[Exposition] Daimyô : du seigneur de guerre à l’homme d’art et de culture

Figures fantasmées du Japon médiéval, les guerriers et notamment les plus hauts placés continuent de fasciner aussi bien les Japonais que les étrangers. Il y a un mois, le Musée National des Arts Asiatiques Guimet présentait sa nouvelle exposition : Daimyô – Seigneurs de la guerre au Japon. Évidemment, l’équipe de Journal du Japon s’y est rendu pour vous ! Petit point culture sur une belle exposition et l’échantillon historique qu’elle met en lumière…

Daimyô : Guerrier ? Propriétaire terrien ? Gouverneur ?

Aujourd’hui encore, les daimyô, ces seigneurs de la période féodale japonaise continuent d’influencer l’imaginaire autour du Japon. Ils entretiennent souvent l’image d’un Japon martial et violent. Mais qu’en est-il réellement ? Qui sont ces daimyô et quel rôle ont-ils joué dans l’Histoire du Japon ?

© Aude Boyer, Journal du Japon

Dans son ouvrage Le Japon pré-moderne, NINOMIYA Hiroyuki définit le daimyô comme un grand seigneur dont le domaine (han) produit en riz plus de 10 000 koku, soit environ 1,8 million de litres. Il s’agit à la fois d’un grand gouverneur provincial, qui gère un han, et d’un seigneur militaire qui entretient une relation vassalique avec un ensemble de samurai. Entre 200 et 270 feudataires reçoivent ce titre de « grand nom » (大 -dai- signifiant « grand », et 名 -myô- signifiant « nom ») après la bataille de Sekigahara en 1600.

Néanmoins, ces attributions ne sortent pas de nulle part et ces grands seigneurs tenaient déjà une belle place dans les couches dirigeantes du Japon médiéval. Alors, pour mieux comprendre d’où ils viennent et comment la classe guerrière a évolué au fil des siècles, nous vous proposons un petit rappel historique.

Musha no yo : le « temps des guerriers »

À la fin de la période de Heian (794-1185), les gouverneurs de domaines s’organisent pour protéger les terres des brigands et de toute personne au comportement violent et mal intentionné. Ils font armer les paysans appelés myôshu (couche moyenne de paysans aisés, chefs d’exploitation agricole), qui deviennent ainsi leur bushi, c’est-à-dire des guerriers. Ces derniers reconnaissent alors le gouverneur qui les protègent comme leur seigneur. C’est la naissance des seigneuries foncières et des relations de vassalité.

Par ailleurs, les jeunes fils des descendants de la maison impériale ou de grandes familles d’aristocrates, comme les Taira et les Minamoto, sont nommés gouverneurs dans les campagnes, et ne tardent pas à devenir de grands seigneurs grâce à leur lignage. De cette façon, le clan des Taira s’impose largement dans toute la partie Est du Kantô jusqu’au début du XIe siècle.

Petit à petit, l’ascension de différents clans va entraîner des conflits entre les fiefs. Entre 1180 et 1185, de nombreuses guerres civiles éclatent et les deux grandes familles des Taira et des Minamoto se retrouvent rivales. Après la grande bataille de Dan no Ura, Minamoto no Yoritomo instaure illégalement son bakufu (« gouvernement militaire ») à Kamakura. Les Taira décident de se retirer. Les Minamoto sont désormais les seuls à pouvoir posséder une force armée publique. Nous sommes à la fin du XIIe siècle, le Japon bascule dans le Moyen-Âge avec l’époque dite de Kamakura (1185-1333) et le premier régime guerrier, mené par le shôgun.

Gekokujô : le monde à l’envers

© Aude Boyer, Journal du Japon

La seconde moitié du Moyen-Âge japonais (de la fin de l’époque Kamakura au milieu du XVIe siècle) est une période de guerre permanente. Entre le XVe et le XVIe, les guerres civiles désintègrent le pouvoir central et de puissantes familles, telles que le clan Takeda ou Hôjô, prennent le contrôle de larges territoires redivisés en han.

Les seigneurs qui les dirigent sont encore une fois à la tête d’un grand ensemble de vassaux. Rapidement, de nombreux conflits de pouvoir viennent accroître puis maintenir l’instabilité des couches dirigeantes : c’est l’anarchie. Des révoltes paysannes éclatent, et les seigneurs craignent d’être renversés. L’expression gekokujô se répand alors : « l’inférieur l’emporte sur le supérieur ».

Dans le même temps, en 1543, l’arrivée des Portugais permet l’introduction des armes à feu. Les stratégies militaires sont complètement chamboulées, et les guerriers se voient obligés de faire évoluer leurs armures en même temps que leurs armes.

