles ou Lightfall mettent en scène des héroïnes dont on explore enfin les failles. Dans Elles, c’est la santé mentale et la recherche d’identité qui sont au cœur du récit à travers les différentes facettes de la protagoniste. Pour le cas de Lightfall, par exemple, l’anxiété de Bea est au cœur du récit ; elle ne se contente pas d’avancer, elle doit composer avec ses peurs.
Cette évolution de la BD européenne prouve une chose : le public ne cherche plus la perfection, mais la vérité. En laissant enfin la place à l’intime et à la vulnérabilité, les auteurs actuels recréent ce lien de confiance que le manga avait tissé depuis longtemps avec ses lectrices.
Mais si le shôjo a ouvert la voie à l’introspection, que se passe-t-il quand l’héroïne quitte le lycée ? Une fois les doutes de l’adolescence passés, comment le manga accompagne-t-il les femmes dans leur vie d’adulte ? C’est tout l’enjeu du josei, encore souvent mal compris en France, que nous explorerons dans la suite de cette analyse.
