[Archives JDJ] Interview avec Atsushi Ôkubo, l’auteur de SOUL EATER

Nous avons rencontré Atsushi Ōkubo, sans aucun doute l’attraction du Salon du Livre de Paris 2009 pour les adeptes de manga. Invité des éditions Kurokawa pour marquer la sortie des deux premiers tomes de sa série SOUL EATER en France, ce jeune auteur a donné une conférence publique le samedi 14 mars, plusieurs séances de dédicaces et a participé à quelques séances de photos plus ou moins improvisées avec les cosplayeurs des héros de son manga.

Article publié à l’origine le 18 mars 2009

Atsushi Ōkubo aux côtés de Maka, Asura,
Death the Kid et les jumelles Thompson
--Photo Julien Tartarin--
Atsushi Ōkubo aux côtés de Maka, Asura, Death the Kid et les jumelles Thompson – Photo Julien Tartarin pour ©journaldujapon

Atsushi Ôkubo, en quelques mots

Habituellement enfermé dans une bulle, Atsushi Ôkubo ne semble par réaliser l’ampleur du phénomène SOUL EATER, son manga. Jeune auteur, cette protection lui permet sans doute de ne pas prendre la grosse tête et de ne pas perdre le fil de son histoire. C’est donc en toute simplicité et modestie que le créateur d’un univers complètement déjanté revient en interview sur son parcours et sur la psychologie de ses héros.

Atsushi Ôkubo a fait ses débuts de mangaka comme assistant de Rando Ayamine sur le célèbre shônen manga Get Backers. Sa première série B-ichi sera publiée dans le mensuel Shônen Gangan de SQUARE ENIX après avoir remporté le concours de jeunes talents de ce même magazine. B-ichi rencontre un succès mitigé et c’est finalement avec le manga SOUL EATER, publié par le même éditeur à partir de 2004, qu’il se fait un nom.

Résumé officiel : Afin d’accéder au rang suprême de « Death Scythe », une arme démoniaque doit ingérer 99 âmes humaines et 1 âme de sorcière. Cette mission est confiée aux Meisters, des spécialistes du combat qui vont récolter les âmes au péril de leur propre vie. Dans Soul Eater, partez à la chasse aux âmes en compagnie des élèves de l’institut Shibusen, école de formation pour faucheurs d’âmes !

Avec ce manga qui compte 13 tomes au moment de cette interview (NDLR : il en comptera 25 au final), Ôkubo apporte des idées novatrices comme partir d’un personnage féminin pour en faire un héros de shônen manga avec beaucoup d’humour.

Pour en savoir plus, passons maintenant à la conférence de presse qu’il a tenu sur le salon, et à laquelle Journal du Japon a pu assister…

À la découverte de Atsushi Ôkubo

Atsushi Ōkubo - SDL Paris 2009
-Photo Julien Tartarin
Atsushi Ōkubo – SDL Paris 2009 – Photo Julien Tartarin

Bonjour et merci pour votre temps. Commençons par vous : qu’est-ce qui vous a poussé à devenir mangaka ?

J’ai commencé à dessiner quand j’étais petit parce que j’adorais la série Dr Slump. Quand on est enfant et qu’on dessine, on se dit naturellement qu’on deviendra mangaka. En grandissant, je me suis rendu compte que ça n’était pas très réaliste, j’ai donc pensé à devenir designer ou graphiste… finalement, j’ai réussi à rester sur le chemin que je voulais suivre et je suis devenu dessinateur de manga.

Comment votre entourage a pris votre décision de devenir mangaka ?

Ma mère m’a encouragé dans cette voie depuis le début. Elle me disait toujours que je dessinais bien même quand j’étais très mauvais ! (Rires) Mon père s’est résigné dès qu’il a vu mes bulletins de notes. Il me répétait que de toute façon je n’arriverais à rien faire d’autre et que je ne trouverai jamais de boulot, donc autant que je devienne dessinateur de manga. Je pense qu’ils ont eu la bonne réaction ! (Rires)

Quelles sont vos principales sources d’inspiration ?

