Billy Bat : Une chauve-souris qui vous veut du bien…

La sortie d’un nouveau manga de Naoki Urasawa est toujours un événement. Billy Bat ne fait pas exception à la règle. D’autant que ce nouveau thriller co-réalisé avec Takashi Nagasaki est très ambitieux : avec Billy Bat, le duo se propose de revisiter l’histoire de l’humanité. Tout un programme…
Une entrée en jeu magistrale
En 1949, au lendemain de la seconde guerre mondiale, Kevin Yamagata, dessinateur de comics installé aux États-Unis, voit son quotidien basculer. Alors qu’il se réjouit du succès de sa série phare, Billy Bat, qui met en scène les enquêtes d’une chauve-souris détective privé, il apprend au cours de la visite impromptue de deux policiers que son héros serait en fait inspiré d’une bande-dessinée japonaise. Horrifié à l’idée d’avoir plagié inconsciemment une œuvre déjà existante, Kevin décide d’interrompre la publication de sa série pour retourner au Japon et demander la permission à l’auteur original de réutiliser son personnage. Il va alors se trouver embarqué dans une affaire de complots politiques qui le dépasse totalement, et qui semble liée à une conspiration plus vaste, qui dure depuis des millénaires. Le seul dénominateur commun entre ces affaires : la mystérieuse chauve-souris édentée, qui semble traverser les siècles…
Dès les premières pages du manga, le lecteur est happé dans un double univers. Au moment où il se laisse prendre aux enquêtes tout en couleur de Billy Bat, dans un style graphique et narratif propre aux comics des années 1950, il se trouve brusquement « éjecté » de l’intrigue pour plonger dans la véritable trame du manga : retour au noir et blanc, et au graphisme habituel d’Urasawa ! On est à la fois déçu et rassuré de voir l’auteur revenir à la « réalité ». Grâce à cette mise en abîme particulièrement maîtrisée (à la fois par l’intermédiaire du comics dans le manga mais aussi du héros dessinateur de bande-dessinées), le mangaka s’amuse une fois de plus avec son lectorat, qu’il cherche toujours à surprendre dans ses œuvres.

On ne change pas une recette qui marche
Urasawa reprend évidemment ses ficelles habituelles dans Billy Bat, pour la plus grande joie de ses fans… et le plus grand malheur de ses détracteurs. Ainsi, les premiers se réjouiront de retrouver différents passages « obligés » tandis que les seconds crieront au recyclage : le jeu de pistes sur une image mystérieuse et inquiétante (difficile de ne pas penser à l’enquête de Kenji sur le logo d’Ami lorsque Yamagata suit la trace de la chauve-souris à Tôkyô), la transformation progressive du héros naïf et au grand cœur, qui va s’endurcir et s’affirmer (il y a du Tenma en Yamagata), les sauts permanents dans le temps et dans l’espace, les complots, le personnage principal qui passe son temps à courir… Les habitués de l’auteur se verront donc privés de tout effet de surprise lors de certains passages et pourront regretter une certaine prévisibilité dans la mise en place des bases de l’intrigue.
Mais les talents scénaristiques du mangaka lui permettent de réutiliser ses codes récurrents pour proposer quelque chose de nouveau. Les points forts habituels d’Urasawa (ses dessins, son sens de la mise en scène, son découpage) sont magnifiés dans Billy Bat. Au point que l’introduction du manga pourrait être reprise à l’identique pour un long-métrage tant elle est bluffante. Et l’on se surprend fréquemment à admirer la progression narrative de chaque planche.

L’histoire de l’humanité comme terrain de jeu
Ce qui captive avant tout, dans Billy Bat, c’est une ambiance sombre et mystérieuse. À mi-chemin entre un roman noir et un récit historique, le manga nous plonge dans un univers captivant. L’action se déroule initialement dans un Tôkyô post-seconde guerre mondiale fait de vices et de misère, dans lequel l’occupant américain et les locaux s’affrontent sur le plan politique et social. Mais, très vite, Urasawa se met à jongler entre les époques et les espaces. On passe ainsi de la disparition de Sadanori Shimoyama (une affaire très marquante pour les Japonais, qui reste aujourd’hui encore non élucidée) au récit de la rencontre entre Judas et Jésus, en passant par le New York des années 1960, en proie aux émeutes raciales, sans oublier de faire un petit détour par une période complètement dépaysante… Urasawa et Nagasaki se proposent en fait d’explorer les évènements les plus sombres de l’histoire de l’humanité : les disparitions qui n’ont jamais été expliquées, les faits historiques considérés comme véridiques mais dont le déroulement exact reste inconnu et prête à débattre… Les deux auteurs, grands amateurs de mystères et de complots, tirent ainsi le meilleur de leurs thèmes et idées fétiches pour nous offrir des passages mémorables. Cela donne souvent lieu à des scènes visuellement très marquantes : à ce titre, la portée symbolique et le sens de la mise en scène des pages conclusives du premier volume sont littéralement époustouflantes.

Chaque période historique présente ainsi une ambiance et un intérêt propres. On est littéralement transporté d’un monde à un autre. Cela constitue à la fois un avantage et un inconvénient : si on est toujours intrigué et amusé de bondir d’une époque à une autre, ce passage se fait parfois trop brusquement, sans prévenir. On se trouve ainsi frustré de ne pas découvrir la suite de certaines histoires (même si on sait qu’Urasawa y reviendra plus tard) et le trop plein de nouvelles informations (présentation de personnages et d’intrigues inédites) nuit parfois à la lisibilité de l’intrigue. Dans le même ordre d’idée, le souci de véracité historique des deux auteurs se révèle parfois rébarbatif, notamment lors des dialogues politiques assez pointus sur le Japon d’après-guerre, qui peuvent rebuter le lecteur occidental, forcément moins calé sur ces évènements. A contrario, les passionnés d’histoire apprécieront de pouvoir saisir de nombreuses références plus ou moins voilées à des évènements marquants. Urasawa et Nagasaki jouent de notre recul historique actuel pour mélanger passé et présent, en évoquant par exemple les ambitions de Kennedy père dans le comics Billy Bat ou encore en faisant prédire à un chauffeur de taxi, dans les années 1960, que les États-Unis auront un jour un président noir…

Ces sauts permanents entre les époques sont aussi l’occasion de raconter de multiples récits tranche-de-vie, un domaine dans lequel Urasawa est passé maître depuis longtemps. Les chapitres mettant en scène Randy Momochi, chauffeur de taxi new-yorkais, et deux mariés séparés par le racisme ambiant, sont ainsi particulièrement touchants, et mis en scène avec un brio inégalable (qui est là encore digne d’un véritable découpage cinématographique).
Ce terrain de jeu on ne peut plus vaste permet par ailleurs au duo d’auteurs de mettre en scène des figures historiques ayant réellement existé : Shimoyama, bien sûr, mais aussi Jirô Shirasu (le seul japonais à avoir tenu tête au général MacArthur), Jésus, Neil Armstrong… Cette façon de reprendre la réalité à son compte, pour mieux la modifier et lui conférer une dose de surnaturel, est proprement fascinante et confère une dimension très particulière au thriller, qui joue sur les connaissances du lecteur pour mieux les revisiter.
La noire ou la blanche ?
La plus grande force de Billy Bat reste toutefois son héros éponyme. Billy apparaît en effet sous de multiples incarnations. Tour à tour héros de comics, de manga, hallucination individuelle, ou encore produit de merchandising américain, la chauve-souris est au cœur de l’intrigue. Elle apparaît à toutes les époques, sous toutes ses formes : elle est à la fois intemporelle et immortelle. La question récurrente, que l’on retrouve tout au long du manga, est de savoir si Billy est la chauve-souris « blanche » ou la « noire ». Comme une sorte de yin et de yang, d’équilibre entre le bien et le mal, de pièce à double facette, Billy fait souvent office de conscience des différents personnages qui s’adressent à lui. On s’interroge sur les motivations réelles de la chauve-souris, sur sa réalité physique (simple hallucination ou véritable apparition ?), sur son rôle à travers les âges. Son sens de la répartie (« un gentleman qui se respecte ne s’envoie pas en l’air à la légère »), son apparence comique, l’ambiguïté de ses motivations et son omniscience la rendent fascinante. Billy est-il un dieu ? Un diable ? Un symbole ? Une simple hallucination ? Pourquoi guide-t-il le cours de l’Histoire ? Ce qui est sûr, c’est que le surnaturel est omniprésent dans Billy Bat, à grand coup de prédictions et de visions prophétiques, et on se doute déjà qu’il ne faudra pas s’attendre à une explication rationnelle, au risque d’être déçu et de crier à la mascarade.

Toutes ces interrogations nous captivent et nous amènent à nous attacher à la chauve-souris. Son apparence atypique permet par ailleurs à Urasawa de s’expérimenter à différents jeux graphiques. Billy peut ainsi apparaître sous sa forme cartoonesque dans un monde on ne peut plus réaliste, ou bien directement en couleur sous la plume de Yamagata, ou encore en se dédoublant à travers deux entités pour mieux faire ressortir son rôle de conscience externe.
Billy Bat est donc un thriller qui fourmille d’excellentes idées. Urasawa et Nagasaki reprennent leurs codes habituels mais cherchent à aller plus loin, à explorer les mystères de l’humanité en même temps que les limites du support papier. Mise en abîme, jeu sur les apparences et les graphismes, entrecroisement de différentes époques… Il est certain que seul le dénouement de Billy Bat permettra de juger de la qualité globale de l’œuvre, dont l’ambition est à la fois la plus grande qualité (on pourrait bien avoir un chef-d’œuvre entre les mains) et le plus grand risque (un pétard mouillé ?) En attendant, les deux tomes introductifs à la série sortis chez Pika posent les bases d’une intrigue captivante, racontée de façon magistrale : quitte à se comporter comme un goujat, il semble difficile de ne pas vouloir s’envoyer en l’air avec Billy Bat...
Visuels : © 2009 NAOKI URASAWA / Studio Nuts, TAKASHI NAGASAKI / KODANSHA

