20 ans de Doki-Doki – Partie 1 : 2006-2015, quand tout s’est construit
En 2026, c’est un autre éditeur qui fête un anniversaire marquant : les éditions Doki-Doki ont 20 ans ! Loin des catalogues qui débordent de titre ou des énormes blockbusters, cette collection de la maison Bamboo a tracé son propre chemin et a gravi toutes les marches de l’édition manga, et peut fêter cette année sa deuxième décennie la tête haute.
Pour revenir sur ce parcours et cet anniversaire, Journal du Japon vous propose ce weekend un entretien en deux parties avec Arnaud Plumeri, créateur et dirigeant de Doki Doki. Une interview fleuve, comme on les aime, et que nous vous laissons découvrir sans plus attendre.
Bonne lecture !

2006 : premiers battements de coeur
Bonjour Arnaud, merci pour ton temps. Nous sommes là pour les 20 ans de Doki-Doki, donc commençons par le début. Redis-nous un peu comment ça a commencé pour toi, cette aventure.
Tout commence avec ma passion pour la bande dessinée au sens large, c’est-à-dire un mix entre comics, BD et manga. Quand je rejoins Bamboo Édition, fin 2002, il y a encore très peu de mangas en France, ce marché est encore balbutiant.
Quand j’arrive dans cette maison d’édition, je fais vraiment tous les métiers, à plein de postes différents. Je répétais aussi à mon patron, Olivier Sulpice, que je voulais que l’on se lance dans le manga, et ce pour plusieurs raisons.
D’abord, je ne voulais pas qu’on loupe le train qui était en marche. Ensuite, tout ce qui était trop franco-français m’ennuyait un peu. J’avais aussi envie d’élargir mes horizons, de découvrir quelque chose de nouveau. À l’époque, je ne connaissais encore le manga que de très loin. Je n’avais pas fait d’études de japonais, mais j’avais un parcours de passionné de BD, qui plus est biberonné aux dessins animés japonais comme beaucoup d’autres, comme beaucoup de directeurs de collection de ma génération.

Et donc quatre années se passent. On arrive en 2006 et tu finis par les convaincre.
Voilà, cela a pu se faire en 2006, quand Bamboo a eu les reins un peu plus solides avec des séries qui se sont bien installées, comme Les Profs notamment. Ainsi, nous avons pu lancer une collection de manga, en collaboration avec Sylvain Chollet, avec qui j’ai travaillé en binôme pendant un certain nombre d’années.
Sylvain Chollet avait eu l’avantage par rapport à moi de vivre au Japon, d’être traducteur de best-sellers. Pour ouvrir les portes des éditeurs japonais, c’était plus facile d’avoir quelqu’un sur place.
Pour ma part, je me suis concentré dans les premiers temps sur la partie française, tout en découvrant un peu le métier sur le tas, parce qu’entre la BD et le manga, je me suis rendu compte qu’il y avait d’énormes différences.
À cette époque, j’ai acheté des mangas à la pelle pour parfaire ma culture. Je lisais Basara, Leviathan, et il y avait des choses que je connaissais déjà depuis longtemps comme Gunnm et Dragon Ball, évidemment.
Pour resituer un peu la période, la France est en plein boom de Naruto.
Complètement. Il n’y avait que Naruto dans les yeux des lecteurs qui étaient, par rapport à aujourd’hui, presque uniquement adolescents, voire de jeunes ados. Le public n’était pas aussi étendu que maintenant et il y avait peu de variété dans le lectorat, même s’il y avait aussi des gens plus âgés, des fans plus hardcore on va dire, qui lisaient déjà des œuvres en japonais et qui allaient au-delà de ce que les éditeurs de l’époque proposaient.
Mais sinon, le public était essentiellement constitué de très jeunes lecteurs. Pour autant, le manga n’était pas une lecture de masse chez les jeunes générations. Quand, à cette époque, je recevais des stagiaires de troisième, il n’y avait que deux ou trois personnes qui lisaient du manga dans leur classe, tout le reste n’en lisait pas.
