ONE PIECE : Strong World : Plus fort, meilleur

De l’avis du box-office, ONE PIECE : Strong World est supposé être le meilleur film de la licence, étant donné les bénéfices plutôt pas mal qu’il a fait autour du monde. Cependant, profit n’est pas souvent synonyme de qualité. Alors, qu’en est-il vraiment ?
Tout bon fan de ONE PIECE digne de ce nom vous le dira : là où le manga est considéré comme excellent, l’anime, et a fortiori les films, sont beaucoup plus passables. La faute à un manque de continuité manifeste avec le support papier, des réalisations pas toujours au top, ou encore tout simplement la déception de voir le talent de Eiichirô Oda mal adapté. À quelques exceptions près (le 6e film, par exemple, Baron Omatsuri et l’île aux secrets, dirigé par Mamoru Hosoda, est une mine de trouvailles visuelles dont le réalisateur a le secret), les films ONE PIECE ont plus rameuté un public enfantin (au même titre que les films Pokemon ou Digimon), que le lectorat adolescent que la série attire habituellement.
C’était sans compter sur ONE PIECE : Strong World. À l’occasion des 10 ans de la diffusion de la série ONE PIECE à la télévision japonaise, la Toei (le studio qui produit l’anime et les films) a directement demandé à Oda d’intervenir comme superviseur. Ainsi, en plus de proposer l’histoire originale du film (remaniée par la suite par Hirohiko Uesake, habitué de la série), il a écrit et dessiné un chapitre prequel spécial (un épisode en a même été tiré ; cependant, les droits d’édition de la série TV appartenant à Kana, cet OAV est absent des versions DVD et Blu-ray proposées par Kazé), et a conçu le design des personnages particuliers du film. En outre, il a dessiné tous les costumes inédits arborés par l’équipage du Chapeau de Paille.
Jusqu’ici, le mangaka se contentait de valider les scénarii ainsi que le design des personnages à usage unique conçus pour ces moyens ou long-métrages. Ici, il est crédité comme producteur exécutif. Pour qui en douterait, un énorme « Eiichirô Oda presents » annonce la couleur 2 minutes après le début du film. Même, en mélomane averti, il a donné l’opportunité au groupe de rock Mr.Children d’interpréter le thème de Strong World, à sa demande expresse. Hélas, pour des raisons de droits, cette chanson, Fanfare, n’est pas audible dans les éditions françaises. C’est donc fort de la participation plus qu’active de l’auteur original du manga que commence Strong World. Et effectivement, ce qui nous est proposé est tout à fait réjouissant.

La vengeance est un plat qui se mange froid ; demandez à Shiki
Quelques 24 ans avant que ne débutent les aventures de Luffy et son équipage telles que narrées dans le manga ONE PIECE, la terre a été secouée par une terrible bataille navale opposant Gol D. Roger et Shiki le Lion d’Or, deux des plus grands pirates de l’histoire. Si on connaît le tragique destin du premier (sa mise à mort ouvrira l’âge d’or de la piraterie), le second n’a pas donné signe de vie depuis son étonnante et glauquissime (il se coupe les deux jambes pour pouvoir fuir) évasion de la prison d’Impel Down il y a 20 ans de cela. Jusqu’à ce qu’un improbable et gigantesque navire flottant passe au-dessus de Marine Ford, le QG de la Marine.
Après les bombardements de rigueur et le constat d’impuissance des forces armées face à cet adversaire démesuré et manifestement omnipotent, on est brusquement projeté dans un décor moins sombre, et plus appréciable puisqu’on retrouve les membres de notre équipage de pirates préférés. Ces derniers évoluent dans ce qui semble être un ensemble d’îles célestes, et y affrontent d’étonnants animaux aux pouvoirs surnaturels. Cependant, tous s’en sortent évidemment bien, vu que, hey, ils sont surpuissants. Tous ? Non. Une personne manque à l’appel. Il s’agit de Nami, qui semble s’être fait capturer une nouvelle fois (remember L’Aventure de l’île de l’Horloge).
Cependant, cette fois, cette dernière n’a pas été enlevée pour assouvir le désir pervers de quelque pirate peu scrupuleux (L’Île Horloge, toujours). Ce sont ses capacités de navigatrice hors du commun que convoite en fait Shiki, ce afin d’accomplir son terrible dessein : détruire East Blue (la région d’origine de Luffy, Nami, Pipo et Zorro), et abattre le Gouvernement Mondial.