Le film Mystery Men compte beaucoup pour moi. Je suis également fan de Wallace et Gromit et des métrages d’animation en pâte à modeler.

Les noms de vos personnages font référence au cinéma moderne, êtes-vous cinéphile ?

C’est vrai que j’aime beaucoup le cinéma, mais c’est aussi parce que choisir des noms est très contraignant. J’essaie de ne pas me prendre trop la tête donc je les pioche un peu partout.

Quels sont les mangas que vous lisez et avez-vous un auteur préféré ?

En ce moment, je ne lis que Yotsuba! !

Outre le cinéma, le manga et les jeux vidéo, avez-vous d’autres occupations, comme écouter de la J-Music par exemple ?

Je n’écoute pas trop de J-Music, je préfère la musique étrangère. J’aime tous les styles, toutes les époques mais les artistes que je préfère et que j’écoutais quand j’étais jeune sont Nirvana, Radiohead et Björk.

Soul Eater© Atsushi Ohkubo / SQUARE ENIX Co.Ltd.
Soul Eater© Atsushi Ohkubo / SQUARE ENIX Co.Ltd.

Soul Eater : génèse et personnages

Comment est né le concept de SOUL EATER ?

L’idée d’une petite fille armée d’une grande faux présentait entre autres un intérêt graphique. J’ai commencé par publier une histoire courte dans le magazine Shōnen Gangan, qui a été très bien accueillie par le public. On a donc décidé d’en faire une série régulière. Les deux histoires qui ont suivi ont permis d’introduire les personnages de Black Star et Death the Kid et d’étoffer l’univers du manga.

Les personnages féminins sont très présents dans SOUL EATER, bien que ce soit un shônen manga. Est-ce un choix pour toucher un public plus large ?

Dans un shônen manga, les personnages féminins sont peu nombreux et sont rarement les héros de l’histoire. Pourtant au Japon, il y a de plus en plus de femmes qui s’intéressent au shônen manga. Maka est l’héroïne parce que j’avais aussi envie que le public féminin se retrouve dans mon manga.

On constate aussi que la mise en valeur de vos personnages s’appuie sur leurs défauts…

Je voulais que mes personnages soient très humains, qu’ils ne soient pas parfaits. Imaginer des personnages avec des défauts était plus intéressant d’une part pour le ressort comique et parce qu’on accroche plus à des personnages qui nous ressemblent.

Comment vous est venue l’idée d’imaginer Death the Kid, un obsédé de la symétrie ?

Après Maka et Black Star, j’ai voulu créer un personnage parfait comme Death the Kid. J’ai cherché à montrer d’une manière simple afin que tout le monde comprenne, que lorsqu’on est trop parfait, on est aussi très exigent. Tout devient pénible autour de nous parce qu’on passe notre temps à vouloir tout rectifier. C’est pour mettre cette idée en avant que j’ai fait en sorte qu’il ait un toc sur la symétrie.

Vos personnages sont particulièrement originaux, pouvez-vous nous expliquer votre façon de procéder pour les créer ?

Je n’ai pas de recette ou de conseil à vous apporter. J’ai créé tous les personnages de SOUL EATER de façon spontanée. Je n’ai pas eu à faire de gros efforts pour les travailler, ils sortent de mon imagination. Ils sont déjà quasiment prêts quand je les couche sur le papier. Ça me flatte d’autant plus que vous les trouviez originaux et je vous en remercie.

La plupart de vos personnages sont excentriques. La folie est un domaine qui vous attire ?

Je ne suis pas particulièrement attiré par la folie. Cependant, quand je dessine un personnage qui sort un peu de l’ordinaire, ça part tout de suite dans cette direction là.

Pourquoi avoir choisi de faire autant de personnages ?

À la base SOUL EATER devait être un manga limité à deux personnages principaux, le maître et son arme. La machine s’est emballée sans que je puisse l’expliquer. On se retrouve avec un tas de personnages, je ne peux plus rien y faire, je ne me contrôle plus ! (Rires)

Y a-t-il un personnage de la série qui vous ressemble ?