Et maintenant, quand j’en reçois, c’est l’inverse. (Rires)
Pour faire un premier parallèle sur les 20 ans écoulés, on peut dire que le manga s’est vraiment imposé culturellement.
Oui, ce n’est plus du tout une mode passagère comme on l’a dit pendant une bonne décennie. C’est vraiment devenu un art de vivre chez plein de gens, que ce soit le manga mais aussi la culture qui en découle, la culture japonaise. On le voit en devanture de magasins, sur les vêtements : le manga et la culture japonaise sont partout et cette culture a trouvé sa place dans la culture populaire française.
Il faut dire qu’en 20 ans, les ados ont grandi et ont continué à lire du manga, mais en essayant des choses différentes, notamment du seinen et aussi des choses plus pointues, ce qui a contribué à élargir le marché du manga français.
Ces ados sont devenus des adultes et maintenant ils mettent des mangas dans les mains de leurs enfants là où, avant, les parents étaient très méfiants. Je ne dis pas qu’il n’y a plus de parents réfractaires mais, désormais, le manga touche toutes les couches de la société.
C’est pour ça que le manga s’est vraiment bien implanté en 20 ans et que, même si le marché baisse en ce moment, il retrouvera toujours son centre de gravité. Ce n’est plus une mode réservée à quelques ados boutonneux, c’est une culture transgénérationnelle.
C’est un schéma que l’on retrouve dans beaucoup de secteurs culturels, comme l’animation japonaise ou le jeu vidéo : une première génération assez jeune, accompagnée par quelques rares adultes précurseurs, défriche le terrain sous l’œil méfiant et dubitatif de leurs aînés. Puis ces marchés deviennent des industries culturelles qui s’imposent et dont la culture se transmet avec le temps entre les générations.
Le manga en est là aujourd’hui, et son universalité en fait un vecteur de transmission assez génial. Car on peut parler de tout, à ses enfants, avec le manga : guerre, amitié, esclavage, amour, couches sociales…
De toute façon, la meilleure façon de transmettre — et moi c’est vraiment ce qui me plaît le plus dans mon métier, la transmission — c’est quand tu peux accompagner tes enfants dans cette aventure, leur transmettre ça.

Les premiers mangas que j’ai fait lire à mes enfants, c’était Félin pour l’autre publié chez nous. Ils avaient 7 ans, donc ils étaient en début d’apprentissage de la lecture. Mais, tous les soirs, je lisais avec eux et ils ont adoré.
Ça a été l’occasion de leur expliquer qu’au Japon, on lisait dans l’autre sens, et aujourd’hui c’est tout à fait naturel chez eux. Contrairement à ce que certains peuvent croire, la lecture dans le sens inverse ne perturbe pas les enfants.
Et puis en plus, ce qui est bien, c’est de pouvoir choisir avec eux ce qui correspond à leurs goûts, tout en veillant à ne pas leur donner n’importe quoi… ça fait partie de l’éducation. On ne leur donne pas L’Attaque des Titans dès le début. (Rires)
C’est comme pour le cinéma, on ne montre pas n’importe quel film à nos enfants au début.
Tu parlais de jeu vidéo aussi tout à l’heure et c’est vrai qu’on retrouve certains schémas, certaines évolutions communes. Je m’intéresse aussi beaucoup au rétrogaming et, au début du jeu vidéo en France, j’avais acheté un Amstrad CPC pour y faire de la programmation en Basic. J’entendais des discours comme quoi « les jeux vidéo, ça rend bête » ou « attention, il y a des jeux vidéo satanistes ».
Après, il y a eu le même discours quand il y a eu les anime au Club Dorothée ou à Récré A2, avec notamment Ségolène Royal qui expliquait que c’était dangereux pour les enfants. Puis la même chose pour les mangas. Même avant tout ça, il y a aussi eu une défiance à l’égard du jeu de rôle. On peut citer de nombreux exemples de ce type.
Heureusement, maintenant, tous ces loisirs sont devenus des variantes de la culture populaire, et ils sont assimilés. Il y aura toujours des réfractaires, mais c’est beaucoup plus facile à vivre. C’est même parfois un art de vivre.
