Sprite, quand le temps fait des siennes
« Le temps ne s’écoule pas de la même manière pour tous les êtres humains » : c’est en partant de ce postulat que Yugo Ishikawa a imaginé Sprite, un manga ambitieux lancé en 2009 dans le Big Comic Superior et disponible depuis mai 2011 en France, chez Kazé Manga.

On ne rigole pas avec le temps
L’histoire commence en 2008, dans une ville de province attenante au mont Fuji. Yû, lycéenne de dix-sept ans, accompagnée de ses deux amies, Kiriko et Miki, rend visite à son oncle Shôgo, qui vit reclus depuis dix ans au quarante-deuxième étage d’un immeuble résidentiel. Cette journée en apparence banale bascule vite au cauchemar lorsqu’un séisme frappe Fujimidai. Une étrange marée noire engloutit littéralement la ville. Une fois surmonté le choc de cette catastrophe naturelle pour le moins incroyable, les résidents du quarante-deuxième étage vont rapidement découvrir qu’ils sont encerclés par une étrange matière, la fameuse « eau noire ». Au terme de diverses péripéties, le petit groupe de survivants parvient à sortir de l’immeuble et réalise qu’il a été transporté dans le futur, en 2059. Yû et son groupe vont tout faire pour chercher à comprendre ce qui leur est arrivé, et pour retourner à leur époque. Mais le temps n’est pas une chose à prendre à la légère, et avant de pouvoir comprendre comment elle s’est retrouvée là, la lycéenne a une autre priorité à assurer : sa survie…
Fujimidai, ville de tous les dangers

Dans Sprite, Yugo Ishikawa, présenté en France comme « l’ancien assistant de Naoki Urasawa », mais plus connu au Japon comme l’auteur de Yoiko et Fighting Beauty Wulong (deux manga qui ont pour point commun avec Sprite d’avoir une jeune femme pour héroïne), se livre à un mélange des genres réussi. Le lecteur, qui est tout autant déboussolé que les survivants, explore en même temps qu’eux le Fujimidai du futur, en proie à la désolation la plus totale. Entre les groupes d’animaux sauvages qui parcourent les rues, les insectes géants et belliqueux qui capturent les humains, ou les étranges factions d’hommes cachés dans les forêts, le danger est littéralement partout. Et grâce à un savant dosage entre scènes d’action, révélations et séquences émotion, le mangaka parvient à nous tenir en haleine de la première page jusqu’à la dernière, sans qu’on éprouve jamais la moindre lassitude. Si les survivants se découvrent peu à peu une routine (en comprenant que l’immeuble de Shôgo est leur seul point de refuge sécurisé), on reste pour notre part curieux de découvrir la suite de l’histoire. D’autant que plusieurs mystères subsistent : le temps a-t-il vraiment des cibles précises ? D’où provient le mystérieux virus qui a ravagé la planète entière ? Le groupe de survivants pourra-t-il retourner à son époque ? Quid du rôle de la religion, qui semble intimement lié à l’héroïne ?
Si l’on ne trouve rien à redire sur le scénario d’Ishikawa, on regrettera en revanche que sa plume ne soit pas toujours à la hauteur de sa narration : alors que les décors sont toujours très soignés (et contribuent fortement à l’ambiance du manga vu leur niveau de détail), les visages des personnages donnent parfois l’impression d’être dessinés à la va vite. L’effet de « flou » appliqué aux insectes géants pour accentuer l’impression de vitesse n’est quant à lui pas très heureux et nuit plus à la lisibilité des cases qu’il n’y contribue.
Des survivants au passé houleux

Avant d’être un scénario catastrophe, Sprite peut être vu comme une épopée humaine. L’intérêt que l’on porte à l’intrigue repose en effet en grande partie sur ses personnages. Stéréotypés au point d’en être presque caricaturaux dans les chapitres introductifs (la lycéenne énergique et un peu folle, sa camarade timide et angoissée, le voisin âgé et dévoué…), les personnages gagnent en profondeur dès le deuxième volume. Et on comprend assez vite que chacun d’entre eux cache une part d’ombre, qui nous est généralement révélée par un flashback particulièrement judicieux. Ishikawa prend soin de faire grimper le mystère autour de ses protagonistes principaux : Tsushima, ancien yakuza, et probable junkie, est ainsi hanté par de drôles de visions, Shôgo semble en savoir plus sur le temps que la plupart de ses semblables, tandis que Yû, dont le passé traumatique nous est révélé assez rapidement, semble cacher une facette particulièrement violente. On la sent souvent prête à tuer ceux qui se mettent sur sa route (comme les odieux jumeaux, voisins de Shôgo), et cette dimension maléfique du personnage nous amène évidemment à nous interroger sur les passages où l’héroïne apparaît sous la forme d’un ange. Simples hallucinations de Tsushima ou véritable tenant scénaristique ? Ce genre d’interrogation contribue à notre attachement aux personnages, dont on suit de près les réactions vis-à-vis des drames qu’ils subissent dans le Fujimidai de 2059 alors qu’ils ont souvent vécu des tragédies bien plus graves par le passé.
Les angoisses séculaires du Japon
L’intrigue de Sprite est résolument japonaise. Mais le Japon n’est pas qu’un cadre scénaristique, il est un véritable tenant de l’intrigue. Entre les références au folklore local (le quarante-deuxième étage où réside Shôgo symbolise la mort), les clins d’œil à la culture otaku disséminés dans quasiment chaque chapitre, les archétypes sociaux (Shôgo, le joueur de MMORPG asocial, Tsushima le yakuza…) ou les paysages mis en scène (le mont Fuji apparaît toujours en arrière-plan), Ishikawa fait de l’archipel une sorte de protagoniste central mais indirect. Cela lui permet de s’interroger sur les peurs séculaires du Japon : entre le séisme qui ravage Fujimidai (et qui annonçait tristement la catastrophe de mars 2011), le monde post-apocalyptique dans lequel évoluent les personnages, la propagation d’un redoutable virus ou la mise en avant d’une situation démographique compliquée, on a droit à une véritable plongée dans les inquiétudes contemporaines de la société japonaise, entre réalité tangible et fantasmes de longue date (comme le Japon post-apocalyptique, qui rappelle ici fortement l’univers d’Akira).
Une ambiance qui vous prend aux tripes, des personnages attachants et dotés d’une part d’ombre, des révélations et des mystères savamment distillés, un Japon anarchique victime de ses peurs séculaires : en jonglant parfaitement entre tous ces éléments, Yugo Ishikawa nous livre un thriller qui, après seulement trois tomes, fait déjà figure d’incontournable pour les amateurs de seinen.