Je pense que les deux personnages qui me ressemblent le plus sont Black Star et Patty.

Et quel est le personnage que vous aimeriez incarner ?

Maître Shinigami parce qu’il est très fort.

Le père est étonnamment très présent dans SOUL EATER contrairement à la plupart des shônen manga…

Je ne sais pas comment ça se passe en France, mais au Japon le lien père-fille est particulièrement tendu et les pères le vivent plutôt mal. Les filles refusent par exemple de laver leurs affaires sales dans la même machine que celles de leur père.
J’ai choisi de mettre le père de Maka en avant parce que ça m’a paru plus facile de faire des gags autour de la relation entre un père et sa fille.

Avez-vous cherché à faire passer un message par rapport à la relation conflictuelle entre Maka et son père ?

L’adolescence est vécue par tout le monde de la même façon. J’ai aussi connu cette période à l’époque du collège et du lycée, et je communiquais très peu avec mes parents.
C’est maintenant amusant de pouvoir la dépeindre sachant que la majorité de mes lecteurs traversent cette phase d’adolescence rebelle.

Enfin, comme c’est le cas pour Pokémon, SOUL EATER traite la relation de maître à objet…

Contrairement à la série Pokémon où il y a bien un rapport entre l’utilisateur et l’objet, les armes dans SOUL EATER sont des êtres humains. Elles complètent les personnages, il n’y en a pas un pour commander l’autre, pour que le charme fonctionne, les deux entités doivent créer un équilibre.

Dr Slump, un manga qui a marqué Atsushi Ôhkubo
Dr Slump, un manga qui a marqué Atsushi Ôhkubo

Pourquoi avoir choisi de donner vie aux objets inanimés ?

Comme je l’ai dit, quand j’étais petit, j’adorais la série Dr Slump. Je ne sais pas si vous vous souvenez, mais le soleil, la lune, tout était animé. Je pense que c’est ce qui m’a influencé.

Sur ces objets animés : le procédé de synchronisation des armes dans SOUL EATER nous rappelle l’univers de Shaman King

Le principe des âmes qui flottent autour de nous fait avant tout partie du folklore japonais. C’est quelque chose de très commun, d’ancré dans notre quotidien.

Le travail d’Atsushi Ôhkubo

Vous avez été l’assistant de Rando Ayamine sur le manga Get Backers, que gardez-vous de cette expérience ? Pensez-vous cette étape indispensable de nos jours pour devenir mangaka ?

Le travail d’assistant permet d’apprendre à connaître les mécanismes et les processus par lesquels on passe pour créer un manga. Ça me semble donc important de commencer par un poste d’assistant avant de devenir mangaka. On suit toutes les étapes de fabrication et de réalisation de la série. On apprend à gérer son équipe de manière efficace.

Comment se passe la réalisation du manga ? Avez-vous rencontré des difficultés particulières ?

Je ne suis pas capable de me concentrer uniquement sur la réalisation du manga. Quand j’ai fini un chapitre, je prend du temps pour moi, je laisse mon imagination vagabonder jusqu’à ce que la date limite du rendu du chapitre suivant approche. Je commence par dessiner le name, les croquis pour aller vers un découpage de l’histoire. Ensuite, je fais tout le crayonné et l’encrage. Ce processus me prend environ une semaine et demie pour une quarantaine de pages. Le plus dur est de respecter les délais.

Votre éditeur a-t-il une influence sur votre travail ?

Je parle pour moi mais aussi pour mes collègues du magazine Gangan. On a la chance de travailler pour SQUARE ENIX, un éditeur dont la priorité est avant tout d’aider l’auteur à réaliser l’histoire qu’il a envie de raconter, de lui permettre de l’encourager. Il ne m’influence pas, mais au contraire me pousse à aller au bout de ce que je souhaite créer.