En plus, depuis quelques années, le manga joue son rôle dans une bataille pour la lecture. Il permet de faire lire les plus jeunes, face aux écrans qui prennent de plus en plus de place. Donc il a cette vertu-là aussi.
Complètement, le manga est génial pour ça. Il se trouve que je fournis régulièrement des mangas au collège de mes enfants et, à chaque fois, j’ai des retours très positifs… Ils sont toujours très bien accueillis.
Alors, si on revient à l’histoire de Doki-Doki sur les moments clés et marquants pour toi… Qu’est-ce qui viendrait en tête ?
En fait, forcément, ce sont des moments où je compare la situation d’aujourd’hui de Doki-Doki et celle d’avant.
Je me souviens qu’en 2006, j’ai participé à ma première édition de Japan Expo. J’étais tout seul sur le stand avec quatre titres et deux mètres carrés. Pour autant, j’étais content car j’avais pu vendre 300 exemplaires.
En plus, c’était formateur : j’écoutais beaucoup les gens, j’essayais d’apprendre. Et c’est assez symbolique de mes premières années, du parcours et de ma philosophie à l’époque : ça a été vraiment une découverte de tous les instants pour moi, que ce soit au niveau du marché, des publications et aussi, bien sûr, des éditeurs… notamment la façon très particulière de travailler avec les éditeurs japonais.
J’ai donc appris sur le tas, même si je savais déjà des choses… mais je suis reparti de zéro par rapport à ce que je savais de la bande dessinée. C’était hyper enrichissant.
Est-ce que tu dirais que ces débuts étaient difficiles ?

En fait, les trois-quatre premières années, Doki-Doki a failli s’arrêter. C’était très stressant, nous perdions beaucoup d’argent. Nous débutions, nous ne savions pas encore comment trouver les lecteurs et quels titres lancer. Nous avons essayé un peu toutes les sortes de genres et nous avions des succès critiques, mais pas de succès commerciaux. C’était compliqué.
En plus, quand tu es dans une maison d’édition généraliste de BD, ta collection manga n’est pas ce qui fait vivre la boîte. Donc si ça ne marche pas, on ne va pas te laisser couler la société et on peut te dire qu’il est temps d’arrêter les frais. Donc, oui, c’était difficile. Mais mon patron m’a fait confiance et je lui suis très reconnaissant pour sa patience.
Et puis, petit à petit, j’ai pris de plus en plus mes aises, j’ai compris que ce qui marchait en France n’était pas forcément ce qui marchait au Japon. J’ai aussi appris à communiquer différemment sur nos titres et à comprendre ce qui pouvait fonctionner dans l’Hexagone. C’est ainsi que sont arrivés certains titres qui ont commencé à porter Doki-Doki.
Il y a eu Sun-Ken Rock en 2008. Ça a commencé, comme toutes nos ventes, très faiblement. Nous devions en vendre quelque chose comme 4 000 exemplaires, ce qui n’était pas énorme. Mais nous étions contents car cela signifiait que le manga était rentable. Maintenant, 20 ans plus tard, la série est à un million d’exemplaires vendus.
Je me souviens aussi d’Otaku Girls, une série qui avait fait parler d’elle. Nous avions eu un prix à Japan Expo, qui avait contribué là aussi à nous faire connaître et qui était une reconnaissance pour nous. D’ailleurs, à l’occasion des 20 ans de Doki-Doki, nous allons la ressortir en édition collector, en grand format.
Bonne nouvelle ça !
Exactement. Nous allons un peu réactualiser la traduction pour cette édition, mais je pense que comme Otaku Girls parle des fans de manga, des fans de boy’s love et de leur univers, il y a quelque chose d’assez intemporel. Forcément, au sein des nouvelles générations, il y en a beaucoup qui sont passés à côté, donc ça vaut la peine de le reproposer.


Sun-Ken Rock, comme d’autres titres chez vous, fait désormais partie du patrimoine français du manga. Sun-Ken Rock pour le segment du furyô, aux côtés de Masanori Morita chez Tonkam par exemple, mais il a aussi permis de faire connaître Boichi !
