Edgerunners – Trigger plonge au cœur du cyberpunk
Plus de 3 ans après sa diffusion sur Netflix, Cyberpunk : Edgerunners bénéficie de belles éditions physiques chez All the anime. L’occasion de redécouvrir une série qui s’est révélée être bien plus que le simple produit dérivé de luxe promis et mérite autant sa place sur les étagères des fans de science-fiction cyberpunk et d’anime, qu’au sein de la filmographie de l’excellent studio Trigger.

Cyberpunk : À la poursuite de William Gibson !
Edgerunners appartient en premier lieu à l’univers du jeu vidéo Cyberpunk 2077, développé par le studio CD Projekt Red à qui l’on devait déjà l’adaptation vidéoludique à succès des romans d’heroic fantasy The Witcher. Fort du succès de cette dernière série, le studio était à même de se lancer dans un projet pharaonique qui s’apparente à la concrétisation d’un fantasme fiévreux pour tout fan de SF cyberpunk biberonné aux films adaptés du précurseur Philip K. Dick (Blade Runner), aux mangas de Masamune Shirow (Ghost in the Shell en tête) et surtout, aux écrits fondateurs de William Gibson (auteur du roman Neuromancien, véritable bible du genre et énorme influence sur Matrix). Un pan de la science-fiction auquel nous avions d’ailleurs consacré un article en 2017.
Imaginez seulement : Night City, une cité-état tentaculaire et surpeuplée, où cohabitent la technologie la plus développée en matière de cybernétisation des corps et les inégalités les plus abyssales. Ce sont les toutes puissantes méga-corporations techno-industrielles qui y font la loi et ceux qui ne travaillent pas pour elles sont généralement réduits à la misère. À ce monde de gratte-ciel et de bas-fonds, s’en superpose un autre : celui du cyber-espace au plus profond duquel plongent les hackers. Ils opèrent en deux factions distinctes que l’on surnomme ici les netrunners, tandis que les edgerunners se présentent comme des mercenaires parés à l’action avec leurs capacités physiques augmentées au moyen de prothèses cybernétiques. Edgerunners et netrunners travaillent généralement en équipe pour remplir les contrats qu’on leur propose. Piratage informatique et action surhumaine sont donc au programme, dans un cadre de dystopie technologique des plus sombres, mais ô combien cool et impressionnant.
Un projet d’une telle ampleur allait forcément susciter des attentes démesurées, légèrement déçues par une livraison peut-être un peu hâtive, mais là n’est pas le sujet. Nous vous encourageons à lire notre article de 2021 consacré au jeu Cyberpunk 2077 pour en apprendre davantage.
Mais CDPR ne comptait pas s’arrêter là et allait profiter de cet engouement dès la phase de développement pour réaliser un rêve : faire appel à l’un des studios d’animation les plus populaires du moment pour refléter son univers…

Cyberpunk × Trigger : rencontre improbable ?
Vous l’aurez certainement compris à la lecture des précédents paragraphes, mais le cyberpunk est un courant de science-fiction adulte et anxiogène qui présente un monde violent et dystopique à la technologie hyper développée, où la logique capitaliste débridée serait arrivée à son stade terminal, les entreprises monopolistiques de la haute technologie ayant supplanté les États-nations. Si dans un exemple comme Blade Runner (qui s’apparente plus à du proto-cyberpunk) l’aspect informatique est peu développé, on y navigue généralement aussi bien dans les espaces urbains que dans ceux du cyber-espace.
À l’évocation d’une telle atmosphère, sombre – voire carrément glauque – et sophistiquée, ce sont plus spontanément des studios tels que 4° C, Madhouse ou bien Production I.G – qui se sont déjà illustrés dans le genre – qui viennent à l’esprit. Et pourtant, ce n’est pas vers eux que CDPR a porté son choix, mais vers un studio plus jeune, Trigger, dont le style caractéristique a rapidement fait école.
Nous avions déjà traité du réalisateur Hiroyuki Imaishi dans un précédent article sur Gurren Lagann, la série qui lui a permis de se faire connaître du grand public. Son style explosif et bariolé, débordant souvent d’humour, est vite devenu emblématique de Trigger, le studio qu’il a créé en compagnie d’autres anciens de la Gainax, en 2011. Un style quasiment en opposition avec l’ambiance violente et sérieuse inhérente au genre cyberpunk.

