Le Japon, terre promise du divertissement pour les uns et société de surconsommation pour les autres. Cependant, l’article d’aujourd’hui se tourne sur une facette du Japon qui commence à prendre de plus en plus d’ampleur dans les séries animées et mangas qu’est l’engagement politique au sein des œuvres.
Note de la la rédaction : Totalement libre et indépendant, le magazine Adala News propose une information régulière et de qualité sur l’actualité manga, anime et drama par le biais de news et de critiques d’œuvres, éditées aussi bien en France qu’au Japon. C’est avec un grand plaisir que nous publions un article spécialement préparé pour le Journal du Japon par Reith Saji, rédacteur en chef de Adala News. Bonne lecture !
Si les shôjo sont épargnés pour l’instant de cette influence de l’idéologie politique, des shônen (par exemple Dragon Ball et la saison de l’armée du ruban rouge) et des seinen, par contre, sont légions à revendiquer une identité claire et des convictions fermes. D’après différents sondages établi par des institutions publiques au Japon, la jeunesse est de plus en plus attirée par les idées des nationalistes qui utilisent le manga comme moyen de communication.
Keroro est sans doute l’exemple le plus parlant en ce moment vu que c’est un dessin animé visant un jeune public (primaire, collège, lycée) mais qui exprime par certaines mises en scène, une adhésion envers un parti politique extrême (les épisodes où Keroro porte un uniforme rappelant fortement ceux des nazis, pour sauver le monde) et qui attire un nombre croissant de fans chaque année.
Les nationalistes appelés impérialistes au Japon, sont les partisans de l’empereur dont ils souhaitent avidement son retour au pouvoir et réguler le marché intérieur pour favoriser l’économie du Japon et des sociétés japonaises comme dans les années 60/70 (donc expulser par la même occasion les sociétés étrangères de leur territoire). Des manga à but politique ou subtilement nommés à but intellectuel, ont pour crédo de mettre en parallèle dans des univers réalistes ou surréalistes, un Japon souvent dominé par l’occident ou ravagé par la guerre (manga Gen d’Hiroshimade Keiji Nakazawa) où la prise de conscience d’une indépendance et d’une paix planétaire passeraient par un affrontement inévitable, Orient contre Occident.
Le manga Zipang de Kaiji Kawaguchi est sans doute l’un des premiers mangas à avoir ouvertement mis en avant les idées dites ci-dessus. Pour ceux ne connaissant pas Zipang, il traite d’un bateau suréquipé en armements des forces marines japonaises contemporaines, qui se retrouvent projetés dans le passé au début de la seconde guerre mondiale. Ainsi commence pour l’équipage un terrible dilemme. Être spectateur du massacre de leur peuple ou modifier le passé pour éviter le pire ? Bien que la trame principale puisse paraitre noble et réfléchi, l’auteur va tout au long de l’histoire mettre à mal les décisions qu’on prise les américains et les européens envers le peuple japonais. Le manga a été un best-seller au Japon et encore aujourd’hui, il est considéré par beaucoup de japonais comme historique. Le danger ? L’interprétation faussée d’un passé qui va véhiculer des idées préconçues pour contrôler plus facilement l’opinion public.
Passons à une œuvre beaucoup plus récente qui a battu des records ces dernières années. Il s’agit de la série animée, Code Geass : Lelouch of the Rebellion déclinée en deux saisons. En février 2008, la presse japonaise publie plusieurs articles sur la dangereuse montée des impérialistes au pouvoir et du nouveau visage politique au sein de l’animation japonaise. La série pointée du doigt aux moments des faits, fut Code Geass et son créateur, Ichirô Ôkôchi. Pourtant la série a été élue, meilleure animé 2007 et 2008, par le public japonais. Mais ce n’est pas tout, elle a battu les audiences de Neon Genesis Evangelion, Death Note et NARUTO, en comparaison. C’est au studio d’animation Sunrise à qui l’on doit cette formidable œuvre avec Gorô Taniguchi à la réalisation et pro-nationaliste par la même occasion. Le studio n’a jamais caché ses idées politiques puisque les dirigeants de la société les revendiquent haut et fort à travers leur plus grande licence qu’est Gundam.
Dans un futur lointain, les réalisateurs mettaient en avant deux Grandes Nations (toujours plus ou moins vague) à la recherche incessante du pouvoir pour conquérir les autres états (courses à l’armement, le nucléaire laisse place aux mobiles suits gundam, expansionnisme militaire, etc…). Mais dernièrement, Sunrise (City Hunter, Mai Hime, InuYasha…) commence à montrer subtilement la menace d’un occident trop sujette à l’expansionnisme au détriment de la population des pays en développement. C’est bel est bien de Code Geass dont il est question ici.