D’ailleurs, nous avons fait découvrir plusieurs auteurs qui ont ensuite été publiés chez d’autres éditeurs. C’est le cas de Boichi, mais je me souviens aussi de Yûko Osada, dont on avait publié Gear Rally puis C[SI:], prix 2007 du meilleur shônen à Japan Expo, face à Death Note à l’époque — ce n’est pas rien. Ce mangaka a ensuite été publié chez Ki-oon.
Ces prix étaient des encouragements, ça nous indiquait que nous étions sur la bonne voie.
Mais, évidemment, quand je repense aux débuts, je ne pense pas seulement aux satisfactions, je pense aussi aux déceptions. J’évoquais tout à l’heure certaines mauvaises ventes et parmi celles-là, il y a eu Full Ahead! Coco, de Hideyuki Yonehara, qui était mon gros coup de cœur de lecteur.
Nous avons pourtant essayé plein de promo, sur les 30 volumes, puis on a sorti 13 volumes de Dämons du même auteur. Mais le mangaka n’a jamais convaincu en France. Quelques années plus tard, sa série Dragon Seekers a été publiée aux éditions Komikku, mais ça n’a pas pris non plus.
Cela t’apprend que malheureusement, parfois, il y a des titres sur lesquels il ne faut pas s’acharner. Surtout quand l’on ne dispose pas de finances infinies ou que cela devient nocif pour le reste de ton catalogue.


C’est comme cela qu’on évolue et que l’on arrive à durer…
En effet, petit à petit, les choses se sont normalisées. Doki-Doki a gagné en image de marque, les ventes ont augmenté. Mais cela s’est fait doucement.
L’histoire de Doki-Doki est celle d’une progression lente, rien de fulgurant, parce que nous ne sommes jamais partis sur le principe de dépenser énormément pour avoir de grosses licences. J’ai toujours eu, comme d’autres éditeurs chez Bamboo de toute façon, cette gestion du père de famille, où on regarde, on observe, sans se précipiter. Et comme nous perdions de l’argent sur les premières années, il fallait vraiment y aller prudemment dans nos mises.
Sun-Ken Rock nous a donc bien aidés, mais il a fallu environ 9-10 ans avant de prendre notre envol. Je dirais que c’est à partir de 2015 que ça a vraiment décollé.
Quels étaient vos titres à cette époque, vos nouveautés ?
Cela coïncidait avec la sortie de nos séries de fantaisie et notamment des isekai comme Rising of the Shield Hero, puis Mushoku Tensei, suivi de The Eminence in Shadow…
Nous répondions à une demande sur les isekai. Au Japon, il y en a énormément, mais à l’époque, en France, il y en avait très peu par rapport à aujourd’hui. Comme nous étions parmi les premiers à en publier, je pense que nous avons pu obtenir des titres de qualité, et cela nous a vraiment portés.
L’autre chose qui a boosté Doki-Doki, en parallèle de Sun-Ken Rock puis plus tard les isekai, ce sont nos séries sur les chats.



Les fameuses, une de vos marques de fabrique désormais !
Si, à titre personnel, j’ai toujours été fan de mondes imaginaires, et donc de titres de fantaisie comme je viens de citer… Les animaux, c’est quelque chose qui m’a toujours beaucoup aidé. J’ai toujours eu une affection particulière pour les chats.
En plus, ce que j’adore avec ce genre de titres, c’est qu’ils sont tout public. Bon, là aussi, l’offre est immense sur les animaux, et il y a de tout. Mais ceux que nous avons pris peuvent être mis dans des mains d’enfants comme dans celles d’adultes amateurs de chats.
Nous avons donc sorti d’autres titres avec des animaux, et petit à petit nous avons créé une collection qui ne s’est officialisée que cette année en fait.
Ok donc Doki-Doki ce sont des mondes imaginaires, des animaux…
Et la troisième partie, c’est ce qui correspond aussi à mes goûts : c’est un mélange d’émotions et de folklore japonais. Avec Ken’en — comme chien et singe par exemple, qui était un énorme coup de cœur. Moi qui étais fan de Princesse Mononoke, je m’y retrouvais à fond.