Le projet Cyberpunk : Edgerunners représente par conséquent une rencontre surprenante. Là où la mention de Trigger est plutôt synonyme d’une énergie débridée, d’un élan de folie positive et d’humour, au design hyperbolique et lumineux. Se posait dès lors la question de l’adéquation entre ces deux univers au premier abord quasi antinomiques : le risque était grand d’une trahison du matériau source, comme d’une dilution du style du studio et de son esprit. Et force est d’admettre que la série a finalement su déjouer ces craintes !
C’est tout d’abord d’une réussite stylistique qu’il s’agit. Le visionnage du premier épisode ne laisse aucun doute : Edgerunners est définitivement une série Trigger. On y retrouve le design caractéristique du studio, les angles de caméra hyperboliques, les choix de couleurs audacieux. À ce titre, il est indispensable de souligner l’importance de Yoh Yoshinari, animateur et designer de génie et autre pilier du studio, à qui l’on doit Little Witch Academia et qui a su créer ici des personnages mémorables et attachants. Il était d’ailleurs censé assurer la réalisation de Cyberpunk lui-même, mais en fut empêché par son travail sur la série Brand New Animal qu’il réalisait déjà.
Le caractère fun, impressionnant et rythmé de l’esthétique Imaishi est donc bien là. Mais quid de l’ambiance caractéristique du cyberpunk ? La série n’en présenterait-elle qu’une version édulcorée et tout public ?

Edgerunners : pull the Trigger
À Night City, la vie ne tient qu’à un fil et David Martinez va vite le découvrir. Cet adolescent issu des classes populaires étudie dans la prestigieuse académie Arasaka, qui forme les riches enfants de corpo à travailler aux plus hauts postes de la méga-corporation à la tête de la ville. Une chance qu’il doit à sa mère qui se saigne aux quatre veines pour payer sa scolarité dans l’espoir de lui offrir un avenir meilleur en lui faisant monter l’ascenseur social. Mais tout s’effondre du jour en lendemain quand elle est la victime collatérale d’une fusillade entre gangs. Face à un système qui s’apprête à le broyer, la seule échappatoire qui semble s’offrir à David est de rejoindre un groupe d’edgerunners après s’être fait greffer une prothèse militaire tombée en sa possession. Mais il va ainsi se retrouver inexorablement entraîné sur une pente de violence dont l’issue ne pourra qu’être funeste.

D’entrée de jeu, la série nous fait comprendre que la violence hard-boiled de son univers n’est pas à prendre à la légère et n’a rien d’une blague. Un état de fait qui se rappelle à nous régulièrement. Nul personnage n’est à l’abri, et la mort prend souvent des atours très gore, à base de tête explosée à en repeindre les murs façon Pollock. On se retrouve face à une version dark de l’exubérance coutumière du studio, dont l’humour, s’il n’est pas totalement absent de la première partie de la série, est sérieusement en demi-teinte. Un équilibre surprenant mais qui fonctionne grâce au soin apporté par l’équipe dans sa reconstitution de l’univers du jeu et à sa narration au cordeau. Visuellement, alors que le jeu était encore en développement, l’équipe a eu un accès libre à son environnement, dans lequel elle a pu se promener virtuellement à sa guise et effectuer, pour ainsi dire, des repérages numériques lui permettant de ce fait, de recréer les décors de la série avec le plus de fidélité possible. Concernant le rythme du récit en lui-même, le format de 10 épisodes impose une série très compacte avec le risque évident d’accoucher d’une histoire vaine et programmatique, simple enfilage de scènes gratuites. Imaishi et son équipe parviennent pourtant à déjouer cette contrainte et à en faire une force, grâce à leur science éprouvée de la narration et de la mise en scène.
La narration est à l’os, sans une once de gras, mais fait confiance au spectateur pour saisir les dynamiques relationnelles en jeu au sein du groupe de personnages principaux : le gang d’edgerunners mené par Maine, le leader charismatique surgonflé aux prothèses cybernétiques, et auquel se joint David. En effet, malgré le temps imparti qui ne permet pas forcément de développer le parcours des différents membres de cette troupe comme ils l’auraient mérité (notamment Rebecca), ces personnages sont brossés avec efficacité et surtout, sans la moindre condescendance de la part du réalisateur, David en tête. Un regard, une réflexion, un ton de voix suffisent pour comprendre les liens qui se tissent entre eux.

