Interview avec le réalisateur Hirokazu Kore-eda
Aujourd’hui, 21 février 2012, se tient le dernier jour du Festival International des cinémas d’Asie de Vesoul. Hirokazu Kore-eda y a été récompensé par le Cycle d’Or d’honneur alors que son nouveau film I wish, a été présenté en avant-première à l’ouverture du festival dans une salles de 800 places. Il sortira en salles le 11 avril.
L’œuvre du cinéaste a par ailleurs été mise en avant avec une rétrospective de ses films et documentaires dont presque toutes les séances ont affiché complet. Hirokazu Kore-eda a même demandé à ce qu’il soit rajouté des débats avec le public en fin de projection.
Le réalisateur a accepté de répondre à nos questions notamment sur son long-métrage I wish qui raconte l’histoire de deux enfants séparés géographiquement l’un de l’autre. Ils entament un voyage avec leurs amis pour se retrouver et crier au monde leurs rêves.

Journal du Japon : Avez-vous toujours voulu faire du cinéma ?
Hirokazu Kore-Eda : Pas vraiment depuis toujours. J’ai commencé à m’y intéresser à l’âge de 19 ans quand j’étais à l’université. Évidemment je m’intéressais déjà à tout ce qui tournait autour du cinéma mais je ne comptais pas en faire un métier. J’ai décidé de faire des films assez tardivement.
Qu’est ce qui vous a alors poussé à vous lancer dans la réalisation ?
Au départ je comptais plutôt devenir romancier. Quand j’étais à l’université j’ai découvert le cinéma et c’est difficile à expliquer mais je me suis dit « c’est ce que je veux faire ». Avant, je regardais des films à la télévision avec ma mère mais je ne faisais pas attention au réalisateur. À l’université, j’ai pu découvrir des films comme ceux de Fellini avec La Strada ou Les Nuits de Cabiria, on peut dire que c’était mon point de départ. Après j’ai vu les films de Visconti, Rossellini, tout les films de néoréalisme italien et ensuite la nouvelle vague française comme les œuvres de Truffaut. C’est en découvrant ces films-là que j’ai fait attention à ceux qui font ces films et je me suis senti proche d’eux.
À quel moment avez-vous décidé de passer du documentaire au long-métrage et pourquoi ?
J’ai d’abord commencé à faire des documentaires car on peut les tourner avec une petite équipe bien limitée. Ce n’est peut-être pas la meilleure raison pour l’expliquer, c’est vrai. Mais quand j’étais jeune, j’ai réalisé un téléfilm d’une heure en quatre jours. C’était extrêmement dur car je ne pouvais pas être trop exigent. Je disais oui pour chaque prise même si je n’étais pas convaincu. Le temps était limité, je devais absolument terminer. Je me suis alors dit qu’il valait peut-être mieux attendre plus longtemps pour pouvoir offrir une qualité meilleure. C’est un peu comme ça que j’ai commencé à tourner des documentaires. Et au final j’ai trouvé que c’était intéressant car le documentaire permet de me mettre en phase avec la personne que je filme et en phase avec la réalité. Jusque là, ma façon de voir la réalité était différente. Je n’ai pas perdu de temps pour arriver au cinéma de long-métrage. À ce moment-là j’avais déjà une idée de scénario pour Nobody Knows. J’avais réalisé un documentaire de télévision sur une femme qui avait perdu son mari par le suicide (However, ndlr). Un producteur a vu ce film et il est venu me voir pour me proposer de faire une adaptation au cinéma de Maborosi. C’est comme ça que j’ai commencé à faire des long-métrages.

La mort est très présente dans vos précédentes œuvres. I wish s’éloigne en cela de ces films. Pourquoi ce changement de registre ?
C’est vrai que dans Air Doll (cf. note en bas de page) on parle de la mort et on peut dire que ce film est une tragédie. Mais c’est un peu comme La Petite Sirène ; à la fin de cette histoire la petite sirène retourne dans les écumes de la mer, comme si elle allait mourir, mais en même temps sa vie sera transmise par d’autres personnes à d’autres générations. Dans Air Doll, la poupée devient un déchet, elle va disparaître mais sa vie sera transmise à travers d’autres personnes. Donc c’est un film plutôt sur la vie que sur la mort. Je ne pense pas avoir beaucoup changé avec I wish. Mais c’est sûr que I wish est un film plus positif que les autres. Je pense que grâce à ces enfants, tout mon côté sombre a été épuré. C’est sûrement pour cette raison que ce film fait un pas de plus vers l’optimisme.
Pourquoi cette fascination pour les enfants ?
Mon tout premier documentaire de télévision traite des enfants. J’ai suivi une classe de deuxième année à l’école primaire qui élèvent des vaches. Je suis peut-être revenu à mon point de départ. À un moment je voulais aussi devenir instituteur et même si je me suis orienté vers le cinéma, je m’intéresse beaucoup à l’enfant.

Comme les personnages dans I wish, avez-vous eu des rêves d’enfance et les avez-vous réalisés ?
Quand j’étais tout petit, je ne me souviens pas avoir eu un rêve particulier. Mais en sortant de l’école primaire, au Japon, on a une sorte d’album dans lequel j’ai écrit que je voulais devenir joueur de baseball professionnel. Ce n’est pas forcément parce que j’étais vraiment décidé à faire ça mais parce qu’à l’époque j’étais dans le club de baseball des enfants et tous les enfants qui étaient dans le club écrivaient qu’ils voulaient devenir joueur professionnel. J’étais donc un peu obligé de l’écrire. Mais ce n’était pas forcément mon rêve. Et quand j’étais lycéen je voulais devenir romancier donc finalement mes rêves n’ont pas été réalisés.

Êtes-vous un éternel enfant ?
Non pas du tout. Je suis quelqu’un comme le fils aîné dans I wish, c’est-à-dire un enfant qui n’est pas très enfant et qui pense un peu comme un adulte. Dans mon enfance, je n’ai pas eu beaucoup d’expériences propres à l’enfance. En revanche je suis comme un enfant gâté et capricieux sur les lieux de tournage. Je pense que je suis plus enfant aujourd’hui, j’essaie de rattraper mon enfance perdue.
Que pensez-vous de la projection de I wish en France et notamment au festival de Vesoul ?
Le film va sortir en salles en avril en France. J’étais curieux de savoir comment ce film serait reçu et j’avais hâte de voir cette réaction. À la fin de la projection au festival de Vesoul, j’ai vu les expressions sur les visages du public et ça m’a plutôt rassuré. J’ai compris que le film a bien été reçu. Je peux dire que je suis soulagé et j’ai hâte qu’il sorte.
Air Doll raconte l’histoire d’une poupée gonflable qui habite l’appartement d’un homme d’une quarantaine d’années. Elle ne peut ni parler, ni bouger, mais elle est la seule compagne de son propriétaire. Mais un jour, le fantasme devient réalité : la poupée prend vie et développe des sentiments humains. Comme un nouveau-né, elle découvre un monde inconnu qu’elle aspire à découvrir.
Propos recueillis par Marie Protet
Remerciements chaleureux à Bastian et au Festival des cinémas d’Asie de Vesoul