Le Japon pré-moderne : période de réunification

En 1575, la bataille de Nagashino oppose ODA Nobunaga, un grand daimyô, à l’héritier du clan Takeda. Il s’agit du premier emploi massif des armes à feu, notamment des fusils, comme vous pourrez le voir sur le paravent présenté à l’entrée de la salle d’exposition de l’hôtel Heidelbach.

© Aude Boyer, Journal du Japon

ODA Nobunaga sort vainqueur de la bataille. Après un siècle guerrier et sanglant, il débute un processus de réunification politique du Japon. Trois grands seigneurs vont œuvrer pour rétablir un pouvoir central : ODA Nobunaga d’abord, TOYOTOMI Hideyoshi ensuite, et enfin TOKUGAWA Ieyasu qui fait plus tard basculer le Japon dans l’époque d’Edo.

À la fin du XVIe siècle, TOYOTOMI Hideyoshi impose aux samurai de se regrouper au pied du château de leur seigneur et d’accepter son autorité. Les samurai sans maître deviennent des rônin. Il sépare ainsi les guerriers des paysans et opère une grande transformation de la classe guerrière, qui devient une classe urbaine de fonctionnaires.

Période d’Edo : nouvelle définition du daimyô

En 1600, TOKUGAWA Ieyasu remporte la dernière grande bataille, celle de Sekigahara, et termine ainsi la grande réunification en devenant le nouveau shôgun. Après avoir soumis à son autorité tous les autres clans, il mène le Japon vers un retour à la paix plus durable. Le pays entre dans l’époque d’Edo (1600-1868).

Les daimyô, qui reçoivent du nouveau shôgun les pouvoirs régaliens sur un fief, devenant par la même ses vassaux, sont alors répartis en trois catégories :

  • les shinpan, qui sont les familles apparentées au shôgun

  • les fudai, c’est-à-dire les serviteurs héréditaires du clan Tokugawa et tous ceux qui ont rejoint son camp avant la bataille de Sekigahara

  • les tozama, ceux qui deviennent vassaux des Tokugawa après la bataille et qui restent donc de potentiels rivaux

Retour à la paix : des guerriers de parade ?

Sur son fief, chacun tente de rivaliser de prestige. Convaincus de l’intérêt de la culture pour légitimer leur pouvoir, les daimyô deviennent par ailleurs de grands hommes d’art et de lettre. Ils se lancent dans le mécénat, ce qui permet le développement de la créativité, notamment dans le domaine des armures et des sabres (ils restent malgré tout des guerriers).

© Aude Boyer, Journal du Japon

De plus, la période de paix autorise les artisans à se détacher du rôle de protection qu’avaient les armures. Le travail du fer atteint son apogée, notamment la technique du fer poussé. Apparaissent dès lors de magnifiques pièces qui, faute d’utilisation, restent extrêmement bien conservées pour notre plus grand plaisir !

En effet, de nombreuses personnes voient dans le Hagakure de 1716 l’essence même de l’éthique du guerrier japonais. Pourtant, il est possible de considérer l’art de la guerre au Japon comme une véritable démonstration de force, proche de la conception chinoise dont l’intérêt est de remporter la bataille avant même de l’avoir commencée. Ainsi, au-delà de la réunification qui réduit considérablement le nombre de conflits sur le territoire, la stratégie militaire elle-même se résume à cet art ritualisé de la guerre où la force ne passe pas nécessairement par le physique et la violence.

XVIIIe – XIXe : la fin d’une histoire, le début d’un mythe

Par ailleurs, les daimyô rayonnent dans le Japon du XVIe et au début du XVIIe siècle, mais il en va autrement dans la suite de l’Histoire. Afin d’éviter tout soulèvement, le shôgun use de toutes stratégies pour canaliser les seigneurs. C’est notamment le cas avec la mise en place en 1635 du sankin kôtai, un système de résidence alternée obligeant les feudataires à résider une année sur deux à Edo, là où ses proches sont quasiment retenus en otage par le bakufu. Cette mesure va considérablement affaiblir financièrement les grandes familles guerrières avec des processions gigantesques à travers les gokaidô, les cinq grandes routes du pays, et l’entretien de deux grandes résidences.

Le passage à l’ère Meiji en 1868, après l’arrivée du commodore Perry, marque le déclin inévitable de la classe guerrière. En 1871, l’empereur met fin aux fiefs par un décret. En 1873, le gouvernement qui s’est substitué au pouvoir des daimyô refuse désormais de leur verser la rente qui les entretenait jusque là. Enfin, en 1876, le port du sabre est interdit. La disparition des daimyô est évidente, les clans guerriers perdent de nombreux avantages et commencent alors à s’occidentaliser.

En 1877, les guerriers du clan Satsuma tentent en vain une révolte contre l’armée impériale, révolte dont s’inspire librement Edward ZWICK dans son film Le Dernier Samouraï. Il s’agit de la dernière utilisation de l’armure japonaise. Petit à petit, les guerriers se reconvertissent et tentent de survivre dans une société où ils n’ont plus aucune raison d’exister. Ceux qui faisaient la fierté du Japon durant les siècles précédents entrent alors dans la légende et alimentent depuis sans cesse le fantasme du samurai japonais.

