Une histoire du paludisme au Japon

Il y a 5 ans, en 2021, les Yaeyama étaient inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO. Difficile d’imaginer que ce chapelet d’îles paradisiaques ont été un terrain de propagation du paludisme, une maladie tropicale plutôt associée à l’Afrique subsaharienne qu’au Japon, jusqu’aux années 1960. Retour sur une histoire méconnue.

Des confettis en mer de Chine orientale. L’archipel des Yaeyama, au sud de la préfecture d’Okinawa, est minuscule et isolé : situé à 2 000 km de Tokyo et à seulement 300 km de Taïwan, sa superficie totale s’élève à 600 km², soit une surface deux fois inférieure à celle de la Martinique. Les 14 îles ne comptent que 50 000 habitants, à peine 4 % de la population totale d’Okinawa et l’équivalent d’une ville comme Bastia.

Ce peuplement très faible est lié à un facteur peu connu : la prévalence historique du paludisme, une maladie tropicale plutôt associée à l’Afrique subsaharienne qu’au Japon dans l’imaginaire collectif. En effet, la végétation luxuriante des îles Yaeyama, dont la biodiversité exceptionnelle leur a valu d’être inscrites au patrimoine mondial naturel de l’UNESCO en 2021, est prisée des moustiques. Parmi ces insectes suceurs de sang, ceux du genre Anopheles sont connus pour être le principal vecteur de la maladie, aussi appelée malaria. L’infection se traduit par une forte fièvre, des maux de tête et des vomissements. Sans traitement rapide, elle peut entraîner la mort. Avant son éradication en 1962, il y a moins de 70 ans, le paludisme a joué un rôle structurant dans l’histoire des Yaeyama.

Aujourd’hui fleuron touristique du sud du Japon, les paysages luxuriants des îles Yaeyama ont longtemps été inhospitaliers en raison du paludisme (Wikimedia Commons)

Dès le Moyen-Âge, une régulation démographique mise à mal par le paludisme

Remontons quelques siècles en arrière, à l’époque du royaume de Ryûkyû. Cette entité indépendante, tributaire de l’Empire chinois et du shogunat japonais, a gouverné la région entre 1429 et 1879. Si le cœur de l’activité politique se trouve sur l’île principale d’Okinawa, le royaume de Ryûkyû contrôle également les Yaeyama, à 400 km au sud.

Depuis Shuri, sa capitale, le souverain procède régulièrement à des déplacements de population. Ces régulations visent à pallier la pénurie de nourriture et de ressources, qui surviennent quand une île devient trop peuplée. Des paysans de Kuroshima et Taketomi sont ainsi envoyés défricher de nouvelles terres fertiles à Ishigaki ou Iriomote. Seulement, ces îles moins peuplées, voire désertes, le sont en raison du paludisme, présent de manière endémique. Résultat, la plupart des habitants forcés de s’installer sur les îles touchées par la maladie reviennent rapidement dans leur région d’origine. En résumé, les efforts de régulation démographique initiés par le royaume de Ryûkyû sont rarement suivis d’effets sur le long terme.

Au cœur des bouleversements du 20e siècle

Comme ailleurs au Japon, le début de la restauration de Meiji, en 1868, va être une période de bouleversement pour les îles Yaeyama. Occasionnant de nombreux changements majeurs, à la fois en termes de politique intérieure et de relations internationales, elle constitue un tournant brutal pour Okinawa : après plusieurs années de tensions, le royaume de Ryûkyû est finalement absorbé par le Japon en 1879.

Les îles Yaeyama, elles, font l’objet d’un intérêt croissant de la part des nouveaux administrateurs d’Okinawa. Certes, il ne s’agit pas de vastes étendues comme Hokkaidô, l’île la plus septentrionale du Japon, qui accueille des colons par dizaines de milliers. Mais leur faible densité démographique et leur climat propice à l’agriculture vont les transformer en terres d’accueil pour des pionniers venus de différents horizons : anciens nobles de Shuri, pêcheurs, et même immigrants venus de l’île de Taïwan toute proche, devenue une colonie japonaise en 1895.

Pendant le premier quart du 20e siècle, l’économie des Yaeyama va connaître une croissance inédite. Elle s’appuie en particulier sur l’exportation de produits agricoles et issus de la pêche. Puis, pendant les deux conflits mondiaux, c’est l’essor des mines de charbon, les seules de la préfecture d’Okinawa. La population des îles Yaeyama étant éparse, les travailleurs se retrouvent rapidement en nombre insuffisant alors que la demande de charbon explose. Au début des années 1930, le gouvernement tente d’inciter à l’installation dans l’archipel tropical contre une subvention. En vain : les candidats au départ se font rares, rebutés par les conditions de vie difficiles et la perspective de contracter la malaria.

