Shûkatsu : étapes et problèmes sociaux liés à ce jeu de survie des étudiants
Si l’arrivée du printemps émerveille les voyageurs, elle est plutôt synonyme de nuits blanches pour les étudiants japonais en troisième année. Bien loin des cerisiers en fleurs, ils s’apprêtent à participer au jeu de survie qui déterminera leur avenir : le shûshoku katsudô (就職活動), ou shûkatsu (就活). Littéralement « activités de recherche d’emploi », il s’agit d’un long processus, souvent de plusieurs mois, durant lequel les étudiants vont se mettre en compétition afin de décrocher un emploi.
Aussi, si vous allez au Japon entre mars et juillet, il est probable que vous croisiez ces jeunes adultes, habillés en tailleur dans les trains.
Dans cet article, Journal du Japon vous propose une explication plus détaillée du shûkatsu, allant de ses différentes étapes aux problèmes sociaux liés à ce phénomène. Qui sait, peut-être aurez-vous envie de relever le défi ?

Tenue, applications mobiles… Le starter pack du shûkatsusei (就活生)
Un étudiant, lorsqu’il entre en troisième année, n’est plus vraiment désigné par gakusei (学生) : on parle plutôt de shûkatsusei (就活生), jeune chercheur d’emploi. Le voyage vers la promesse d’embauche naitei (内定) étant semé d’embûches, une excellente préparation est nécessaire pour parvenir à ses fins. Celle-ci doit commencer au minimum en été de la troisième année : un étudiant diplômé en avril 2028 devra commencer à se préparer… en été 2026 !
Et le premier achat à faire, c’est la tenue : rikurûto sûtsu (リクルートスーツ) c’est-à-dire le « costume de recrutement ». L’ensemble doit rester uni et sobre, complété d’une coiffure simple : les étudiants arrêtent souvent de se teindre les cheveux à l’approche de leur shûkatsu. Enfin, les candidats doivent arriver aux entretiens munis d’un sac, noir également, dans lequel ils pourront glisser des feuilles de format A4. Le deuxième prérequis essentiel est le téléchargement des applications MyNabi (マイナビ) et RikuNabi (リクナビ), qui centralisent les candidatures et qui permettent de s’inscrire à des réunions d’informations setsumeikai (説明会) et aux journées de stage organisées par les entreprises. Les candidats les plus chanceux parviennent à se faire recruter à l’issue de ces stages, et n’auront pas à continuer le shûkatsu : c’est la « sélection précoce » sôki senkô (早期選考).
Enfin, les shûkatsusei sont souvent contraints de se procurer des manuels de révision pour les tests en ligne qu’imposent certaines entreprises. Car oui, même si vous postulez dans une maison d’édition, le test en ligne pourrait contenir des exercices de mathématiques…
Pour les étudiants non-recrutés à l’issue de la sélection précoce, la vraie bataille commencera en mars de l’année suivante.
Mars : quand les amis d’aujourd’hui deviennent les ennemis de demain
Le 1er mars, les entreprises lancent les candidatures officielles : les candidats doivent remplir une feuille d’entrée entorii shiito (エントリーシート), équivalent de la lettre de motivation. S’ils sont acceptés après cette étape, c’est l’entreprise qui décidera de la suite: entretien individuel ou en groupe, travail groupé, test écrit… Cependant, rares sont les entreprises qui sélectionnent leurs futurs employés avec seulement deux étapes : certaines, surtout dans le domaine des médias, peuvent imposer jusqu’à huit étapes avant leur sélection finale !

Le plus compliqué pour les étudiants est de faire face à la concurrence. Les domaines les plus prisés restent les mêmes chaque année : les grands constructeurs, les technologies de l’information, les grandes sociétés commerciales et les médias font généralement partie du top 10 des secteurs les plus demandés. Si les grandes entreprises recrutent quelques milliers d’employés, la majorité d’entre elles est limitée à une centaine, voire une dizaine de personnes par an : ainsi, en 2025, seuls 30 % des 400 000 étudiants auraient obtenu une offre de l’entreprise de leur choix. Pour cette raison, le shûkatsu est un véritable sujet tabou : que faire si un ami réussit l’entretien auquel on a échoué ? Car, bien que les entreprises ne soient pas regardantes sur le domaine d’études, il est évident qu’en faculté de lettres, les postulants dans les maisons d’édition seront nombreux. L’amitié n’a pas sa place dans le shûkatsu : comment rembourser la bourse prêtée par le gouvernement sans travail immédiat après les études ? Plus que ça, comment affronter le regard de la société ?
Sur ce sujet, la chaîne NHK a produit en 2023 un drama, Watashi no Ichiban Saiaku na Tomodachi (わたしの一番最悪なともだち), «Ma pire amie», racontant l’histoire d’une jeune fille jalouse de son amie d’enfance, au point de faire passer sa vie pour la sienne auprès des recruteurs pour obtenir une naitei. Cette série dénonce un système qui force les étudiants à manger shûkatsu, boire shûkatsu et dormir shûkatsu, abandonnant leur identité propre au profit de la future stabilité sociale.
Jusqu’ici, ce processus semble refléter la rigueur extrême de la société japonaise. Cependant, la sur-organisation du système exclut totalement une partie des jeunes, alors confrontés à des dilemmes injustes.
Les oubliés du shûkatsu
Si l’organisation du shûkatsu est tirée à quatre épingles grâce à son calendrier bien défini, certains étudiants n’entrent même pas dans l’équation : pas moins légitimes que les autres, ils sont les mal-aimés du système.

