Civilization Blaster : Injure à Shakespeare…

Civilization Blaster Tome 1 © 2010 Kyo Shirodaira, Arihide Sano, Ren Saizaki / SQUARE ENIX CO., LTD

Lancé en grande pompe dans le catalogue Kurokawa de la rentrée 2011, quelques mois après la parution du dernier volume de Fullmetal Alchemist, Civilization Blaster (Zetsuen no Tempest en japonais) se posait comme le shônen Square Enix censé succéder au titre phare de l’éditeur français. Malheureusement, le manga réalisé conjointement par Kyô Shirodaira (au scénario), Ren Saizaki (dessins) et Arihide Sano (supervision) peine à convaincre…

Déjà-vu

L’intrigue de Civilization Blaster, à défaut d’être originale, se veut ambitieuse : Mahiro Fuwa et Yoshino Tokigawa sont deux lycéens, amis de longue date. Après l’assassinat tragique de sa sœur Aïka et de ses parents, Mahiro disparait pendant un moment, aveuglé par la vengeance. À son retour, il révèle à Yoshino qu’il possède des pouvoirs magiques, qu’il compte utiliser pour retrouver l’assassin d’Aïka. Ses dispositions magiques lui sont offertes par Hakaze Kusaribe, une sorcière en exil avec laquelle il communique via un talisman, qui a elle-même besoin du soutien de Mahiro, puisqu’elle s’est vu éjectée du clan Kusaribe suite à un « complot » fomenté par un autre sorcier, Samon Kusaribe. S’engage alors, pour les deux lycéens et leur alliée une course contre la montre (et contre Samon) pour empêcher la fin du monde.

Sur le papier, on s’imagine lire un shōnen abordant des thèmes aussi variés que l’amitié, la trahison, l’esprit de vengeance, des enjeux mondiaux et écologiques, sur fond de scènes de combat. Dans la pratique, cependant, le duo d’auteurs ne fait que survoler ces thèmes et enchaine les clichés…

Civilization Blaster Tome 1 © 2010 Kyo Shirodaira, Arihide Sano, Ren Saizaki / SQUARE ENIX CO., LTD

Clichés Blaster

Le gros problème de Civilization Blaster tient d’abord à ses personnages. Si on ne trouve rien à leur reprocher d’un point de vue graphique, on ne peut en revanche que déplorer leur manque total de personnalité. Le scénariste reprend des stéréotypes éculés (la princesse tête en l’air et sexy, le héros nonchalant et à fort caractère, son camarade plus posé et émotif), mais, au lieu de partir de cette base pour développer la personnalité des héros, il en reste là. Par conséquent, on ne s’attache pas du tout au trio central, qui parait bien creux, et tellement cliché qu’il en devient caricatural. Leurs relations sont tout aussi plates et les potentielles tensions entretenues (principalement via Aïka, qui est à la fois la défunte sœur de Mahiro et l’ex-petite amie de Yoshino – ce que Mahiro ignore) ne suscitent guère d’intérêt. Le personnage d’Aïka aurait d’ailleurs pu être intéressant et constituer un véritable motif dramatique pour les deux héros, comme pour l’intrigue principale. Las, elle n’apparait que dans des flashbacks tout droit sortis d’une brochure publicitaire (dans des paysages idylliques et clichés au possible : dans un aquarium, chez elle au coucher du soleil, en bicyclette au milieu d’un champ de tournesols…) et ne sert qu’à déblatérer des discours pseudo-philosophiques censés montrer la blessure secrète de Yoshino et Mahiro, tous deux hantés par son souvenir.

La conséquence logique de ce manque d’empathie pour les personnages est qu’on se moque de savoir ce qu’ils vont devenir. Leurs problèmes et leurs états d’âme nous indiffèrent. C’est d’autant plus dommage que le scénariste amène très rapidement son intrigue à un climax de taille : le monde est sur le point de disparaitre. Malheureusement, cette montée de tension soudaine se dégonfle comme un soufflé, à la fois parce que l’intrigue gravite littéralement autour de six personnages (et qu’il est par conséquent difficile de s’inquiéter du sort du reste de l’humanité) mais aussi parce que quatre d’entre eux se perdent rapidement dans une série de menaces et de palabres interminables… qui ont pour effet de déjouer toute la tension de la scène et de ses enjeux puisqu’on a droit à une succession de dialogues sempiternels, ponctués de scènes de bataille entre des personnages secondaires et encore plus creux (Yamamoto, la militaire à forte poitrine, Junichirō, l’adolescent zen, et Natsumura, le sous-fifre de Samon) La répétition systématique et idiomatique des grandes lignes de l’intrigue, dans les trois premiers chapitres du manga, alourdit quant à elle considérablement la narration et donne au lecteur la désagréable impression d’être pris pour un imbécile.

Civilization Blaster Tome 1 © 2010 Kyo Shirodaira, Arihide Sano, Ren Saizaki / SQUARE ENIX CO., LTD

Une confusion tragique

L’ambition scénaristique du manga est quant à elle mise à mal par le manque de maitrise narrative du scénariste. Il apparait rapidement qu’il ne sait pas vraiment où il veut aller, ni quel genre d’intrigue il souhaite créer (comme il le reconnait d’ailleurs lui-même indirectement dans la postface). Civilization Blaster jongle donc entre plusieurs genres, sans jamais savoir sur quel pied danser : on passe d’un shônen de combats magiques (plutôt efficace grâce au dynamisme des scènes d’action) à une sorte de thriller psychologique à la Death Note : le rythme s’en ressent et, si la narration pêchue du premier volume pouvait inciter à lire la suite, les tomes suivants suscitent un ennui profond, à la lecture des élucubrations interminables que nous évoquions précédemment. Les révélations censées stupéfier le lectorat tombent à plat, et la manie qu’ont les personnages de jouer les poseurs (Mahiro et Samon, notamment) devient très vite barbante.

Toute cette maladresse se cristallise finalement dans l’obsession de Kyo Shirodaira pour Shakespeare. Le manga s’ouvre sur un extrait tiré d’Hamlet puis prend prétexte de n’importe quelle situation pour placer une citation issue des pièces de Shakespeare. Si le rapport entre l’œuvre du dramaturge anglais et Civilization Blaster semble déjà alambiqué à la base, il en devient vite proprement ridicule et totalement inadapté, d’autant que les histoires tragiques que Shirodaira s’attache à mettre en scène font plus injure à Shakespeare qu’elles ne lui rendent hommage (Aïka étant censée être à l’origine du lien d’amitié entre les deux héros en même temps qu’un potentiel sujet de discorde, puisqu’on apprend assez vite qu’elle était en fait la soeur adoptive de Mahiro et que celui-ci était, comme Yoshiro, amoureux d’elle).

Doté de quelques idées sympathiques (l’opposition entre deux arbres mythiques et garants d’un équilibre mondial, la magie qui puise sa source dans les créations humaines les plus évoluées), le manga ne parvient pas à maximiser son potentiel et se fourvoie au contraire dans une intrigue bancale, mal maîtrisée, qui repose sur une succession de clichés. Tout cela fait de Civilization Blaster un shōnen maladroit et insipide, qui se fond dans la masse des titres anonymes du genre. Kurokawa ne semble d’ailleurs pas s’y être trompé puisque l’éditeur a lancé une offre « satisfait ou remboursé » sur les trois volumes qui composent la série…

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