Cyberpunk : True Romance
C’est en grande partie ce premier degré salutaire qui permet l’implication du spectateur pour le sort de David, mais aussi pour celui de ses nouveaux compagnons auxquels il va rapidement s’attacher, et nous avec. En cela, bien que très classique, le choix du jeune protagoniste inexpérimenté et dont on va suivre l’itinéraire, servant ainsi de porte d’entrée au spectateur, est fort judicieux.
Un traumatisme fondateur comme appel à l’aventure, l’acquisition d’un grand pouvoir, la rencontre d’un mentor, la construction d’une famille et d’un amour à protéger, des périls de plus en plus grands comme autant d’épreuves à affronter… L’évolution de David reprend le cheminement classique du héros d’aventure, mais la pourriture du monde auquel il fait face le condamne à une fuite en avant dont on comprend vite qu’elle ne peut l’amener qu’au bord du précipice. La naïveté de la jeunesse du personnage et la pureté de sentiments qui l’accompagne, notamment dans son couple avec Lucy (netrunneuse au sombre passé dont le look n’est pas sans rappeler la Motoko Kusanagi de Ghost in the Shell), donne un souffle tragique à leur trajectoire, à la manière de figures comme Roméo et Juliette ou les couples de True Romance et L’Amour Ouf.
C’est cet élan romantique de la tragédie qui apporte à la série un supplément d’âme.

Brave New World : des lendemains qui chantent pour Edgerunners ?
Cyberpunk : Edgerunners parvient donc à éviter nombre des écueils qui se dressaient sur sa route pour être bien plus que le simple produit dérivé de luxe dont il était la promesse. Il s’agit certainement de la meilleure adaptation (officielle comme non-officielle) de l’univers cyberpunk de William Gibson à ce jour, tout du moins en attendant de découvrir l’adaptation en série live du Neuromancien, annoncée pour 2026. L’anime se hisse déjà bien au-dessus du film de 1995 Johnny Mnemonic, pourtant scénarisé par Gibson lui-même et avec lequel il partage de nombreux éléments, mais qui, bien qu’attachant, n’était clairement pas à la hauteur et flirtait largement avec la bisserie.
Dans Edgerunners, on retrouve tous les attendus du genre : la mégalopole, les corpo, l’humanité augmentée, le cyber-espace, et une violence franche qui ne se cache pas, à la hauteur de ce monde sans pitié, mais aussi des choses que l’on n’était pas forcément venus y chercher, un attachement pour des personnages au destin tragique. Ce faisant, la série constitue aussi un magnifique exemple du savoir-faire de Trigger en même temps qu’une belle variation en plus sombre du ton habituel du studio. Le tout est porté par une réalisation sans faille de Imaishi et des designs léchés de Yoh Yoshinari (sans oublier Akira Yamaoka aux musiques originales).
Récemment, l’univers de la série a été élargi. Un préquel en manga a été traduit en français, permettant de combler un peu le manque de développement de certains personnages, et une seconde saison a été annoncée, toujours produite par le studio Trigger. On l’attend donc avec autant d’impatience que d’appréhension, car il ne faudrait pas gâcher le bel exploit que constitue cette première transposition qui a su dépasser son statut originel de produit secondaire pour devenir une série à part entière, débordant de talent et de savoir-faire, témoignant d’une affection sincère pour ses personnages et pour le genre qu’elle aborde. On aurait difficilement pu espérer plus.
En attendant, on est plus qu’heureux de se replonger dans Night City grâce à cette belle sortie physique proposée par All the anime. Trois éditions blu-ray sont disponibles : une standard en boîtier Amaray, un steelbook collector, et aussi une magnifique édition deluxe limitée, avec un coffret reprenant un somptueux visuel de Yoh Yoshinari et de nombreux bonus. Carte métallique, poster du visuel, reproductions de poses clés et surtout, deux livrets généreux (le storyboard du dernier épisode d’une part, et un autre comprenant illustrations, settei, décors, poses clés et une dizaine de pages d’interview avec Imaishi lui-même ainsi que les scénaristes).