Les étudiants en master sont sans aucun doute les plus pénalisés dans leur shûkatsu. En effet, pour eux, la préparation doit commencer l’été de leur première année de master, leur laissant peu de temps pour s’acclimater à leur formation. De plus, le diplôme s’obtient bien évidemment par l’écriture d’un mémoire, rendant leur emploi du temps très chargé : au niveau des entreprises, aucun ajustement ne sera fait pour les arranger. Ce manque de flexibilité est largement déploré par les étudiants, conscients qu’un diplôme de master aurait pu augmenter leurs salaires.
Le deuxième groupe naturellement mis à l’écart du système est celui des étudiants partis à l’étranger pour leurs études. La première raison à cela est le calendrier scolaire général du Japon : l’année commence en avril, alors que dans de nombreux pays étrangers, elle démarre en septembre. Ainsi, si un étudiant part étudier en France et commence son année en septembre, il ne pourra pas commencer à travailler en avril et devra accepter d’entrer dans la société un an après ses camarades. La deuxième raison concerne spécifiquement les entreprises : si les premières étapes peuvent généralement s’effectuer à distance, les derniers entretiens, notamment s’ils impliquent des cadres hauts placés, ne peuvent se dérouler qu’en présentiel. Il est bien évidemment impossible pour la plupart des étudiants de revenir au Japon pour chaque sélection d’entreprises : ils doivent, eux aussi, reporter leur shûkatsu. Une amélioration est à espérer pour les années à venir : de plus en plus d’entreprises acceptent de recruter en septembre, quand de rares autres prennent en charge le coût financier des transports depuis l’étranger.
Enfin, il est dit depuis plusieurs années que les étudiants d’universités moins prestigieuses seraient dévalorisés dans leurs recherches d’emploi. Malheureusement, il suffit de vérifier la provenance des employés des entreprises les plus prisées pour confirmer cette rumeur…
Un chemin vers la sécurité plus que le bonheur
Pour un étudiant au Japon, il n’y a pas plus grand soulagement que celui d’avoir terminé le shûkatsu. Néanmoins, demandez à des shûkatsusei s’ils sont heureux du résultat : la plupart vous répondront probablement qu’ils sont « rassurés ». Le shûkatsu, ce n’est pas seulement une activité de recherche d’emploi : c’est participer à un jeu de survie où des amitiés peuvent se briser. C’est, parfois, devoir dire au revoir à une partie de soi au printemps, pour devenir le salarié parfait l’année suivante. Pour gagner sa place dans la société, il faut vaincre ses concurrents : chaque mail automatique de refus, « mail de prières » (お祈りメール oinori meeru) est une bataille perdue.

Bien qu’il existe d’autres méthodes pour trouver un emploi, le shûkatsu est trop ancré dans les mœurs pour être remis en question. S’il est évident que ce système présente de nombreux avantages, la pression imposée aux étudiants reste très forte. Le taux de natalité décroissant du Japon pourrait entraîner une remise en cause de ce processus dans un futur proche.
Pour aller plus loin…
En 2012, la directrice artistique Yoshida Maho présente son projet de fin d’études, un court métrage nommé Rhapsodie de la recherche d’emploi (就活狂想曲 shûkatsu kyôsôkyoku). Ce projet dénonce un système trop rigide, faisant perdre toute individualité aux étudiants : en 2026, il cumule plus de 9 millions de vues sur YouTube.
Sources
https://shukatsu-mirai.com/archives/104353
https://ict-enews.net/2024/03/27kizna
https://toyokeizai.net/articles/-/679305