Dans l’anime, l’Occident y est montré sous les traits de l’Empire Britannia (qui est l’union de l’Amérique, l’Angleterre et l’Europe) qui envahit et asservit les autres pays. L’histoire nous emmène à suivre la vie de Lelouch Lamperouge, un étudiant originaire de Britannia vivant dans la 11e colonie de l’Empire (le Japon). Acquérant un pouvoir surnaturel qu’est son don de persuasion, il s’engage à stopper l’invasion de l’empire Britannia afin de créer un monde meilleur.
L’illusion d’une machination politique fictive permet au studio Sunrise d’être inattaquable juridiquement alors que la mise en scène des évènements se déroulant tout au long de la série y est affirmative et explicite sur certains points. Pour détruire Britannia, Lelouch va unir tous les pays d’orient (Chine, Russie, Arabie Saoudite et Afrique). Nous revoilà avec cette idée que pour un monde meilleur, une guerre opposant l’Orient à l’Occident est inévitable. L’influence politique et militaire dans Code Geass s’inspire énormément de l’Art de La Guerre de Sun Tsu qui amène une touche de réalisme saisissante sur fond de science-fiction/mecha.
Ensuite, le même studio, s’est également lancé dans une série encore plus dénonciatrice avec Kidô Senshi Gundam OO. Plus de tabous et plus de détour. Nous suivons des terroristes portant le nom de Celestial Being, qui veulent combattre la folie des pays industrialisés afin d’arrêter les guerres qui détruisent l’économie des Sociétés. Ainsi, le personnage principal n’est autre qu’un arabe ayant perdu la foi, aux origines Kabyle portant le nom de code ; Setsuna F. Seiei.
Dans l’histoire de Gundam OO, le passé de Setsuna F. Seiei dénonce la corruption politique de l’Occident et les crimes qu’ils commettent dans les pays arabes majoritairement musulmans, en toute impunité. Cela apporte une véritable sensibilité plus qu’à travers le personnage de Crossroad Saji, étudiant japonais qui sera victime tout au long de l’histoire des actes des terroristes. Pour la première fois dans une série, nous suivons le point de vue de « terroristes » qui se révèlent être des résistants héroïques et téméraires. L’actualité politique internationale entre les problèmes arabo-musulmans et les pays industrialisés amenant à une guerre de pouvoir et d’idéologie, saisissent littéralement les spectateurs japonais puis occidentaux (suite aux licences dans les pays) dans ces révélations fictives.
Le personnage qui représente parfaitement le manège politique des Oligarques, n’est autre que l’immonde Ali Al-Saachez. Secrètement à la solde des pays les plus riches, il a tantôt pour fonction d’envenimer les situations au Proche Orient en se faisant passer pour un musulman intégriste (relation avec le passé de Setsuna F. Seiei), tantôt pour la main exécutive de l’Occident afin d’éliminer les opposants politiques ou encore un mercenaire sanguinaire témoignant de la cupidité et de la corruption des plus hautes instances politiciennes occidentales pour assouvir leur pouvoir dans les pays en développement.
À la surprise générale, Ali Al-Saachez dont le studio avait prévu de le faire mourir dès la première saison, lui donne encore plus de crédit dans la deuxième saison face à la popularité que rencontre ce personnage détestable. La série animée, Gundam Double O est l’un des volets qui a rencontré le plus de succès depuis la création de la saga. À tel point, qu’un film d’animation est en cours de production où les auteurs eux-mêmes ont fait part de leur désir de continuer à s’exprimer sur cette actualité si passionnante.
Cet éclairage sur la manière dont les politiciens utilisent les médias doit nous permettre de prendre du recul sur les gouvernements actuels. Aucun réseau n’est épargné pour contrôler l’opinion publique. Et les politiciens japonais n’hésitent pas à en user à tout va, comme dernièrement, avec un manga qui connait un grand succès auprès des jeunes : La Légende de Koizumi (l’ancien premier ministre japonais de 2001 à 2006). Mélangeant habilement sujets politiques, jeux de majong et humour à foison. Un manga et une série animée qui viennent à un moment opportun puisque le bonhomme compte peut-être mettre un terme à sa retraite pour revenir sur la scène politique. Donc simple coïncidence ou volonté d’attirer plus d’électeurs pour son parti ?
Article écrit par Reith Saji, rédacteur en chef de Adala News
En créant le magazine Journal du Japon en 2008, je cherchais à valoriser la culture populaire japonaise auprès du grand public.
Je souhaitais aussi mettre en avant les pratiques artistiques amateurs autour du manga et de l'animation comme le cosplay, et à faire vivre les événements aux passionné.es via des articles de presse et des reportages photos.