La série a très bien marché, elle continue d’ailleurs à bien se vendre (250 000 exemplaires écoulés).
Et après, nous avons essayé de sortir des séries courtes avec pas mal d’émotions, un peu dans la veine de Your Name.
Donc on peut dire que les 3 piliers de Doki-Doki, c’est ça : la fantaisie, les animaux et l’émotion. Mais ça ne veut pas dire que nous ne faisons pas d’autres choses à côté, nous ne nous interdisons pas d’avoir des coups de cœur.
Après, l’émotion, ça va aussi avec votre nom. On rappelle que Doki-Doki, c’est le cœur qui bat… mais c’est plus subtil que ça, de souvenir. Redis-nous ?
C’est le cœur qui bat la chamade quand il y a une vive émotion.
D’ailleurs, à l’époque où nous cherchions le nom, notre première idée, c’était d’appeler ça Také, parce que ça veut dire « bambou » en japonais.
Et, heureusement, Delcourt a dit non, car ils avaient déjà une collection qui s’appelle Také. Je dis « heureusement » parce qu’avec le recul, aujourd’hui, nous nous serions pris plein de jeux de mots désagréables comme « vous vous êtes pris un Také »… ça m’aurait vite agacé je crois. (Rires)
En fait, Doki-Doki est une onomatopée qui correspondait bien à ce que nous voulions transmettre, à savoir nos coups de cœur de lecteur… peu importe le genre, parce que le manga est tellement riche que l’on peut trouver de bons titres quelle que soit la catégorie.
En plus, la sonorité du mot est sympathique, elle a quelque chose de positif, les gens aiment bien ce mot. Donc voilà, j’en suis très content.
Pour en revenir aux moments marquants… nous étions arrivés en 2015.
En 2015 justement, à Japan Expo, il y a eu la venue de Boichi. Cela a été vraiment épique à tous les points de vue.
Tout d’abord, c’était la première fois que nous faisions venir un auteur. C’est un auteur coréen qui a été invité avec son agent japonais et sa manager coréenne, qui est sa femme. Nous avions aussi bien des traducteurs coréens que des traducteurs japonais.
Ensuite, c’est tombé sur un été de canicule, où il a fait 40 degrés à Paris. C’est là que la climatisation de Boichi est tombée en panne. Comme il était — et qu’il est toujours — un bourreau de travail, dès qu’il avait une minute à lui, il travaillait sur ses planches. L’absence de climatisation lui a fait péter un câble et nous avons dû lui trouver une chambre à la dernière minute… et pas n’importe laquelle, puisque nous lui avons pris la plus belle suite de l’hôtel Pullman à Montparnasse.
Puis, il y a eu une tournée de dédicaces, qui s’est très bien passée, mais qui était épuisante. Il en a d’ailleurs parlé et a mis une photo de toute l’équipe dans les derniers tomes de Sun-Ken Rock, donc je pense que ça l’a marqué aussi.
Pour refaire un pont avec le présent, nous avons d’ailleurs sorti un artbook que nous avons « remastérisé » il y a deux ans, après avoir tout écoulé de l’édition précédente. C’est une création qui n’existe pas au Japon. Là, je pense qu’avec les deux éditions de l’artbook, nous en avons vendu 15 000 exemplaires, donc c’est pas mal du tout pour ce genre de recueil.
Cet artbook me ramène aussi, en tout cas la première version, à toute la période où je travaillais seul à mon bureau. Même si je travaillais au sein de Bamboo, je n’avais personne de Doki-Doki à mes côtés puisque Sylvain Chollet était au Japon et Arnaud Delage, mon bras droit, traducteur notamment sur Sun-Ken Rock, était en freelance. La graphiste de Doki-Doki était une graphiste Bamboo, donc pareil, c’était du ponctuel.
