Shoko Kawata, la première maire japonaise à prendre un congé maternité

Le 20 juillet, Shoko Kawata, 35 ans, plus jeune maire du Japon et à la tête de la ville de Yawata (département de Kyoto), cédera temporairement son fauteuil pour débuter son congé maternité. Une première dans l’histoire politique japonaise qui dépasse largement le cadre de cette municipalité. Entre crise démographique, faible représentation des femmes et persistance des normes de genre, ce congé maternité relance un débat de fond : le Japon est-il réellement prêt à voir les femmes exercer le pouvoir… sans renoncer à leur maternité ?

Photo libre de droits (Magnific.com)

À première vue, l’événement peut sembler anodin et dans de nombreuses démocraties, il ne constituerait qu’une simple parenthèse dans la vie d’une élue. Au Japon, il est historique. Car si la continuité administrative est garantie par les mécanismes prévus pour les collectivités locales, cette passation de pouvoir révèle surtout un angle mort des institutions, qui n’ont jamais réellement été pensées pour accueillir la maternité de leurs responsables politiques.

L’annonce de ce congé, faite à la mi-juin, avait déjà suscité de nombreuses réactions. À l’approche du départ effectif de la maire, le débat refait surface dans les médias japonais et sur les réseaux sociaux. Entre messages de soutien et critiques dénonçant une interruption du mandat, l’affaire met en lumière les attentes parfois contradictoires auxquelles restent confrontées les Japonaises exerçant des fonctions publiques.

Vide institutionnel et plafond de verre

Contrairement aux salariées du secteur public ou privé, les maires japonais ne bénéficient pas d’un véritable congé maternité inscrit dans leur statut. La municipalité de Yawata a donc dû organiser une solution inédite. Le vice-maire assurera la gestion quotidienne de la ville tandis que la maire conservera un suivi des dossiers les plus importants lorsque cela sera possible.

Cette organisation exceptionnelle met en évidence une réalité rarement évoquée. Si aucun cadre spécifique n’existe, c’est tout simplement parce qu’aucune femme ne s’était jusqu’ici retrouvée dans cette situation. L’événement témoigne ainsi de la très faible présence féminine à la tête des exécutifs locaux japonais.

Le Japon reste aujourd’hui l’un des pays du G7 où les femmes sont les moins représentées dans les institutions politiques. Selon l’Union interparlementaire, elles occupent environ 14,6% des sièges de la Chambre des représentants, contre 36,2% en France et 44,7% en Suède. La moyenne mondiale atteint elle-même 27%, le Japon se situe donc très en dessous. À l’échelle locale, leur présence est encore plus marginale. D’après le Livre blanc japonais sur l’égalité entre les femmes et les hommes, seules 64 des 1 740 municipalités étaient dirigées par une femme à la fin de l’année 2024, soit 3,7 %. En France métropolitaine, les femmes représentaient environ 21 % des maires à la fin de l’année 2025. La comparaison montre que le pouvoir exécutif local reste masculin dans les deux pays, mais dans des proportions particulièrement marquées au Japon.

Ce retard s’explique en partie par l’histoire politique du pays. Ce n’est qu’en 1945 que les Japonaises obtiennent le droit de vote. Elles participent pour la première fois à des élections nationales l’année suivante, en 1946. Cette réforme est adoptée dans le contexte de l’occupation étasunienne, mais s’inscrit aussi dans les revendications de longue date des mouvements féministes japonais, actifs depuis la fin du XIXe siècle. Pourtant, près de 80 ans plus tard, leur accès aux responsabilités demeure limité.

Pour la politologue Mari Miura, professeure à l’université Sophia de Tokyo et spécialiste de la représentation politique des femmes, le principal obstacle ne réside pas dans le comportement des électeurs, mais dans celui des partis politiques. Ceux-ci investissent encore peu de candidates et restent largement structurés autour de réseaux masculins, où les carrières se construisent souvent au sein de cabinets ministériels, d’administrations ou de dynasties politiques.