Contrairement à la plupart des publications shônen de premier plan qui sont hebdomadaires, SOUL EATER paraît tous les mois, n’avez-vous pas peur de perdre, ou que les lecteurs perdent, le fil de votre histoire ?

J’ai effectivement bien conscience de prendre un risque, un mois c’est long pour un lecteur. Quand on travaille sur des séries qui paraissent de façon hebdomadaire, le rythme est tellement rapide qu’on a tendance à couper brutalement. Sur une parution mensuelle, on fait en sorte que les histoires soient mieux rythmées, afin que les lecteurs soient moins perdus quand ils reprennent la lecture le mois suivant.

Soul Eater, ses adaptations… et son succès

Quel a été votre rôle au niveau de l’adaptation du manga en dessin animé ?

Je ne suis pas tellement intervenu dans la réalisation du dessin animé. J’ai rencontré l’équipe avant sa production mais je les ai laissé libres de faire ce qu’ils voulaient.

Soul Eater © by Bones / Kaze (Animation)
Soul Eater, l’anime de 2008 des studios Bones © by Bones / Kaze (Animation)

Êtes-vous satisfait par cette adaptation, pensez-vous qu’il y aura une seconde saison ?

Je suis complètement satisfait ! Je serais très heureux si le studio décidait d’en faire une suite mais ce n’est pas moi qui décide. Tout se négocie entre la société Bones et mon éditeur.

Pensez-vous que les scènes ajoutées dans le dessin animé dénaturent l’œuvre ?

Au contraire, ça m’amuse beaucoup de découvrir des passages inédits de l’histoire en même temps que tout le monde. Le dessin animé propose une nouvelle facette de mon univers et ça me fait énormément plaisir.

Avez-vous déjà joué au jeu vidéo SOUL EATER et qu’en avez-vous pensé ?

Je joue surtout à la version du jeu sur PSP et je maîtrise assez bien le personnage de Blair ! (Rires)

Comment expliquez-vous le succès récent de SOUL EATER ?

Le manga a commencé à avoir du succès au bout d’un certain temps. SQUARE ENIX a tout mis en œuvre pour que le manga perdure et qu’il connaisse un succès progressif. Cette stratégie nous a finalement amené à une adaptation du manga en dessin animé etc., une belle vitrine pour le manga.

Au Japon, on compte déjà 13 volumes, pensiez-vous pouvoir aller aussi loin et avez-vous une idée sur la fin de la série ?

Je n’aurais jamais pu penser aller aussi loin, mais j’ai plus ou moins mis des œillères, ce qui m’a permis de rester concentré sur mon travail. Le temps est passé vite jusqu’au jour où je me suis rendu compte que 13 volumes étaient déjà parus.

Comment appréhendez-vous le retour du public français ?

Je ne suis pas trop stressé, j’espère simplement que les lecteurs trouveront le manga amusant. Les reproches ne me gênent pas, s’ils n’aiment pas, c’est la vie.

Quel message souhaiteriez-vous transmettre à vos fans français ?

Je suis devenu mangaka pour divertir et toucher le plus de gens possible. Si j’ai réussi à faire rire, rêver ou amuser au moins un français, je serai content. J’espère que toutes les personnes qui achèteront le manga prendront autant de plaisir à le lire que j’en ai eu à le dessiner.

Conférence publique de Soul Eater au Salon du livre de Paris en 2009 - Photo Julien Tartarin pour ©journaldujapon.com
Conférence publique de Soul Eater au Salon du livre de Paris en 2009 – Photo Julien Tartarin pour ©journaldujapon.com

Depuis Atsushi Ôhkubo a fait pas mal de chemin ! Vous pouvez le suivre via son compte X, mais aussi en apprendre plus sur Soul Eater via notre article, que nous avions écrit lorsque la série s’achevait en France, en 2013, ou encore via notre seconde interview de l’auteur, Fire Force, lorsqu’il est revenu en France pour la présenter !

Remerciements à Atsushi Ôhkubo pour son temps et ses venues en France, ainsi qu’aux éditions Kurokawa pour la mise en place de ces conférences.

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