© Eiichiro Oda / Shueisha • Toei Animation © 2009 One Piece Production Committee
Pour parvenir à ses fins, il a élaboré un plan sur 20 ans, impliquant son pouvoir (qui permet à tout objet inanimé qu’il touche de léviter, et grâce auquel son bateau se déplace), ainsi que son armée d’animaux génétiquement modifiés grâce aux recherches du Dr. Indigo, scientifique à l’allure de Ronald McDonalds avec des chaussures qui pètent.
L’objectif du film est donc clair : empêcher le méchant de détruire le monde. En outre, une intrigue secondaire implique que l’équipage du Chapeau de Paille sauve une population asservie d’une épidémie dont le seul remède est entre les mains dudit méchant. Rien de bien original en cela.

Les petites idées qui font le gros succès
Pourquoi donc, malgré un scénario pas franchement innovant sur le papier, cet opus est considéré comme le meilleur ? On peut trouver au moins trois raisons à cela.
Tout d’abord, la réalisation est soignée. L’animation est fluide, et on sent que les moyens ont été mis pour que le spectateur se projette vraiment dans le film plutôt que dans un épisode de la série d’une durée de presque deux heures. À la réalisation, on retrouve Munehisa Sakai, habitué de la licence, puisqu’il a dirigé de nombreux épisodes pour la télévision. On a ainsi l’assurance d’un respect du matériel original.
Ensuite, le scénario plante quelques personnages supplémentaires bien écrits et donc rapidement identifiables là où d’autres auraient péché en voulant à tout pris mettre en scène une foule d’individus jetables. Que ce soit Shiki, Indigo, Xiao ou l’improbable Billy, la caractérisation a été optimale, et l’interaction de ces nouveaux venus avec le casting habituel se fait alors naturellement.
Enfin, il y a l’intégration de l’intrigue du film dans le grand canevas qu’est l’univers de ONE PIECE. C’est le coup de génie de Oda, que les scénaristes précédents n’ont pas forcément osé de peur de dénaturer l’œuvre originale ou au contraire pour se distinguer. Strong World exploite au mieux toute l’histoire du monde de Grand Line pour nous proposer une aventure aux enjeux qui semblent gigantesques. Ainsi, là où les ennemis de certains films précédents apparaissaient un peu ex nihilo, Shiki et sa bande ont un vrai background. On les voit interagir avec Gol D. Roger et Barbe Blanche. On retrouve même certains personnages de l’univers dans les flashbacks. L’épisode prequel renforce d’autant plus cette impression…
Et la formule fonctionne. À en croire les chiffres, ONE PIECE : Strong World a fait la meilleure entrée dans les salles japonaises en 2009, avec près de 33 millions de dollars de recette au bout d’à peine une semaine d’exploitation. Par ailleurs, la semaine précédant la sortie du film, l’intégralité des 56 volumes publiés jusque-là au Japon s’est retrouvée dans le top 200 des ventes de livres dans l’archipel (ce qui explique en partie les quelques 2 milliards de yens − soit 19,4 millions d’euros − que Oda gagne annuellement).
En définitive, procurez-vous ce film. Les fans apprécieront le travail effectué, dans le droite lignée de ce que le manga a à offrir. Les novices quant à eux découvriront un univers incroyable sans pour autant être perdus, l’intrigue amenant bien les personnages ; ainsi une connaissance profonde préalable de ONE PIECE n’est pas nécessaire. Strong World réconcilie ainsi les plus grands avec les films de la licence, films qu’ils avaient un temps laissé à leurs petits frères ou neveux.
Trailer du film :