J’ai eu pas mal de stagiaires bien sûr, mais il a fallu attendre 2015 avant de pouvoir les embaucher… heureusement, pour ne pas y laisser ma peau ! (Rires)
C’est aussi pour ça que c’est une période clé pour l’histoire de Doki-Doki. Petit à petit, j’ai pu recruter des graphistes, une assistante éditoriale, puis une autre. Arnaud Delage est toujours là avec tout son spectre de compétences qui s’est élargi avec les années. Je me suis aussi créé une petite constellation d’ex-stagiaires, de traducteurs, de freelances etc.

On retrouve une partie de ces gens sur votre stand à Japan Expo. J’ai toujours trouvé le stand de chez Doki-Doki un peu différent des autres… pas visuellement parlant, mais parce que l’on prend plaisir à retrouver des habitués chaque année, avec des traducteurs notamment, et une belle ambiance, qui représente un peu l’âme et la « famille » Doki-Doki.
C’est issu d’une volonté personnelle : je voulais que nous restions proches de nos lecteurs. Nous avions de bonnes relations avec nos traducteurs et je souhaitais leur proposer ce genre de rencontres, car ça leur permet de sortir un peu de chez eux. C’est un métier où l’on passe quand même beaucoup de temps enfermé chez soi, donc je trouvais gratifiant de les faire venir à la rencontre de leur lectorat.
Parfois, il y en a qui font des dédicaces aux lecteurs. En général, ils rougissent quand ça leur arrive, mais c’est génial parce que les lecteurs parlent la même langue qu’eux en fait.
Chez les lecteurs aussi, nous avons des habitués qui viennent tous les ans, qui nous font des cadeaux, des choses comme ça. C’est un chouette moment.
Pour moi, c’est hyper important que les personnes présentes sur le stand de Doki-Doki soient les membres de l’équipe, ceux qui travaillent sur les séries toute l’année : les graphistes, les attachés de presse, bien sûr, les personnes de l’édito, mais aussi les traducteurs, quand on peut les faire venir. C’est fondamental.
Ça nous donne l’impression de venir vraiment chez Doki-Doki, là où il y a quelque chose de plus anonyme sur d’autres stands. Même s’ils font du très bon travail et qu’il y a des stands parfois magnifiques, c’est différent. Chez Doki-Doki, en général, on y reste un peu plus longtemps que chez les autres.
Ensuite, comme tu évoques ton attachement à ton équipe et notamment aux traducteurs, je voulais te faire rebondir sur une actualité de ces derniers mois. Quel regard portes-tu sur l’arrivée assez massive de l’IA dans la traduction ?
Honnêtement, dans mon travail quotidien, j’utilise l’IA pour certaines choses, pour automatiser des calculs de relevés de droits par exemple. Je gagne un temps fou et c’est très bien.
Par contre, s’il n’y a plus d’humain pour retranscrire les émotions d’un manga, je trouve que l’on marche sur la tête. Pour moi, vraiment, les traducteurs sont des auteurs. Ils ont un contrat et touchent des droits d’auteur quand les mangas se vendent bien.
Je ne veux pas perdre ce lien, même si évidemment, avec le temps, il y a des nouveaux traducteurs et des nouvelles traductrices qui arrivent et qui en remplacent d’autres. Nous ne sommes pas forcément de la même génération, mais je tiens quand même à ce qu’il y ait une sensibilité humaine dans ce que nous proposons.
Après, il ne faut pas se leurrer : des titres traduits avec des IA au format numérique, ça a déjà commencé au Japon et ça va arriver.
Donc j’ai envie de garder notre fonctionnement actuel. Dans le domaine de la création artistique, comme je suis aussi un auteur, l’IA provoque chez moi des réactions assez épidermiques. Lorsque tu mets ton âme dans une œuvre, tu ne la confies pas à un ordinateur derrière.
Ca semble évident en effet.
C’est ainsi que se finit la première partie de notre entretien, qui décrit la génèse et l’identité des éditions Doki Doki, ainsi que le début de leur parcours. Demain, place à la période 2015-2026 et leur année anniversaire où cette petite maison nous montrera… qu’elle a bien grandi !