Dans les mines de charbon exploitées au cœur de la jungle, pendant les années 1930, les ouvriers contractent rapidement le paludisme (Wikimedia Commons)

Bientôt, les autorités ne se basent plus sur le volontariat. Les Yaeyama deviennent un bagne, où les prisonniers sont envoyés dans les mines. Contraints de trimer dans des villages de fortune bâtis en pleine jungle, ils souffrent rapidement de malnutrition et de maladies, comme le béribéri… et le paludisme, transmis par les moustiques qui les assaillent.

Le traumatisme du « paludisme de guerre »

Avril 1945, alors que la Seconde Guerre mondiale touche à sa fin, l’île principale d’Okinawa est le théâtre d’affrontements sanglants qui feront 240 000 morts, dont la moitié de civils. À 400 km au sud, les Yaeyama, elles, sont épargnées par les combats terrestres : la poignée de bombardements aériens n’occasionnent que peu de victimes.

Pourtant, l’armée japonaise fait le choix d’évacuer plusieurs milliers de personnes en prévision de ces raids. Les civils sont envoyés dans des zones infestées de moustiques, propageant le paludisme. Le principal médicament, la quinine, n’est pas disponible. Les conséquences de cette évacuation malavisée sont tragiques : la moitié des 31 000 habitants de l’archipel contractent la malaria et 10% en meurent, soit 3 600 personnes. Sur Hateruma, l’île la plus durement touchée, ce sont 99 % des 1 600 habitants qui tombent malades. Près de 500, soit 30 %, ne s’en relèvent pas. Une expérience traumatisante, aujourd’hui connue sous le nom de « paludisme de guerre » (sensô mararia).

Il faudra attendre la fin de la guerre pour que le problème du paludisme soit enfin pris à bras le corps. Les occupants américains, qui s’installent à Okinawa en 1945 et y resteront jusqu’en 1972, sont aussi gênés que les habitants par cette maladie incapacitante qui empêche leur implantation durable dans la région. Ils invitent donc le spécialiste de l’époque, David J. Wyler, qui met au point une stratégie pour se débarrasser des moustiques. Finalement, la malaria est éradiquée dans les îles Yaeyama en 1962, il y a moins de 70 ans.

Un héritage oublié

De nos jours, le cœur de l’activité économique des Yaeyama s’est déplacé des mines de charbon vers l’industrie touristique. L’environnement préservé de l’archipel se prête à la randonnée, le kayak et la plongée, autant d’activités de plein air prisées des voyageurs. Ils étaient 1,2 million en 2023, contre 300 000 en 1991. Une augmentation confortée par l’inscription des îles, en 2021, au patrimoine mondial naturel de l’Unesco.

Deux mémoriaux, à l’abri des regards, commémorent l’histoire du paludisme dans les îles Yaeyama (Wikimedia Commons)

Seules deux stèles discrètes, loin des itinéraires touristiques, permettent de se souvenir du rôle majeur qu’a joué le paludisme dans l’histoire des Yaeyama. La première, à 15 minutes en voiture au nord du centre-ville d’Ishigaki, est dédiée aux victimes du « paludisme de guerre » en 1945. La seconde, à 10 km au nord de l’aéroport de l’île, célèbre l’aboutissement de la lutte contre la malaria dans l’archipel, en 1962.

Ailleurs dans le monde, cette maladie grave fait toujours des ravages. En 2023, 260 millions de personnes ont contracté le paludisme, principalement en Afrique subsaharienne, et 600 000 en sont décédées. Son éradication globale à l’horizon 2030 fait partie des objectifs des Nations unies.

Sources

Chihiro Matsumoto. 「戦争マラリアは地獄だった」 沖縄の美しい島々で起きた悲劇の教訓 (« Le paludisme de guerre, c’était l’enfer » Les leçons de la tragédie qui a frappé les belles îles d’Okinawa). Asahi with Planet, 25 avril 2023. Disponible en ligne (en japonais) : https://www.asahi.com/withplanet/article/10835027

Takeshi Miki. 「八重山合衆国」の系譜 (Généalogie de la “république des Yaeyama”). Nanzansha, 2010.

« Quatre sites naturels et trois sites culturels ajoutés à la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO ». Convention du patrimoine mondial de l’Unesco, 26 juillet 2021. Disponible en ligne : https://whc.unesco.org/fr/actualites/2318/

“八重山入域観光統計” (Statistiques sur le tourisme dans les Yaeyama). Préfecture d’Okinawa, 11 novembre 2024. Disponible en ligne (en japonais) : https://www.pref.okinawa.jp/kensei/kencho/1014074/1017188/1017218/1024884/1011861.html

Clément Dupuis

Japonophone, j'ai eu l'occasion de partir en échange universitaire à Okinawa, au sud du Japon. Je suis tombé amoureux de cette région, au point de produire le podcast "Fascinant Okinawa" autour de son histoire et de sa culture. J'ai également travaillé 3 ans et demi au bureau du CNRS à Tokyo, une expérience qui m'a donné envie de partager avec le public les "success stories" de la collaboration scientifique franco-japonaise. Enfin, je suis un grand lecteur et vous proposerai à l'occasion des articles sur ce thème!

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