Sanae Takaichi, une première ministre très conservatrice

La décision de Shoko Kawata intervient quelques mois après une autre première historique pour les Japonaises. En octobre 2025, Sanae Takaichi est devenue la première femme à diriger le gouvernement du pays. Issue de l’aile conservatrice du Parti libéral-démocrate, son accession au pouvoir ne représente toutefois pas une rupture avec l’ordre politique établi. Elle en reprend largement les positions et les codes, au point de ne guère bousculer un système longtemps façonné par des hommes. Opposée notamment à la possibilité, pour les époux, de conserver des noms de famille différents après le mariage, ainsi qu’à l’ouverture de la succession impériale aux femmes, elle incarne ainsi une avancée symbolique sans véritable remise en cause des structures qui limitent l’émancipation féminine.

Lors de son discours de victoire à la tête du Parti libéral-démocrate, Sanae Takaichi a promis de « travailler, travailler, travailler, travailler et travailler ». Elle a également déclaré qu’elle abandonnait, pour elle-même, l’idée d’un équilibre entre vie professionnelle et vie privée, tout en appelant les membres de son parti à « travailler comme des chevaux de trait ». Ses propos ont suscité une vive polémique dans un pays marqué par le karôshi, la mort liée au surmenage. Le Conseil national de défense des victimes de karôshi a notamment demandé le retrait de ces propos, estimant qu’ils risquaient d’encourager les journées de travail excessivement longues. Cette formule est révélatrice d’un modèle politique fondé sur la disponibilité totale et le sacrifice de la vie privée, précisément celui qui rend l’exercice du pouvoir particulièrement difficile pour les femmes assumant encore l’essentiel des responsabilités familiales.

Le Parti libéral-démocrate (PLD), qui domine presque sans interruption la vie politique japonaise depuis 1955, illustre cette réalité. Malgré plusieurs engagements en faveur d’une meilleure représentation féminine, les femmes y demeurent largement minoritaires parmi les candidats investis comme dans les postes de direction.

Entre ryôsai kenbo et matahara

La difficulté des femmes à accéder au pouvoir s’inscrit dans un contexte social plus large. Pendant des décennies, la société japonaise s’est construite autour de deux figures complémentaires : celle du salaryman, entièrement dévoué à son entreprise, et celle du ryôsai kenbo, la « bonne épouse, mère avisée », chargée de l’éducation des enfants et de la gestion du foyer. Hérité de l’ère Meiji, cet idéal n’a plus de valeur juridique mais continue d’influencer les représentations collectives.

La sociologue Chizuko Ueno, l’une des principales figures du féminisme japonais contemporain, explique que cette division traditionnelle des rôles continue de peser sur les parcours professionnels des femmes. Leur participation croissante au marché du travail ne s’est pas accompagnée d’un partage équitable des responsabilités domestiques. Les enquêtes gouvernementales montrent d’ailleurs que les femmes continuent d’assumer la majeure partie des tâches ménagères et de l’éducation des enfants.

À cette pression s’ajoute la culture du gaman, qui valorise l’endurance, le sacrifice et la capacité à supporter les difficultés sans se plaindre. Dans le monde politique comme dans celui de l’entreprise, cette norme nourrit encore l’idée qu’un responsable doit rester disponible en permanence, au détriment de sa vie personnelle.

L’affaire rappelle également un phénomène bien connu au Japon : le matahara, contraction de maternity harassment. Popularisé au début des années 2010, ce terme désigne les discriminations subies par les femmes enceintes ou les jeunes mères dans leur environnement professionnel. Refus de promotion, pressions pour quitter leur emploi, remarques culpabilisantes ou isolement au sein de l’entreprise, malgré plusieurs décisions de justice reconnaissant ces pratiques, le phénomène demeure suffisamment répandu pour avoir donné naissance à un mot spécifique.

Si la situation d’une mairesse est évidemment différente de celle d’une salariée, les réactions suscitées par son congé montrent que la maternité continue d’être perçue par certains comme incompatible avec les responsabilités professionnelles les plus élevées.