« Le sommet d’un art poussé à son inutilité »

© Aude Boyer, Journal du Japon

Comme dit précédemment, l’exposition du MNAAG choisit de mettre en lumière les incroyables armures de l’époque d’Edo, ainsi que de nombreux accessoires qui y sont rattachés. Au total, ce sont 33 armures et de nombreuses autres pièces qui sont présentées, réparties sur 3 sites.

L’hôtel Heidelbach : les accessoires du pouvoir

La visite débute dans l’annexe du musée où se trouvent principalement les objets qui se rattachent aux armures : casques, masques, bâtons de commandement, sabres et tsuba (gardes sabre), jinbaori (gilet porté par-dessus l’armure), etc. Tout y est, et les pièces couvrent des styles et des écoles très diverses. Vous pourrez y admirer notamment une belle collection de casques appelés kawari kabuto qui permettent, grâce à leur formes fantaisistes, de repérer les généraux, restés à l’arrière des troupes, pour les protéger dans une époque où les armes à feu se généralisent. On y trouve également un magnifique paravent en 8 panneaux représentant la bataille de Nagashino de 1575 (si, si, souvenez-vous, c’est la bataille qui oppose ODA Nobunaga et le clan Takeda). 

C’est la partie de l’exposition qui prend le plus de temps car très riche en pièces et en explications, qui, au passage, sont l’occasion d’un beau jeu de piste (les habitués du musée devraient comprendre). Deux activités en une, donc, à condition d’être un peu patient…

© Aude Boyer, Journal du Japon

© Aude Boyer, Journal du Japon

© Aude Boyer, Journal du Japon

 

La rotonde du Musée National des Arts Asiatiques Guimet

La visite se poursuit au 4e étage du musée avec cette fois une ambiance plus spectaculaire puisqu’il s’agit de la rotonde. L’ensemble de la salle aux murs rougeâtres est plongé dans une faible lumière. Dix armures trônent en demi-cercle, quand la onzième, sûrement la plus impressionnante de toute l’exposition, est installée au milieu de toutes les autres. Il y a dans cette salle une volonté évidente de reproduire la présentation des armures qui était faite en l’absence des daimyô dans la grande salle de réception de leur château. Cette partie offre une transition plus douce vers la fin de l’exposition.

© Aude Boyer, Journal du Japon

Le Palais de Tokyo : « Le corps analogue »

En effet, la troisième et dernière partie de l’exposition a été confiée à l’artiste britannique George Henry Longly qui profite d’un bel et très vaste espace pour proposer une expérience sensorielle qui ne laisse pas indifférent. Qu’on aime ou pas, l’utilisation de l’espace interpelle. Les dernières armures flottent dans la salle. Comme des extensions du corps des daimyô, les armures sont présentées par l’artiste comme des exosquelettes. Armure ou robot, il s’agit dans les deux cas d’un chef d’œuvre de technologie qui soutient l’homme dans sa quête de territoire.

© Palais de Tokyo

L’exposition dans son ensemble est donc une magnifique occasion de découvrir ces seigneurs médiévaux du Japon, et il serait vraiment dommage de la louper. Si vous hésitiez encore à programmer une visite, c’est le moment de vous lancer ! Vous avez jusqu’au 13 mai pour en profiter. Prévoyez au moins 1h30 voire 2h devant vous si vous souhaitez prendre le temps de flâner dans les salles et lire l’ensemble des cartels. 

Si vous souhaitez en savoir davantage sur cette période de l’Histoire japonaise, on vous conseille évidemment d’aller faire un tour sur notre dossier L’épopée de l’Histoire japonaise, dont les prochains épisodes arrivent prochainement, au rythme d’un par mois. Cet article s’inspirant largement des ouvrages de Pierre-François Souyri, on ne peut que vous conseiller de vous plonger dedans également. Vous trouverez aussi une très chouette publication aux Editions Beaux-Arts, sortie spécialement pour l’exposition, et qui condense interview, histoire, commentaire d’œuvre, et un mini catalogue d’exposition. Bref, vous avez désormais toutes les clés en main pour vous la péter lors de vos prochaines discussions autour des daimyô !

 

Vous aimerez aussi...

2 réponses

  1. 6 juillet 2018

    […] au service du clan NABESHIMA, en tant que page, avant de devenir samouraï. Le Japon connaît alors une période de paix (de 1603 à 1868), sous le shogunat TOKUGAWA, période à laquelle on se demande si la classe […]

  2. 30 août 2018

    […] partir de 1603, lorsque Ieyasu TOKUGAWA devient shôgun, les châteaux deviennent des places politiques fortes, les nouvelles constructions […]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *