À la rencontre des yuta, les dernières chamanes d’Okinawa

À l’occasion d’une conférence de la sociologue Muriel Jolivet au musée Guimet à Paris, nous partons à la rencontre des yuta. Entre chamanes et thérapeutes, ces femmes au puissant pouvoir spirituel continuent de jouer un rôle dans la société d’Okinawa, au sud du Japon.

Un chagrin amoureux ? Un dilemme concernant le choix de votre université ? Une interrogation quant à votre avenir professionnel ? Autant de questionnements qui peuvent généralement faire l’objet de discussions à cœur ouvert avec un ami ou un professionnel de la santé mentale. Mais à Okinawa, la préfecture la plus méridionale du Japon située à 1 500 km de Tokyo, vous seriez tout aussi susceptible de vous adresser à une interlocutrice plus atypique : une chamane, aussi appelée yuta.

« Les yuta pratiquent beaucoup ce qu’on appelle le hanji en langue okinawaïenne, c’est-à-dire le fait de donner son opinion sur un problème quelconque », explique la sociologue Muriel Jolivet, qui leur a dédié une partie de son ouvrage Les dernières chamanes du Japon (2021) ainsi qu’une conférence au musée Guimet, à Paris, le 11 octobre 2025. « Elles sont réputées pour leur écoute attentive et leurs conseils pleins de bon sens. » Loin de l’image d’Épinal de la transe ou de la possession, les chamanes d’Okinawa ont une apparence ordinaire et conversent normalement. Seule différence avec des thérapeutes plus classiques : leurs réponses sont considérées comme des messages transmis directement par les dieux auxquels elles se disent reliées.

Une femme âgée habillée de blanc regarde de profil et se recueille, agenouillée, devant un autel chargé d'objets dévotionnels.
Keiko Higo, yuta de l’île d’Amami-Ôshima. © Avec l’aimable autorisation de Muriel Jolivet

De multiples missions

Les yuta ont longtemps joué un rôle crucial dans la société okinawaïenne. Au-delà de leur mission de confidente et de médiatrice, les chamanes étaient en première ligne dans l’organisation des « funérailles du vent » (fûsô). Un rite funéraire propre à Okinawa où l’on exposait le cercueil en haut d’une falaise, face à la mer, avant de procéder à la cérémonie du lavage des os (senkotsu) cinq ans plus tard. Une fois les os nettoyés et purifiés avec du saké et de l’eau de mer, ils étaient mis dans une jarre et déposés dans la tombe familiale. Autant d’étapes rigoureusement suivies par les yuta.

Si les funérailles du vent ont aujourd’hui disparu pour des raisons réglementaires, au profit de l’inhumation ou de l’incinération, les chamanes sont encore régulièrement sollicitées pour une autre procédure bien particulière : la réincorporation de l’âme, ou mabuigumi. « À Okinawa, on dit qu’on peut perdre son âme, notamment quand on subit un choc brutal », décrypte Muriel Jolivet. « Dans ces cas-là, il est nécessaire d’appeler une yuta, qui se rend à l’endroit où l’âme a été perdue pour essayer de la reloger. »

Appel divin

Dialoguer avec les esprits n’est pas de tout repos pour une yuta. De fait, elle ne le devient pas volontairement, mais suite à une révélation divine, aussi appelée kamidâri en langue okinawaïenne. Un appel que la jeune femme est contrainte d’accepter, comme le décrit Muriel Jolivet : « Un beau jour, elle tombe malade, elle reste prostrée, ou bien elle pousse des cris. Lorsqu’elle va à l’hôpital, le médecin ne trouve aucune anomalie médicale. En dernière instance, elle demande conseil à plusieurs yuta, qui lui confirment qu’il s’agit bien d’un kamidâri. » En cas de refus, elle court le risque du tatari : une malédiction qui se manifeste par des maladies ou des accidents jusque dans la famille élargie. « La jeune femme finit par assumer à contrecœur son fardeau, poussée par son entourage qui craint le tatari », conclut la sociologue.

Deux femmes assises de face s'enlacent devant un autel chargé d'objets dévotionnels.
Muriel Jolivet et Sadae Sakae, yuta de l’île d’Amami-Ôshima. © Avec l’aimable autorisation de Muriel Jolivet

Une fois qu’elles ont accepté leur mission, les yuta sont confrontées à un quotidien bien rempli, pour ne pas dire surchargé : le dieu auquel elles servent de messager n’a de respect ni pour leur repos, ni pour leur vie privée. Sans compter qu’elles sont redoutées, voire méprisées en raison de leur rapport avec la souillure, associée à la mort. Entre les conditions de vie difficiles, l’exode rural qui touche Okinawa au même titre que les autres campagnes japonaises, et la montée du scepticisme face à leurs activités surnaturelles, les jeunes sont de moins en moins enclins à prendre la relève.

New Age

Comparées aux itako, ces chamanes du nord du Japon, les yuta d’Okinawa restent pourtant encore nombreuses. Selon une estimation, il en restait environ 2 300 en 2016, tandis qu’on ne compte plus que deux ou trois itako.

Le nombre important de chamanes à Okinawa est lié en particulier à l’essor d’une nouvelle catégorie de yuta, que Muriel Jolivet appelle « New Age » : « Contrairement aux yuta traditionnelles, qui étaient sollicitées pour les rites funéraires ou pour le mabuigumi, les yuta“New Age” se lancent dans la profession pour des considérations plus terre-à-terre : devenir célèbres, et riches si possible. Elles incorporent toutes sortes de choses dans leurs prestations, en fonction des modes du moment : aromathérapie, astrologie, lithothérapie… » Et de constater que sur l’île d’Amami-Ôshima, au nord d’Okinawa, seules vingt ou trente chamanes sur 300 pourraient être considérées comme des yuta traditionnelles.

Une femme assise dans une grande pièce étudie des documents posés sur une table.
Yuta de l’île d’Okinawa. © Avec l’aimable autorisation de Muriel Jolivet

Pour Muriel Jolivet, les yuta continuent de répondre à une demande et conservent une fonction sociale importante. À mi-chemin entre les chamanes et les thérapeutes, elles s’intègrent ainsi à un écosystème religieux hétéroclite, où le shintoïsme, le bouddhisme et les reliquats de croyances autochtones se mélangent jusqu’à nos jours…

Sources

Masanobu Akamine (traduit par Patrick Beillevaire).  Quelques aspects de la culture populaire d’Okinawa ». Cipango, volume 15 (2008). Disponible en ligne : https://journals.openedition.org/cipango/407

Muriel Jolivet. Les dernières chamanes du Japon : rencontre avec l’invisible au pays du Soleil-Levant. Éditions Vega, 2021.

Pour en savoir plus

La Société des amis du musée Guimet (SAMG) est une association créée en 1923. Regroupant des amateurs et des professionnels d’arts asiatiques, la SAMG organise des visites et des conférences tout au long de l’année. Pour adhérer et découvrir ses activités : https://www.amisdeguimet.com/

Clément Dupuis

Japonophone, j'ai eu l'occasion de partir en échange universitaire à Okinawa, au sud du Japon. Je suis tombé amoureux de cette région, au point de produire le podcast "Fascinant Okinawa" autour de son histoire et de sa culture. J'ai également travaillé 3 ans et demi au bureau du CNRS à Tokyo, une expérience qui m'a donné envie de partager avec le public les "success stories" de la collaboration scientifique franco-japonaise. Enfin, je suis un grand lecteur et vous proposerai à l'occasion des articles sur ce thème!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


En 2026, rejoignez la team de Journal du Japon !

Vous aimerez aussi...