Une contradiction face à la crise démographique

Cette polémique intervient alors que le Japon traverse une crise démographique sans précédent. Le pays enregistre l’un des taux de fécondité les plus faibles au monde et le nombre annuel de naissances continue de diminuer malgré les politiques mises en place depuis plusieurs années. Avec seulement 671 236 naissances enregistrées en 2025, le Japon a atteint un nouveau record à la baisse, prolongeant une diminution continue observée depuis dix ans. Face à ce défi, les gouvernements successifs ont multiplié les aides financières, développé les structures d’accueil de la petite enfance et encouragé un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie familiale.

C’est précisément cette contradiction que Shoko Kawata dit vouloir mettre en lumière comme expliqué à CNN :

J’espère ainsi encourager non seulement les travailleuses, mais aussi les cheffes d’entreprise et les managers, toutes celles qui exercent différents types d’activité professionnelle, à accueillir ces événements de la vie, l’éducation des enfants et la naissance d’un enfant… tout en trouvant un juste équilibre avec leur travail.

Shoko Kawata en campagne dans la ville de Yawata, dans la préfecture de Kyoto en 2023 | Photo fournie par Shoko Kawata aux médias.

Pour de nombreux chercheurs, ces mesures restent toutefois insuffisantes tant que les normes sociales évoluent plus lentement que les politiques publiques. Comment inciter les Japonaises à avoir davantage d’enfants si la maternité continue d’apparaître comme un frein à leur carrière, y compris lorsqu’elles occupent les plus hautes responsabilités ?

Comme le souligne l’universitaire Ayako Kano, spécialiste des mouvements féministes japonais, les revendications contemporaines portent moins sur l’accès théorique des femmes aux postes de pouvoir que sur la possibilité d’y exercer pleinement leurs fonctions sans devoir renoncer à leur vie familiale.

Cette évolution s’observe également à travers les mobilisations de ces dernières années. En 2019, le mouvement #KuToo avait dénoncé l’obligation implicite faite aux femmes de porter des talons hauts au travail. Plus récemment, les campagnes contre les violences sexuelles ou le harcèlement politique ont contribué à rendre plus visibles les discriminations de genre dans la société japonaise.

Un précédent plus qu’une révolution

Le congé maternité de la maire de Yawata ne transformera probablement pas, à lui seul, la vie politique japonaise. Aucun texte de loi n’a été modifié et les obstacles auxquels se heurtent les femmes restent nombreux. Mais il crée un précédent. Pour la première fois, une collectivité japonaise a dû organiser officiellement la continuité de son exécutif autour de la maternité de son élue. Plus encore, il oblige les institutions à répondre à une question qu’elles ne s’étaient jamais posée : comment permettre à une femme d’exercer pleinement un mandat politique sans devoir choisir entre gouverner et fonder une famille ?

Le départ temporaire de Shoko Kawata rappelle qu’à mesure que davantage de Japonaises accèdent aux responsabilités, les institutions devront elles aussi évoluer. Car l’enjeu n’est plus de savoir si les femmes peuvent gouverner, mais si le pouvoir est enfin prêt à s’adapter à leur réalité.

Pour aller plus loin

Sources principales : Ville de Yawata ; CNN ; Kyodo News ; Union interparlementaire ; Bureau japonais pour l’égalité entre les femmes et les hommes ; ministère japonais de la Santé, du Travail et des Affaires sociales ; Reuters ; Jiji Press/Nippon.com ; Insee.

Ouvrage et travaux de fond : Mari Miura, « The Gender Parity Law in Japan: The Potential to Change Women’s Under-representation », Journal of Gender Studies, université Ochanomizu, 2018, p. 87-99 ; Ayako Kano, Japanese Feminist Debates: A Century of Contention on Sex, Love, and Labor, University of Hawai‘i Press, 2016 ; Chizuko Ueno, The Modern Family in Japan: Its Rise and Fall, Trans Pacific Press, 2009.

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